Ronda 3

Départ de la course dans la caté­gorie duathlon sur l’an­neau de vitesse du stade de Ron­da. Les offi­ciels, tous légion­naires, par­mi lesquels de nom­breuses femmes, vont devant. Vien­nent ensuite 800 cyclistes. Il est 10h00, il fait déjà 24 degrés. La pop­u­la­tion est amassée dans les rues. Nous for­mons le cortège pour un départ neu­tral­isé, ce qui sig­ni­fie que les trois pre­miers kilo­mètres ne font pas par­tie des 101 km que compte la com­péti­tion: ils per­me­t­tent aux habi­tants de prof­iter du spec­ta­cle. Une demi-heure plus tard reten­tit un coup de feu, la cohorte quitte la route et s’en­gage sur un chemin. Grosse lev­ée de pous­sière, ter­rain de cail­loux et de sable rouge, pas­sage entre des fin­cas, assaut de la pre­mière colline. Au tren­tième kilo­mètre, tou­jours vail­lant, je m’in­quiète : les 2900 mètres de dénivelé posi­tif annon­cés se trou­vent-ils tous sur la deux­ième moitié du par­cours? Dans ce cas les mon­tées seront ver­tig­ineuses. Frère crève un pneu. Je décou­vre un bombe d’air sous pres­sion dans la sacoche qui accom­pa­g­nait mon vélo le jour de son achat; nous voilà repar­tis. Au 70ème kilo­mètre, pre­miers aban­dons. Près d’un poste de rav­i­taille­ment, appuyé con­tre un citerne d’eau où les coureurs rem­plis­sent leurs bidons, une femme pleure. L’in­firmerie évac­ue un blessé. Les Légion­naires dis­tribuent des quarts de pommes, des morceaux de banane, des oranges, des gels. Le soleil tape. Nous repar­tons con­tre la pente. Descente d’un lit de tor­rent, sur les pier­res, en direc­tion du Cuar­tel de La indi­ana. Frère crie. Je pile sur les freins. Une guêpe l’a piqué. Il est allergique, la lèvre gon­fle. Il ren­verse le con­tenu de son sac au sol, avale un anti-inflam­ma­toire, la lèvre a dou­blé d’é­pais­seur. Nous repar­tons. Les mil­i­taires de l’hôpi­tal du Cuar­tel lui font trois piqûres, fesse, bras, bras et le gar­dent vingt min­utes en obser­va­tion. Nous roulons sur la zone de tran­si­tion. Il va être six heures. Nous accro­chons les vélos, retirons nos cuis­sards. Je garde les mêmes chaus­sures mais passe un autre T‑shirt et serre un ban­dana sec sur le front. La chaleur est à son comble. 34 degrés. Nous courons les pre­miers kilo­mètres du demi-marathon sur une route de vil­lage. Bien­tôt nous sommes de retour dans la nature, sur les sen­tiers, et je fais signe à Frère qu’il tient un rythme trop élevé. Pre­mière mon­tée à la course et pour le pre­mière fois, j’ai un doute: vais-je tenir? Frère part devant, j’al­terne la course et la marche. Mon bidon est vide. Prochain rav­i­taille­ment à 5 kilo­mètres. Beau­coup trop. D’après les cal­culs, nous venons de dépass­er les 85 kilo­mètres. Pas de douleurs, mais une fatigue générale. Les aban­dons se mul­ti­plient. Dans les mon­tées, les con­cur­rents inscrits en caté­gorie VTT poussent leurs vélos. A chaque poste, les légion­naires cri­ent des encour­age­ments. Nous sommes moins nom­breux à répon­dre, mais l’humeur est bonne, la cour­toisie des par­tic­i­pants épatante. A la moin­dre chute, cha­cun se pré­cip­ite pour aider. Au cré­pus­cule, la tem­péra­ture baisse enfin de quelques degrés. Dans le fond de la val­lée réson­nent les sirènes des ambu­lances. Les sen­tiers filent dans les sous-bois, tra­versent des pâtures, escaladent le roc. Un cycliste bas­cule dans un ravin, on le relève. Je pers la con­science de l’en­vi­ron­nement et me con­cen­tre sur la mécanique du corps, met­tre un pied devant l’autre. Je ne cours plus dans les mon­tées, je vais à marche for­cée. Dans les descentes, petit pas, le buste devant.. Le demi-marathon s’achève en haut d’une colline. Dessous, le Cuar­tel d’où nous sommes par­tis il y trois heures. Nos vélos nous atten­dent. J’ai dû brusque­ment devenir livide car une femme se pré­cip­ite.
- Vous avez besoin d’aide, nous avons des bar­res au choco­lat ?
Je la remer­cie et je refuse — j’ai tort. De fait, je dois man­quer de sucre. Dernière pente, à la course, jusqu’au vélo. Fatigue haras­sante. Chaque geste me coûte. Dès que je suis en selle, je vois ce qui m’at­tend: une mon­tée à fort pour­cent­age, d’abord sur la route qu’empruntent camions et chars, puis à tra­vers le mont. Au dernier rav­i­taille­ment, un quart d’heure plus tard, la sen­tinelle crie:
- Vous y êtes, il n’y a plus que de la descente jusqu’à Ron­da!
Juste après com­mence l’en­fer. Un chemin empier­ré appuyé sur le ciel. Il mène au pied d’une falaise rouge con­tre lesquels bril­lent les derniers feux du soleil, la falaise qui sou­tient Ron­da. Plus un cycliste en selle. Un tour de pédalier me fait avancer de trois pier­res. D’ailleurs ce n’est pas une pente, mais une ver­ti­cale. Et l’abîme avale les cyclistes qui chutent. Tous marchent, bras allongés sur les guidons, la langue pen­dante. Mon voisin par­le seul. “Je vais y arriv­er”, “Bien­tôt je serai chez moi, dans mon salon…”. Et ce souf­fle que j’en­tends, ces ahane­ments, ce sont les miens. Quand j’at­teins le pied de la falaise, je n’ai plus de corps, je ne suis que fatigue, que brûlure. Je con­tin­ue de pédaler, mais n’ai plus aucune forme : voûté, trem­blant, à la fois ten­du et mou, pri­ant pour que cela s’ar­rête. Entre temps la nuit est tombée. Un réver­bère appa­raît. Il annonce les faubourgs de la ville. Je vois des familles groupées devant des maisons. Un paysan me pousse sur quelques mètres.
- Laiss­er aller! Je vous aide! Bra­vo! Vous êtes des cham­pi­ons! Vous êtes tous des cham­pi­ons!
L’én­ergie qu’il me donne me per­met de pour­suiv­re l’ef­fort sur quelques mètres. En fait il reste deux kilo­mètres, sur route, puis sur la rue, et enfin sur cette avenue qui mène à la cathé­drale où les badauds cri­ent et félici­tent. Je rejoins Frère et nous pas­sons la ligne d’ar­rivée ensem­ble, les bras jetés sur les épaules. Le pho­tographe rate son cliché. Sor­ti des bar­rières qui nous canalisent vers la place de tau­reaux, je me laisse tomber sur un parterre d’herbe et dresse les jambes con­tre un arbre. D’autres coureurs attein­dront la ligne d’ar­rivée toute la nuit et jusqu’à 11h00 le lende­main matin, heure lim­ite avant dis­qual­i­fi­ca­tion. Nous sommes env­i­ron 400ème sur 700 duath­lètes, les autres ont aban­don­né. Nous avons mis 10 heures.

