Nestor

Nestor Makhno, révo­lu­tion­naire anar­chiste qui com­bat les Russ­es blancs à la tête d’une armée de cinquante mille hommes lors de la guerre d’Ukraine, est finale­ment défait par les Bolchéviks et con­traint de s’ex­il­er. En 1925, il devient tourneur chez Renault à Boulogne-Billancourt.

Prendre une claque

Pren­dre une claque, au sens pro­pre, est exacte­ment ce qui m’est arrivé il y a trente ans devant la kiosque du pas­sage souter­rain de la gare de Lau­sanne. Je me tenais der­rière un gail­lard cor­pu­lent, faisant la file, lorsque celui-ci sans rai­son se retourne et m’assène une claque. Il aurait pu tomber sur une grand-mère, un enfant ou un polici­er n’ayant pas juger bon de se retourn­er avant de don­ner la claque. Comme je le regar­dais s’éloign­er stupé­fait, je recon­nus X. un fils d’a­gricul­teur en rup­ture de ban qui mar­chait aux acides.
Cette nuit, la scène est rev­enue sous la forme d’un rêve. Juste après que j’aie pris la claque, le gail­lard s’en­fuit dans les étages. Le décor est un grand-mag­a­sin pen­dant la nuit. Lumière, esca­la­tors, ascenseurs, tout fonc­tionne, mais il n’y a pas de clients. Habil­lé d’un pyja­ma et armé d’un couteau, j’ap­pelle l’as­censeur. Je veux mon­ter, il descend. Au sous-sol, des col­lec­tion­neurs briquent des voitures anci­ennes. Décidé à retrou­ver mon gail­lard qui a fui par le haut du bâti­ment, j’ap­pelle les qua­tre ascenseurs de la rangée. Mon com­pagnon fait alors remar­quer:
- C’est comme dans un jeu!
- Oui, mais tu ver­ras, je le tue vrai­ment!
Du cof­fre d’une voiture, un des garag­istes tire une paire de Moon Boots dépareil­lée que j’en­file. Bien que mes mou­ve­ments soient ralen­tis, ma déci­sion est inébran­lable. Alors que l’as­censeur descend pénible­ment jusqu’à nous, mon com­pagnon désigne une fille:
- Tu es amoureux c’elle.
Sans me retourn­er :
- Je l’ai tou­jours été.

Habiter

Qu’on me juge intolérant, on fait bien: je le suis. Plus étrange, ce para­doxe qui appa­raît évi­dent à l’in­ter­locu­teur: toi qui a tant voy­agé! Erreur de per­spec­tive, car si j’ai comme tout un cha­cun voy­agé, j’ai surtout, ce qui est plus rare, habité. Expéri­ence sans com­mune mesure avec le voy­age, lequel est tou­jours un luxe.

Déménagement

Instal­lé der­rière mon bureau du Guintzet par une chaleur extra­or­di­naire, je guette la rue où doit appa­raître d’un instant à l’autre le camion des démé­nageurs hon­grois qui rap­porte de Lhôpi­tal mes meubles. Mon père devrait venir en tête à bord de sa Mer­cedes, puisque c’est lui qui ces derniers jours a don­né les ordres aux employés et les guide  à tra­vers la Suisse. Jusqu’i­ci, je n’ai fait que répon­dre par “pren­dre” ou “aban­don­ner” aux ques­tions qui m’ar­rivaient pas SMS sous la forme: les skis? le buf­fet? Karcher gre­nier? Ecran? Bal­daquin dif­fi­cile, peut-on laisser?

Coquelicots

Ravi de voir dans les prés qui touchent à la zone allu­viale de Der­borence des coqueli­cots. Ils m’ont aus­sitôt rap­pelé les collines de Miraflo­res à la sor­tie de Madrid où nous pique-niquions dans les années 1975. Je croy­ais cette végé­ta­tion rare car toute sauvage désor­mais dis­parue. Or, l’an dernier, comme je tra­ver­sais la région à vélo en route pour l’Esco­r­i­al, j’ai retrou­vé la même sen­sa­tion de bon­heur lié à la pro­fu­sion des fleurs.

Transformation

Que se passe-t-il et quelles trans­for­ma­tions subis­sent nos vies lorsque toutes choses sont envis­agées et vécues sous l’an­gle de la quantité?

