Véritable cadeau qu’une nuit d’un seul tenant qui tôt commencée empiète sur le jour. Une relâche dans le rythme construit de l’existence. L’introduction d’un ailleurs qui permet, parce qu’elle rend à une provisoire innocence, de renouer avec la matière de la vie.
Igloo
L’hiver 1972, à Helsinki, le concierge de notre immeuble entassait des paquets de neige contre un mur du parking extérieur. Au fil des semaines, durcie par un froid constant, la masse devint glace et c’est avec des fourchettes et des couteaux pris dans le tiroir de la cuisine que Frère et moi creusâmes la surface pour fabriquer un igloo. Le travail était si pénible que je me crus, une fois la cavité ouverte, que jamais les paquets de neige ne fondraient.
Solidarité
La leçon de boxe comme substitut à la classe d’école au moment d’éclaircir par la métaphore le fonctionnement des sociétés — vécu hier. Dix personnes bataillent contre elles-mêmes tout en demeurant solidaires puisque présentes dans la même salle et coopérant pour la bonne réussite de l’exercice. L’un donne sa force en partage, l’autre son intelligence, un troisième sa capacité de concentration qui, en dépit de la fatigue, est intacte. Pratiquement, cela veut dire que le premier, durant les quelques secondes de récupération, réajuste les obstacles, que le second, doué d’une vision globale, se meut sans entraver les autres, que le dernier, renseigne ceux à qui échappent soudain la nature d’un exercice. Juste diffusion des moyens à l’intérieur du groupe qui permet l’entente et la stabilité sans lesquelles l’exercice deviendrait impossible. Mais l’égalité n’étant pas de ce monde, il y a nécessairement parmi les participants un boxeur qui réunit les trois qualités; la force, l’intelligence, la concentration. Que celui-ci, convaincu de s’en sortir mieux que les autres agisse en égoïste et survient un premier trouble au bon ordre. Qu’il s’allie avec un ou plusieurs autres boxeurs de sa trempe et tout en prétendant jouer le jeu de la solidarité dupe le groupe pour profiter de la situation à ses dépends et la société est en péril.
Assurance
Ouvrant les dossiers de la vie matérielle, je vois la semaine dernière que la maison de Lhôpital n’est plus assurée. Si elle brûle avant la date de vente fixée à la début août, je devrais quelques centaines de milliers de francs à la banque pour remboursement d’un tas de poussière. J’appelle et indique mon désir de renouveler séance tenante le contrat. L’assureur me donne du “Alexandre” et s’engage à m’envoyer à la minute les coordonnées bancaires de son compte. Le soir, rien, ni le lendemain ni le jour d’après. Je relance. Pas de réponse. Nouveau message. Même succès. Je rappelle.
- Je suis désolée, je crois que notre mail ne marche pas. Dés qu’il sera réparé, je fais le nécessaire.
Quelques heures plus tard tombe dans ma boîte de réception un mail contenant le scanner d’un document. Il s’agit du devis d’un artisan pour le remplacement d’une vitre à l’agence de mon assureur. En bas de page, tamponné, un ensemble de chiffres incluant un numéro IBAN. Tant bien que mal je déchiffre et introduis la référence dans mon système de paiement en ligne, jugeant un peu cavalière la méthode, mais mettant la chose sur la gabegie généralisée des Français. Or, le système refuse le numéro. Nouveau mail. Cette fois la dame répond: je ne comprends pas. Donc je prends le téléphone et lui parle de son vitrier. Ele s’excuse:
- C’est de ma faute, je dois m’être trompée de document.
Ainsi travaille la plus grande assurance du pays.
Derniers beaux jours
La première planche de l’album de Tintin Les 7 boules de cristal montre le reporter installé dans une Micheline à destination de Moulinsart. Son voisin à chapeau melon, penché sur le journal annonçant l’expédition des archéologues pilleurs de momie en Amérique du Sud, déclare:
- Cette histoire, ça finira mal, vous verrez…
Et Tintin:
- Qu’est-ce qui finira mal?