Ronda 2

Casas rurales Fin­ca de Los Pas­tores. Pro­priété splen­dide sur une colline en direc­tion d’Al­ge­ci­ras. Mais le por­tail est clos. Frère attend dans l’Au­di de loca­tion, je sonne à l’in­ter­phone. Un kilo­mètre de chemin pous­siéreux nous sépare d’un sec­ond por­tail à par­tir duquel com­mence l’as­cen­sion de la colline. Pas de réponse. Un pan­neau plan­té dans le pré indique que nous sommes au bon endroit. Je com­pose le numéro de télé­phone qui appa­raît sur le pan­neau. Une voix.
- Ce n’est pas le bon numéro. Prenez un sty­lo, je vous le dicte.
Je rac­croche et com­pose le nou­veau numéro: un stan­dard indique qu’il y a erreur. Alen­tour, terre sèche, soleil, silence. Et Fin­ca inac­ces­si­ble. Cela le jour où sept mil sportifs con­ver­gent sur Ron­da et se pressent dans les hôtels. Au bout d’un moment appa­raît une voiture au niveau du sec­ond por­tail. Lorsqu’elle arrive à notre hau­teur, le con­duc­teur baisse sa vit­re.
- Il vous faut un passe pour entr­er, aller le chercher à la récep­tion.
Un client venu pour la course. Il rejoint Ron­da où les Légion­naires organ­isent un repas de pâtes. A la récep­tion, la gérante s’ex­cuse:
- L’élec­tric­ité à lâché.
Et nous pro­pose une cham­bre avec lit dou­ble.
- Nous sommes frères, pas amants. De plus, nous avons pré­cisé qu’il nous fal­lait une cham­bre avec deux lits.
En fin de compte, nous obtenons dans une mai­son détachée un apparte­ment com­plet avec salon, cui­sine, cham­bre à couch­er et sec­ond lit. Son nom: Cosaco. Nous tirons les vélos des sacs de trans­port, véri­fions les freins, les pneus, les dérailleurs. Frère n’a pas fait révis­er le sien, qui date de plus de quinze ans, j’ai acheté le mien il y a quelques jours et  ne l’ai encore jamais mon­té. Après le repas de pâtes à Ron­da sous des tentes mil­i­taires à l’aplomb des falais­es, nous éteignons et dor­mons. Il n’est pas dix heures. Rêve étrange, des­tiné à pré­par­er le corps. Et qui sem­ble dur­er toute la nuit. N. à qui pense rarement, que je n’ai pas vu trois fois en dix ans, m’ap­pa­raît comme la femme que j’ai tou­jours désiré. Elle m’ac­com­pa­gne à tra­vers la ville. Quand je l’at­taque au Krav Maga, elle se défend avec pré­ci­sion: elle con­naît son art. Quand je lui par­le lit­téra­ture, elle répond avec tal­ent. Enfin elle m’embrasse et après avoir mis en évi­dence ce que mon exis­tence eut été si j’avais com­pris que nous étions faits l’un pour l’autre, me dit d’aller seul et sans regret. Un sen­ti­ment posi­tif qui me tien­dra une par­tie de la journée.

