Ouvrant les dossiers de la vie matérielle, je vois la semaine dernière que la maison de Lhôpital n’est plus assurée. Si elle brûle avant la date de vente fixée à la début août, je devrais quelques centaines de milliers de francs à la banque pour remboursement d’un tas de poussière. J’appelle et indique mon désir de renouveler séance tenante le contrat. L’assureur me donne du “Alexandre” et s’engage à m’envoyer à la minute les coordonnées bancaires de son compte. Le soir, rien, ni le lendemain ni le jour d’après. Je relance. Pas de réponse. Nouveau message. Même succès. Je rappelle.
- Je suis désolée, je crois que notre mail ne marche pas. Dés qu’il sera réparé, je fais le nécessaire.
Quelques heures plus tard tombe dans ma boîte de réception un mail contenant le scanner d’un document. Il s’agit du devis d’un artisan pour le remplacement d’une vitre à l’agence de mon assureur. En bas de page, tamponné, un ensemble de chiffres incluant un numéro IBAN. Tant bien que mal je déchiffre et introduis la référence dans mon système de paiement en ligne, jugeant un peu cavalière la méthode, mais mettant la chose sur la gabegie généralisée des Français. Or, le système refuse le numéro. Nouveau mail. Cette fois la dame répond: je ne comprends pas. Donc je prends le téléphone et lui parle de son vitrier. Ele s’excuse:
- C’est de ma faute, je dois m’être trompée de document.
Ainsi travaille la plus grande assurance du pays.
Assurance
Derniers beaux jours
La première planche de l’album de Tintin Les 7 boules de cristal montre le reporter installé dans une Micheline à destination de Moulinsart. Son voisin à chapeau melon, penché sur le journal annonçant l’expédition des archéologues pilleurs de momie en Amérique du Sud, déclare:
- Cette histoire, ça finira mal, vous verrez…
Et Tintin:
- Qu’est-ce qui finira mal?
- Eh bien, cette histoire…
Dialogue qui a l’avantage d’installer immédiatement au centre du dispositif une tension narrative: dès lors, page après page, le lecteur se prépare à la catastrophe. Mais c’est bien la fiction qui singe ici le réel. Et sans tracer des parallèles faciles qui voulant établir la concordance minutieuse entre la réalité et son double ne feraient qu’instiller le doute, un titre tel que celui donné par Julien Green à son journal 1939–1945, Derniers beaux jours, évoque sans détour ce climat de tension qui précède les éruptions de l’histoire et, mécaniquement, se traduit dans toutes les activités de l’homme: sa parole, ses gestes, ses expressions, ses quêtes, ses amours. Un exemple notoire m’en fut donné hier comme je cotôyais pendant une quart d’heure, dans une pièce petite et close, une Africain et un Arabe dont je questionnais en silence la mine basse et le regard en voie d’intériorisation. L’un d’eux lança bientôt la conversation sur les résultats des élections européennes. Des banalités furent échangées qui n’appartenaient ni à l’un ni à l’autre mais aux fabricants d’opinions qui remplissent les colonnes de la presse. Quoiqu’il en soit, comme Tintin s’abreuvant naïvement dans cette Micheline aux nouvelles données par le quotidien du jour, les deux interlocuteurs marquèrent soudain un silence, puis l’un dit:
- Vous savez, ça va exploser
Et l’autre.
- Vous croyez?
- Oui, oui.
Alors le premier.
- Oui, je sais.
Tatlin
Tatlin, passionnée par le commentaire embrouillé que je tente de mon projet de livre sur le post-humanisme et le dépassement du schéma vivant, alors que nous nous éloignons dans la nuit pour regagner, elle son foyer d’étudiants, moi la maison sur la colline:
- Tu as ce livre sur le suicide dont tu m’as parlé? Avec les recettes? Si tu veux bien me le prêter dès que tu le rapatrieras de France. J’ai toujours été fascinée par le suicide!
Comédie
A la bibliothèque, où j’arrive une demi-heure avant fermeture, désireux de renouveler mon choix de films, je tombe sur l’actrice et dans un mouvement de générosité aussi désinteressé que distrait, l’ayant saluée de son nom, vais pour l’embrasser. Elle se retire, place ses mains haut devant son visage et s’écrie:
- Non, oh non, je suis pleine de microbes!
- Tu es malade? La grippe?
- Malade? Pense-tu! Si seulement j’étais malade!
Cheveux
Après un entraînement au combat qui nous trouve éreintés et tout de bleus marqués, un camarade retirant ses protections, dit:
- C’est aussi dur que se faire couper les cheveux!
Etant désormais acquis que je suis dur de la feuille, je le fais répéter.
- Oui, m’explique-t-il, j’ai fait venir une coiffeuse à domicile cette semaine. Deux heures! Tu imagines ça! Et elle n’a cessé de parler! Avant, après, pendant. Même quand je l’ai poussé vers la porte, elle continuait de parler. Et en plus, il a fallu que je ramasse tous les cheveux. Jamais plus! Je préfère encaisser des coups.