Adolescence

Balade sur le chemin de Lorette avec les enfants. Voici venu l’âge des résis­tances. Ils n’osent pas s’op­pos­er, mais rechig­nent. Dans la descente des escaliers du funic­u­laire déjà Aplo se tient avec osten­ta­tion à vingt mètres de dis­tance, les bras bal­lants et l’air embêté. Luv que je tiens pas la main ne me fait pas meilleure grâce. Un instant la curiosité d’Ap­lo est éveil­lé par des ado­les­cents qui ont gag­né à la nage un  groupe de rochers au milieu de la Sarine, puis il se sou­vient et affiche sa fatigue. Le chemin de Lorette offrant une belle pente, cela n’arrange rien. Comme tout ceci est nou­veau, je ne sais trop com­ment réa­gir et me con­tente de les inciter à press­er le pas. Mais–  je m’en doutais — à mesure que nous nous éloignons de la ville, ils oublient leurs griefs, prof­i­tent de la vue sur le basse-ville, vis­i­tent la chapelle de Lorette et dans la forêt de Bour­guil­lon s’in­téressent à la piste d’ob­sta­cles. J’ai comp­té une heure et demie pour rejoin­dre la pis­ci­cul­ture du Got­téron; le cal­cul est arbi­traire puisque je n’ai jamais fait la balade. Ain­si je dois m’en­quérir auprès d’un cou­ple sor­ti d’un champ de blé du sen­tier qui per­me­t­tra de rejoin­dre la riv­ière ce qui ne manque pas de m’at­tir­er des rail­leries sur la “petite marche”. Vingt min­utes plus tard nous tra­ver­sons un plateau d’orges ondoy­ants avec pour seule lim­ite les mon­tagnes bernois­es et le ciel: un endroit splen­dide. Cette beauté dont s’en­t­hou­si­asme Aplo met fin à toute préven­tion et nous courons torse nu, moi devant, Luv entre deux, Aplo fer­mant le cortège, les qua­tre kilo­mètres d’escaliers et de passerelles qui jalon­nent les gorges du Got­téron jusqu’à la place St-jean où dans un grand clame (les citadins ont déserté la ville pen­dant ce week-end de Pen­tecôte) nous buvons des limon­ades et  de la bière Car­di­nale servie dans un bock de grès.

Amsterdam

Sur la mez­za­nine dor­ment des routards par­mi lesquels je me promène en culottes san­glé d’une cein­ture de com­bats gar­nie de mag­a­sins, d’un couteau et d’une torche. Je cherche mes habits, lève toutes sortes d’ob­sta­cles dans une atmo­sphère de cham­brée puis devine que ceux-ci ont été enfer­més dans l’ar­moire forte qui occupe le fond de la pièce. Alors que j’a­vance, la vue se dégage et j’aperçois à l’é­tage inférieur des cen­taines d’ado­les­cents nus, for­mant une groupe de corps las­cifs, cer­tains en posi­tion de coït, mais étrange­ment résignés, presque fatal­istes. Le planch­er finit dans l’eau et un instant j’imag­ine que nous sommes logés sur un pon­ton. J’at­teins l’ar­moire for­ti­fiée lorsqu’une main saisit mon bras.
- Je ne com­prends pas. Comme nous tous, vous êtes descen­dus à l’auberge de jeunesse d’Am­s­ter­dam. Or, depuis trois jours vous ne l’avez pas quit­tée. Ne souhaitez-vous donc pas con­naître la ville?
Remar­que dont je ne tiens aucun compte tout en en pen­sant, “Il est hors de ques­tion que je vis­ite Amsterdam!” 

Manger

Vision soudaine des épiceries de mon enfance à Saint-Jean-de-Luz: de fro­mages à pro­fu­sion, des sauciss­es en tas, des ter­rines, des pieds de jam­bon et de la gelée, des boulan­geries chaudes et lumineuses à chaque coin de rue. Arrivant d’Es­pagne, un pays qui n’a jamais eu la cul­ture de la gas­tronomie, cette générosité des ali­ments était frap­pante. Trente ans plus tard, les rav­ages de la grande dis­tri­b­u­tion sont vis­i­bles: boulan­gerie aux pains comp­tés, expo­si­tion des fro­mages inter­dite et faute de pou­voir d’achat, boucherie peu gar­nies et sans cochon­naille, dis­pari­tion des étals de pois­sons. Dans le Lot-et-garonne où je me suis instal­lé en 1997 se tenait sur la place d’Astaffort chaque lun­di un marché de vingt stands. Dix ans plus tard, il en restait qua­tre. Les règles d’hy­giène et de trans­port des marchan­dis­es imposées par Brux­elles avait porté le coup d’ar­rêt aux activ­ités des pro­duc­teurs locaux qui rede­venus des con­som­ma­teurs se four­nis­saient touts au super­marché local. Le fro­mager par exem­ple m’avait expliqué avoir à inve­stir 20’000 Euros dans un frig­ori­fique pour se met­tre aux normes. Il avait jeté l’éponge. Effi­cac­ité de la poli­tique des lob­bies industriels.

Plongée

Comme je par­le j’écris. En lan­gage direct. Sans rien cacher. Tu peux en juger par le résul­tat. Regarde mon livre! Voici 14 heures qu’il est dans les mains de ce lecteur et pas une sec­onde il n’a relâché son atten­tion. C’est sim­ple, s’il s’ag­it d’un roman polici­er, le lecteur a la sen­sa­tion d’ac­com­pa­g­n­er l’in­specteur sur le ter­rain. A tel point que l’E­tat vient d’in­ter­dire la vente des mes livres. Trop prenants.