Ronda

Retour à Mala­ga avec frère. Même hôtel sur le port, même restau­rant ital­ien que la veille du demi-marathon. Et beau­coup de pru­dence. L’an dernier à Sion, à la veille de la Cyclosportive, nous avons bu des litres de bière et mangé des sar­dines. Le lende­main, dans le vig­no­ble, gravis­sant les côtes à vélo par trente-cinq degrés, je me maud­is­sais. Cette-fois, j’es­saie de faire juste: boire peu, manger des bananes et des pâtes, éviter le café, dormir. Le matin, nous faisons imprimer nos noms sur nos T‑shirt de course puis roulons en direc­tion de Ron­da. En fin de journée, récupéra­tion des dos­sards auprès des Légion­naires. Partout dans la ville, des hommes poussent des vélos, vont en groupe, trans­portent du matériel. Cette course des 101 km de la Légion étrangère, l’une des plus cotées d’Es­pagne, est con­voitée: vingt-cinq mil inscrits, sept mil accep­tés. Dans un pre­mier temps, nous avons été refusé. Frère a appelé, déclaré que nous avions déjà les bil­lets d’avion, la réser­va­tion d’hô­tel et la voiture.

Porte

Avec le recul je puis dire que mon obses­sion est con­fir­mée pour cet objet extra­or­di­naire qu’est une porte.

Travail

Dans le train bondé qui ramène les pen­du­laires d’une ville à l’autre, deux anglais­es utilisent pour désign­er les voyageurs une for­mule bru­tale : “work­ing trafic”.

Jugement de soi

Les deux livres dans son œuvre qu’Hen­ry Miller aimait le plus, Le sourire au pied de l’échelle et Le colosse de Marous­si, sont pour l’une insipi­de, pour l’autre dithyrambique.

Vie

Les sociétés d’in­di­vidus ori­en­tées dans le temps par un pou­voir con­ti­en­nent tou­jours leur lot de mal­heurs. Il n’y a que les agence­ments cir­con­stan­ciels de per­son­nes unis par la bonne volon­té pour faire appa­raître la vie.

Cornes

Ces pages de livres que je corne; quelque jours seule­ment après la lec­ture, je ne sais par­fois plus trou­ver dans le texte ce qu’elles devaient me rappeler!

Energie

Si la quan­tité d’én­ergie dans le monde est con­stante, cette vie à l’é­conomie qu’im­pose notre mod­èle social explique la fomen­ta­tion con­tin­ue, à titre com­pen­satoire, de guer­res au Sud et  d’ex­u­toires au Nord: foot­ball, fêtes, jeux…

Aplo

Ma mère: j’ai réfléchi à la venue d’Ap­lo à Fri­bourg. Je l’ai fait après une longue con­ver­sa­tion avec Olof­so. Eh bien oui, il faut qu’il vienne et qu’il passe sa prochaine année sco­laire loin de Genève. Ce n’est pas tant, m’a dit Aplo, sa mère qui lui man­quera que sa sœur, mais ce que je voulais te dire, c’est que ce gamin à besoin d’un principe mas­culin, d’un homme à ses côtés.