Le pouvoir n’est jamais absolu car il n’existe aucun homme qui n’ait quelque chose à cacher. Mais il y a un effet pervers: quand ceux qui ont quelque chose à cacher, et c’est en général le secret de leur pouvoir, font alliance.
Arcanes
Étendu à portée d’un banc sur lequel est lovée une fille au corps souple, à la chevelure d’argent, aux fesses rondes. Mais l’autre me devance. Il prend place. Il est nu comme je le suis et se pousse contre elle. Je tarde. Nous formons un trio. Jusqu’ici, il n’y a pas de préférence. Pour autant le jeu ne m’échappe pas: l’autre va tenter de me doubler. Et en effet, je vois que la relation se noue, que la fille m’échappe. Cela m’attriste d’autant plus que nous étions également favoris. C’est alors que je prends conscience de cette réalité de la psychologie féminine. Une femme ne prend pas de risque. Si elle s’est un tant soi peu engagée auprès d’un homme et sent que cela peut convenir, aucun rival ne pourra la ravir. Car il est toujours possible, pense la femme, que l’autre ne convienne pas. Ce raisonnement tenu, j’en conçois aussitôt du dépit amoureux et change de scène. C’est le petit matin, dans un appartement où dorment un grand nombre de personnes. Je m’avance sur la pointe des pieds entre les corps couchés, je n’ai qu’un souhait, me rendormir. Les enfants se réveillent. Je me tiens devant les toilettes. Les enfants veulent aussi pisser, mais j’étais le premier. Qu’ils me regardent m’indispose, me bloque. Retirez-vous! leur dis-je. Ils restent. Et je passe ma colère sur un petit qui vient d’entrer sans refermer la porte. Je ferme ma braguette et me précipite, je lui attrape l’oreille:
- Vas-tu fermer cette porte?
M’apercevant alors qu’il n’a guère qu’un an, marche depuis quelques jours et ne peut en aucun cas comprendre mon ordre. “Qu’à cela ne tienne, me dis-je, il s’en souviendra plus tard, lorsqu’il grandira”.
Et ce rêve tient je pense à la dernière nuit passée chez Travis. Nous avions bu, j’occupais un lit dans l’unique chambre fermée. Un invité dormait sur mon passage dans le placard, un autre sur le sol et pour gagner les toilettes, il fallait encore passer devant Travis. Ce n’est pas tant que cela me gêne, mais le fait de savoir toutes ses présences, mon sommeil serait interrompu chaque fois que j’aurai à pisser. Je trouvai alors la solution de la bouteille sous le lit.
Décalage
Décalé à un point. Et les somnifères n’y font rien. D’habitude je n’ai pas ce genre d’articles dans ma pharmacie. D’ailleurs, je n’ai pas de pharmacie. Mais aux États-Unis, les médicaments d’usage courant sont en vente libre, il s’agissait d’en profiter. Seulement voilà, ces grosses capsules bleues ont pour seul effet de me brouiller les idées, elles ne m’endorment pas. Couché hier à 22h00, j’entendais sonner les cloches ce matin à 5h30. Heureusement, dans l’intervalle, je rallume et lis, puis j’écris de petites choses qui en d’autres circonstances ne viendraient pas : contes, poèmes cubistes ou dada, de quoi s’amuser. Enfin, le sommeil me rattrape. Alors je plonge. Quand le soleil se montre, avance jusqu’au lit, me chauffe les reins et que je transpire, c’est encore sans effet. La volonté est bridée, je ne suis pas aux commandes, mais à dix mille lieues du corps, dans le chloroforme. La ligne internet sonne. Gala appelle de sa villa de la Côte-d’Azur. La tablette est à portée de main. Impossible de me tirer jusque là. Je replonge. Et pourtant une crainte ne me quitte pas. Ce que je voudrais, en plus d’être seul, c’est savoir que nulle sollicitation ne peut bousculer mon repos. Là est le repos vrai. Hélas, j’attends un camion et je sais que si l’autre téléphone sonne, il me faudra me lever pour réceptionner trois palettes de cadres allemands.
Retour
Retour de Détroit. Un travail littéraire au-delà de mes espérances et que je poursuis ces jours. Cette façon d’écrire est la mienne: j’arpente des campagnes ou des villes un carnet en poche, prend des notes sur les coins de table, dans les parcs ou au milieu de la rue et cela sans interruption, heure après heure, le jour comme la nuit . Alors peu à peu, la l’art et la vie se confondent, une sublimation est opérée. Le quotidien perd ses attaches matérielles la vie est esthétique. Pour l’esprit, c’est un immense bonheur. Le récit s’organise au gré des notes et dans son mouvement. Au fond, pour prendre un exemple chez les anglo-saxons, c’est le débat Henry Miller-Lawrence Durrel. Tout l’hiver, Etan m’a fait reproche d’une attitude froide, il entend cérébrale: elle pousse le texte vers le constat d’analyse. Cette effort de construction intellectuelle me fascine, il est certain, mais l’autre veine, lyrique et déambulatoire, est tout aussi passionnante. Et il y en a une dernière, qui relève de la fabrique, c’est à dire de la fiction brute, de l’agencement des phantasmes. Elle donne des romans ou des nouvelles. En regard des deux premières elle m’apparaît négligeable. C’est qu’on y apprend très peu sur soi. Le champ de l’imagination est trop vaste. Pour en revenir au livre écrit à Détroit, il me faut y ajouter quelques pages que j’ai à l’esprit puis rassembler et consolider l’ensemble. A moins que je me trompe, j’ai enfin réussi cet alliage précieux du trivial et du distingué, des choses du corps, la nourriture, la parole, les amitiés, l’amour et des choses de l’esprit, les vues spéculatives, la religion, la psychologie.
