Esprit de sérieux

L’e­sprit de sérieux, cette hypocrisie. La survie du groupe est à ce prix. Et la mort lente. L’én­ergie que demande l’in­ser­tion quo­ti­di­enne dans le tout social est énorme — la fatigue est énorme. Plus acca­blante encore lorsqu’elle se dou­ble d’une cri­tique: tout en par­tic­i­pant, je me défends d’y croire. Cela s’ap­pelle vivre d’il­lu­sions. Et d’abord, le présent est per­du. Celui qui pra­tique la chose avec mau­vaise foi entre­tient un espoir: fauss­er com­pag­nie avant l’heure. Oui, mais quand? Avant l’heure. Mais encore? Sans cesse il est rap­pelé à l’or­dre par des devoirs: une mai­son à pay­er, des enfants à élever, une car­rière à com­pléter. Rêve com­mun. Celui de l’é­pargne. Qui ne devient jamais dépense. Ces ater­moiements devant l’ob­sta­cle garan­tis­sent la survie du groupe. Au fond, entre ceux qui adhèrent et ceux qui dis­ent ne pas adhér­er, la dif­férence est men­tale. Les ado­les­cents le savent: la pro­scras­ti­na­tion est une lâcheté. Ou plutôt, ils croient le savoir. Car fauss­er com­pag­nie à la société avant que d’y être inclus est une autre forme d’illusion.

Passer

Par­tir à pied et lente­ment. Sans lim­ite. S’in­staller ici et là. Pren­dre plaisir aux lieux. Les goûter puis s’en aller. Garder le silence. Comme on passe, sen­tir que le monde est un théâtre. Renouer avec la pesan­teur par néces­sité, quand il faut un abri ou de la nour­ri­t­ure. Sinon, pour­suiv­re. Il n’y a pas de posi­tion plus juste.

Inconnus

Cher­chant un numéro de télé­phone dans la liste des con­tacts enreg­istrés dans mon appareil je compte plus d’une dizaine de noms incon­nus, cela alors que l’en­reg­istrement le plus ancien n’a pas qua­tre ans.

Foule

Représen­ter une foule en mou­ve­ment est dif­fi­cile. Je regar­dais Le Ter­mi­nal de Spiel­berg. Enfer­mé dans un aéro­port le per­son­nage de ce film est mon­tré au milieu d’un flot de voyageurs qui se hâtent. Or, ceux-ci ne don­nent pas le change. Cela tient peut-être à l’ex­iguïté du plateau: les comé­di­ens ayant en per­spec­tive des murs, leur démarche et leur atti­tude s’en ressent. Ou alors ce sont de médiocres fig­u­rants. Quoiqu’il en soit, la foule ne fait pas illu­sion. Mais si cela ne tenait pas à un autre fac­teur? En apparence tra­vers­er un espace et le tra­vers­er avec une inten­tion ne fait pas de dif­férence. Et si, au con­traire, cela fai­sait toute la différence?

Pouvoir

Le pou­voir est une forme con­stante attribuée à une force incon­stante. L’ar­bi­traire lui est donc essen­tiel. En soi, il n’est pas comme l’analy­sent cer­tains philosophes, l’ef­fet d’une volon­té mauvaise.