Femme
Jésus de Paris, que je rencontrais il y a quelques années dans un appartement du faubourg Poissonnière, était maître-expert en dynamite. Artificier à la solde des compagnies de cinéma il voyageait d’un plateau à l’autre en métro avec ses pains et ses systèmes de mise à feu, piégeait les décors et selon les jours faisait voler en éclats une maison, une rue ou une voiture. Son fils jouait de la batterie dans une petite pièce attenante à la cuisine tandis que nous dînions adossés à un poêle d’une tonne dont il ne cessait de vanter les mérites. Sa femme, tendre, maternelle, pythonienne, avait autant de bras que la déesse hindoue: elle jouait la comédie, mitonnait des plats, élevait les enfants, était rieuse et allègre. Puis un après-midi, comme je débarquais gare de Lyon, je la trouve hagarde, étrangement silencieuse. Elle n’a pas dormi de trois jours me siffle une amie qui la surveille de crainte qu’elle ne s’effondre. Nous mangeons cependant et dans le fond de la brasserie où nous sommes installés défilent trois, quatre, cinq enfants, de différents maris et de différents âges, les plus grands déjà musiciens, acteurs de série télévision, les petits, la bavette autour du cou, tous venus rassurer leur maman. L’année suivante, j’apprends comme il se doit que le mari a pris la poudre d’escampette et que l’excellente femme a filé vers le sud où, pleine de vigueur et de soleil, elle va épouser un homme dont elle attend des enfants.
Décors
Nouveau décor pour mes rêves, fribourgeois. Molasse, églises, pavés. Le tout suggéré à la manière des arrières-plans chez De Chirico. Me voilà loin de Genève. Le même processus se répète. Autrefois c’était Lausanne. Quand je me rends encore à Genève, en général le matin et par le train, je n’ai plus que des objectifs: le bureau, une librairie, l’appartement d’un ami et je les rejoins sans tenir compte de la ville. Forme poussée de nostalgie? C’est possible. Le lot commun: ce que nous avons connu n’est pas dévisagé, mais peuplé de souvenirs qui se superposent mal aux nouvelles ambiances, aux nouveaux sons, aux habitants fraîchement débarqués. Et après Fribourg?
Fribourg le samedi
Course dans les gorges du Gottéron à l’heure de l’apéritif. Etrange et belle atmosphère dans ce vallon que partageait le dernier soleil. Des fêtes populaires à plusieurs endroits, sous les tentes du petit train puis le long de la pisciculture, mais aussi dans les jardins privés, des réunions de famille, des plaisanteries qui fusent, des larrons ivres qui me taquinent, des rires. Puis la route finit, remplacé par un sentier qui sinue entre les arbres, emprunte un système de ponts et d’escalier pour gravir les falaises de la rivière et rejoindre enfin, quatre kilomètres plus haut une ferme nichée dans un repli de la colline du Schönberg. Je craignais la fatigue mais n’ai eu aucune peine à courir le retour au sprint, puis faire quelques exercices dans l’herbe avant de remonter le Salden à vélo craignant par la même occasion — simple phantasme- de dévaler la pente raide si je venais à lâcher mon pédalier, ce qui eut pu se produire sur le coup du sentiment de ridicule qui m’envahissait et plombait mes forces, moi monté sur ce vélo neuf aux airs de tank parmi des badauds, des adolescentes embrassées et des mères retenant leurs poussettes. Peu auparavant, je venais de faire la connaissance d’un batteur rock, m’exclamant:
- Ah, c’est donc vous qu’on entend battre dans la maison à mi-distance! Vous êtes assidu! Chaque fois que je viens me promener avec mes enfants, je vous trouve à l’exercice.
Et lui de me féliciter de mon effort, de me prévenir que je dois veiller su mon vélo et de me signaler qu’il y a des Allemands au fond de la vallée qui, d’ailleurs, abrite un drôle de monde. De retour au Guintzet, Gala se prépare et nous rejoignons Gaspard sur la terrasse du Marcelo, fermée pour cause de cagnotte, ce que signale une ardoise posée au milieu des tables qui, en effet, sont toutes disponibles. Mai voici que la patronne (dont Gala prétend qu’elle serait la sœur de Jodie Foster) qui nous explique le sens de la cagnotte, son thème, le cirque, l’argent récolté, plus de 17’000 francs pour quelques 70 cotisants et nous voyons bientôt arriver des jeunes et des moins jeunes déguisés en clown, en chef de piste et en dompteur de tigres, tandis que la serveuse nous apporte de la Cardinal.
Armurier
L’an dernier, je marche trois kilomètres accompagné d’un ami pour me rendre chez l’armurier. Nous poussons la porte du magasin. A l’étalage, fusils-mitrailleurs, fusils de biathlon, armes de poings, stock de munitions, couteaux. Je salue. Aucune réponse. Au bout d’un moment, un homme qui graisse la culasse d’un fusil me toise:
- Vous êtes Suisse? Parce qu’avec toux ces gens qui rôdent par ici. Surtout des Serbes.
Puis il reprend son travail. Alors que nous achetons du matériel auprès de son collègue, un homme proche de la retraite, celui-ci, la mine grise, nous confie:
- Nous sommes tous sous le coup. Nous allons fermer cet après-midi pou aller à un enterrement. Quelqu’un est mort.
Changement
Ce camarade du club de sport qui, à l’heure de la douche, apprenant qu’un autre garçon habite Montreux:
- Ah, toi tu habites au bord du Lac? Tu connais le restaurant le Nautile?
Et il lui explique le décor de la salle, la terrasse, la vue, le lac. L’autre ne connaît pas, mais donne des détails sur sa ville.
- Eh bien j’y suis allé! C’est incroyable, ça change. Ici, à Fribourg, on est au bord de la Sarine, et là c’est le lac: ça change!