- Eh bien, cette histoire…
Dialogue qui a l’avantage d’installer immédiatement au centre du dispositif une tension narrative: dès lors, page après page, le lecteur se prépare à la catastrophe. Mais c’est bien la fiction qui singe ici le réel. Et sans tracer des parallèles faciles qui voulant établir la concordance minutieuse entre la réalité et son double ne feraient qu’instiller le doute, un titre tel que celui donné par Julien Green à son journal 1939–1945, Derniers beaux jours, évoque sans détour ce climat de tension qui précède les éruptions de l’histoire et, mécaniquement, se traduit dans toutes les activités de l’homme: sa parole, ses gestes, ses expressions, ses quêtes, ses amours. Un exemple notoire m’en fut donné hier comme je cotôyais pendant une quart d’heure, dans une pièce petite et close, une Africain et un Arabe dont je questionnais en silence la mine basse et le regard en voie d’intériorisation. L’un d’eux lança bientôt la conversation sur les résultats des élections européennes. Des banalités furent échangées qui n’appartenaient ni à l’un ni à l’autre mais aux fabricants d’opinions qui remplissent les colonnes de la presse. Quoiqu’il en soit, comme Tintin s’abreuvant naïvement dans cette Micheline aux nouvelles données par le quotidien du jour, les deux interlocuteurs marquèrent soudain un silence, puis l’un dit:
- Vous savez, ça va exploser
Et l’autre.
- Vous croyez?
- Oui, oui.
Alors le premier.
- Oui, je sais.
Tatlin
Tatlin, passionnée par le commentaire embrouillé que je tente de mon projet de livre sur le post-humanisme et le dépassement du schéma vivant, alors que nous nous éloignons dans la nuit pour regagner, elle son foyer d’étudiants, moi la maison sur la colline:
- Tu as ce livre sur le suicide dont tu m’as parlé? Avec les recettes? Si tu veux bien me le prêter dès que tu le rapatrieras de France. J’ai toujours été fascinée par le suicide!
Comédie
A la bibliothèque, où j’arrive une demi-heure avant fermeture, désireux de renouveler mon choix de films, je tombe sur l’actrice et dans un mouvement de générosité aussi désinteressé que distrait, l’ayant saluée de son nom, vais pour l’embrasser. Elle se retire, place ses mains haut devant son visage et s’écrie:
- Non, oh non, je suis pleine de microbes!
- Tu es malade? La grippe?
- Malade? Pense-tu! Si seulement j’étais malade!
Cheveux
Après un entraînement au combat qui nous trouve éreintés et tout de bleus marqués, un camarade retirant ses protections, dit:
- C’est aussi dur que se faire couper les cheveux!
Etant désormais acquis que je suis dur de la feuille, je le fais répéter.
- Oui, m’explique-t-il, j’ai fait venir une coiffeuse à domicile cette semaine. Deux heures! Tu imagines ça! Et elle n’a cessé de parler! Avant, après, pendant. Même quand je l’ai poussé vers la porte, elle continuait de parler. Et en plus, il a fallu que je ramasse tous les cheveux. Jamais plus! Je préfère encaisser des coups.
Femme
Jésus de Paris, que je rencontrais il y a quelques années dans un appartement du faubourg Poissonnière, était maître-expert en dynamite. Artificier à la solde des compagnies de cinéma il voyageait d’un plateau à l’autre en métro avec ses pains et ses systèmes de mise à feu, piégeait les décors et selon les jours faisait voler en éclats une maison, une rue ou une voiture. Son fils jouait de la batterie dans une petite pièce attenante à la cuisine tandis que nous dînions adossés à un poêle d’une tonne dont il ne cessait de vanter les mérites. Sa femme, tendre, maternelle, pythonienne, avait autant de bras que la déesse hindoue: elle jouait la comédie, mitonnait des plats, élevait les enfants, était rieuse et allègre. Puis un après-midi, comme je débarquais gare de Lyon, je la trouve hagarde, étrangement silencieuse. Elle n’a pas dormi de trois jours me siffle une amie qui la surveille de crainte qu’elle ne s’effondre. Nous mangeons cependant et dans le fond de la brasserie où nous sommes installés défilent trois, quatre, cinq enfants, de différents maris et de différents âges, les plus grands déjà musiciens, acteurs de série télévision, les petits, la bavette autour du cou, tous venus rassurer leur maman. L’année suivante, j’apprends comme il se doit que le mari a pris la poudre d’escampette et que l’excellente femme a filé vers le sud où, pleine de vigueur et de soleil, elle va épouser un homme dont elle attend des enfants.