Visages

Nous ne voyons pas notre vis­age. Et le miroir n’y fait rien: il sert à cor­riger ce que nous voyons. Le pro­pos relèverait du tru­isme si par trois fois au cours de la semaine écoulée je n’avais fait l’ex­péri­ence de cette invis­i­bil­ité.
D’abord à tra­vers l’é­tu­di­ant qui séjour­nait chez nous. Grand, plat, char­mant et sym­pa­thique, mais dépourvu de ce chic qui plaît aux filles. Un soir il sort et me laisse enten­dre qu’il va emballer telle fille. Il se trou­ve que je la con­nais. Mon réflexe fut: j’en doute. Le pau­vre, pen­sais-je, il ne s’est pas vu. Le lende­main, Gala me sig­nale qu’il est revenu dépité. Les femmes sont bonnes juges de ces sen­ti­ments, elles en sont la cause.
Le soir, c’est à mon tour de sor­tir. L’en­traîne­ment sportif n’a pas com­mencé, je me tiens à côté d’un homme plus jeune que moi, chargé de la vente du matériel, pro­tège dents, matraques, uni­formes. Il a le crâne dégar­ni, les cheveux poivre-sel, il est mince et sec, a le vis­age oblong, le teint mat. Une fille me saisit le bras.
- Il me faudrait un couteau.
 Plaisante-t-elle? Mais non:
- Oh, excuse-moi? Vous vous ressem­blez, je t’ai con­fon­du.
Pour finir, ma mère. Voilà vingt-cinq ans qu’elle séparée de mon père. Au cours de ces années, tout juste l’a ‑t-elle aperçu une fois de loin. Il y a quelques jours, à l’oc­ca­sion de mon démé­nage­ment, aux­quels sans se crois­er tous deux aident, ils se ren­con­trent dans notre bureau de Lau­sanne. Mon père ne la recon­naît pas.
- Bon­jour Madame, qu’y a‑t-il pour votre ser­vice?
Le cas est un peu dif­férent. Il faudrait dire: de plus nous ne nous voyons pas chang­er pas plus que nous voyons les autres chang­er lorsque nous les fréquen­tions avec régu­lar­ité.
Une note d’op­ti­misme toute­fois: je tiens que quelque soit le physique (et cela est par­ti­c­ulière­ment vrai pour les hommes, énigme de la nature s’il en est), le vis­age est mod­i­fié par la parole et par l’at­ti­tude, de sorte que le pre­mier con­tact passé, une femme n’est plus aus­si bon juge de l’ap­parence de l’autre.

Pape

Amusé d’ap­pren­dre qu’E­nea Sil­vio Pic­colo­mi­ni, ama­teur de bagatelles et auteur de l’œu­vre lib­er­tine l’His­toire des deux amants, fut élu pape en 1458 sous le nom de Pie II. Une morale en deux temps est-elle une morale? Certes. Mais quand le per­son­nage fait méti­er de moralis­er, et de si haut (le pape est le vicaire de Dieu)? Ne vaut-il pas mieux soulign­er l’im­pos­si­bil­ité et donc l’ab­surde de l’in­sti­tu­tion vat­i­cane? La morale procède tou­jours par appren­tis­sage et erreurs. D’où l’in­tro­duc­tion dans la doc­trine d’une kyrielle d’amé­nage­ments: par­don, repen­tance, rachat, péni­tence, indul­gence, etc. 

La sieste

Gag­né par la fatigue cet après-midi ou plutôt par la las­si­tude, n’ayant goût ni à l’écri­t­ure ni à la lec­ture, quant au tra­vail, il n’y en a pas: le télé­phone est silen­cieux, les réseaux d’af­fichage sont pleins. Je me couche. Vague sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité. Le tra­vail? Pas du tout, mais la pour­suite des intérêts intel­lectuels. Cela mon­tre que mon expéri­ence a bien changé depuis les années 1990. J’avais alors cou­tume après avoir acheté au marché de Plain­palais un morceau de chou, des carottes, une salade, un con­com­bre, une pomme et une orange, de pel­er le tout, de le manger dans cet ordre, puis de me couch­er, instal­lant aus­sitôt une dis­tance infran­chiss­able entre mon lit et le monde. Trou­vant le som­meil, j’é­tais alors per­suadé de prof­iter au mieux de ce relâche pour recevoir toutes sortes de con­nais­sance et d’in­tu­itions. Aujour­d’hui je n’en suis plus per­suadé. J’ai pour­tant dor­mi deux heures.

Biométrie

En début d’après-midi au ser­vice de Bio­métrie afin de récupér­er mon passe­port. Au guichet, une dame enjouée explique à la fonc­tion­naire qu’à l’avenir elle aura plus de temps pour voy­ager. Ridicule de cette con­fi­dence face à une admin­is­tra­tion qui par le con­trôle légal exerce son poids de con­trainte sur le voy­age. Or, un peu plus tard, quand la fonc­tion­naire me demande si je souhaite qu’elle troue l’an­cien passe­port sans endom­mager la pho­togra­phie, je réponds avec plus de ridicule encore:
- Peu importe, c’est seule­ment que je suis écrivain et souhaitais garder trace de mes voyages.

Pluie

Pluie libéra­trice ce soir, chose qu’on dit peu en Suisse où les péri­odes de soleil écras­ant sont rares. Nous sommes dans la chaleur depuis dix jours au point d’ou­bli­er ce qu’une gri­saille amon­celée peut dévers­er sur la ville. Mais le véri­ta­ble plaisir est dans la durée, lorsque la pluie tombe en rideaux sur la terre toute la nuit.