Routine
Merveilleuse routine. Le petit-déjeuner autour de dix heures, puis l’installation à la piscine, deux heures de sport au gymnase, quelques cannettes de bière pour l’apéritif, le repas avec les enfants dans ce restaurant familial où nous avons notre table sous le téléviseur (qui diffuse les Simpson’s puis le téléjournal), une sieste, puis retour à la piscine, répétition de Krav Maga et à nouveau apéritif. Enfin, vers onze heures minuit, Monfrère part courir — parfois avec les enfants, qu’une sortie de nuit, torche en main, amuse — et je me couche.
Belley
A nouveau une sieste, pendant laquelle je rêve que je circule à vélo électrique sur un vaste autoroute. Devant, une vallée. Au fond, avant que la route ne remonte, quatre voitures arrêtées. Je dévale et ne trouve pas les freins. L’accident est inévitable. Pourquoi ces gens parlementent-ils au milieu de l’autoroute? Par chance, ils dégagent avant le choc. J’atteins le fond de la vallée et emporté par l’élan commence de remonter quand un pan de montagne explose. Je fais demi-tour et file sur une voie de secours. Elle se termine en impasse devant un village. Aux deux paysans qui bavardent sur le trottoir, je demande:
- La route pour Belley?
Et prend alors conscience que je suis en France. Mon passeport neuf, me dis-je, m’évitera l’arrestation. Je visualise ces pages vierges et me hâte en direction du Rhône en priant à haute voix pour que la batterie du vélo tienne.
Dazaï Osamu
La déchéance d’un homme de Dazaï Osamu est un livre étonnant. A bien des égards une autobiographie de mes jeunes années. Soir Nuit Noir que j’ai écrit il y a dix ans traite pour partie des mêmes thèmes. En particulier de ce travail de dessin qui vaut psychanalyse. Osamu en parle comme de “dessins de spectres”. Son alter ego, élève d’une école de préfecture, joue pour la galerie un personnage de bouffon, ce qui lui paraît le meilleur moyen de s’intégrer à une société qu’il ne comprend pas et qui l’effraie. En cours de dessin, il s’applique pour fabriquer des images réalistes, mais le soir, dans sa chambre, il couvre des dizaines de feuilles de figures de spectres tirées de son fonds maladif. J’ai moi-même quelque mille “dessins de spectres”. Les symboles qui les composent sont constants: crucifix, cercueils, crânes, voitures, maisons, tertres, routes, marteaux, couteaux. Osamu raconte que son personnage pratique ce type d’écriture du monde autour des quinze ans. Pour moi, cela a duré de dix-sept ans à vingt-cinq ans, mais aujourd’hui, si je prends du papier, les mêmes symboles ressurgissent sous mes doigts. Ils ont heureusement perdu leur caractère compulsif. Autrefois ils frappaient au portes comme des spectres et exigeaient d’être représentés (cela pouvait prendre plusieurs heures par jour). D’autre parallèles m’ont abasourdis: le regard porté sur les femmes. Cette façon de se punir en choisissant pour compagne des femmes laides ou pire, miséreuses. Et l’idée que le monde est à la fois compris et incompréhensible. Que tout un chacun semble avoir pour seul motif de se moquer de la vie. Ou encore cette incapacité à adhérer à ce qu’on fait et sa conséquence: un comportement inhumain.
Peinture
Je dresse une liste des possessions disparues depuis trois ans de Lhôpital. Par exemple la perceuse. Nous avons quarante tableaux au sol. Elle serait bien utile. Gala veut alors savoir quel tableau je compte accrocher dans le salon. Un figuratif. Un œuvre religieuse. Renaissance ou baroque. Elle se récrie: ça n’ira pas! Il faut des couleurs. Une toile moderne. Je cite deux trois noms d’artistes. Mais les prix sont trop élevés. J’évoque mon amie P. Elle a renoncé à peindre dans les années 1990. Ses dernières séries sont splendides. Gala évoque une tableau accroché dans le salon d’un couple de Neuchâtel chez qui nous avons dormi une nuit il y a de cela six ans.
- Tu étais assis à côté du piano, la toile état accrochée en hauteur.
Elle me la décrit. Pas le moindre souvenir.
- Mai si, c’était un œuvre de son oncle!
Nous n’avons jamais revu ces gens. Je cherche dans mes contacts. trouve le numéro de téléphone. Gala appelle. Le couple répond. Elle explique notre rencontre, notre conversation, le tableau. Soudain, je l’entends qui dit:
- … je suis désolé, je vais rappeler… toutrs mes condoléances.
L’oncle vient de mourir.