Décalé à un point. Et les somnifères n’y font rien. D’habitude je n’ai pas ce genre d’articles dans ma pharmacie. D’ailleurs, je n’ai pas de pharmacie. Mais aux États-Unis, les médicaments d’usage courant sont en vente libre, il s’agissait d’en profiter. Seulement voilà, ces grosses capsules bleues ont pour seul effet de me brouiller les idées, elles ne m’endorment pas. Couché hier à 22h00, j’entendais sonner les cloches ce matin à 5h30. Heureusement, dans l’intervalle, je rallume et lis, puis j’écris de petites choses qui en d’autres circonstances ne viendraient pas : contes, poèmes cubistes ou dada, de quoi s’amuser. Enfin, le sommeil me rattrape. Alors je plonge. Quand le soleil se montre, avance jusqu’au lit, me chauffe les reins et que je transpire, c’est encore sans effet. La volonté est bridée, je ne suis pas aux commandes, mais à dix mille lieues du corps, dans le chloroforme. La ligne internet sonne. Gala appelle de sa villa de la Côte-d’Azur. La tablette est à portée de main. Impossible de me tirer jusque là. Je replonge. Et pourtant une crainte ne me quitte pas. Ce que je voudrais, en plus d’être seul, c’est savoir que nulle sollicitation ne peut bousculer mon repos. Là est le repos vrai. Hélas, j’attends un camion et je sais que si l’autre téléphone sonne, il me faudra me lever pour réceptionner trois palettes de cadres allemands.
Retour
Retour de Détroit. Un travail littéraire au-delà de mes espérances et que je poursuis ces jours. Cette façon d’écrire est la mienne: j’arpente des campagnes ou des villes un carnet en poche, prend des notes sur les coins de table, dans les parcs ou au milieu de la rue et cela sans interruption, heure après heure, le jour comme la nuit . Alors peu à peu, la l’art et la vie se confondent, une sublimation est opérée. Le quotidien perd ses attaches matérielles la vie est esthétique. Pour l’esprit, c’est un immense bonheur. Le récit s’organise au gré des notes et dans son mouvement. Au fond, pour prendre un exemple chez les anglo-saxons, c’est le débat Henry Miller-Lawrence Durrel. Tout l’hiver, Etan m’a fait reproche d’une attitude froide, il entend cérébrale: elle pousse le texte vers le constat d’analyse. Cette effort de construction intellectuelle me fascine, il est certain, mais l’autre veine, lyrique et déambulatoire, est tout aussi passionnante. Et il y en a une dernière, qui relève de la fabrique, c’est à dire de la fiction brute, de l’agencement des phantasmes. Elle donne des romans ou des nouvelles. En regard des deux premières elle m’apparaît négligeable. C’est qu’on y apprend très peu sur soi. Le champ de l’imagination est trop vaste. Pour en revenir au livre écrit à Détroit, il me faut y ajouter quelques pages que j’ai à l’esprit puis rassembler et consolider l’ensemble. A moins que je me trompe, j’ai enfin réussi cet alliage précieux du trivial et du distingué, des choses du corps, la nourriture, la parole, les amitiés, l’amour et des choses de l’esprit, les vues spéculatives, la religion, la psychologie.
Routine
Merveilleuse routine. Le petit-déjeuner autour de dix heures, puis l’installation à la piscine, deux heures de sport au gymnase, quelques cannettes de bière pour l’apéritif, le repas avec les enfants dans ce restaurant familial où nous avons notre table sous le téléviseur (qui diffuse les Simpson’s puis le téléjournal), une sieste, puis retour à la piscine, répétition de Krav Maga et à nouveau apéritif. Enfin, vers onze heures minuit, Monfrère part courir — parfois avec les enfants, qu’une sortie de nuit, torche en main, amuse — et je me couche.
Belley
A nouveau une sieste, pendant laquelle je rêve que je circule à vélo électrique sur un vaste autoroute. Devant, une vallée. Au fond, avant que la route ne remonte, quatre voitures arrêtées. Je dévale et ne trouve pas les freins. L’accident est inévitable. Pourquoi ces gens parlementent-ils au milieu de l’autoroute? Par chance, ils dégagent avant le choc. J’atteins le fond de la vallée et emporté par l’élan commence de remonter quand un pan de montagne explose. Je fais demi-tour et file sur une voie de secours. Elle se termine en impasse devant un village. Aux deux paysans qui bavardent sur le trottoir, je demande:
- La route pour Belley?
Et prend alors conscience que je suis en France. Mon passeport neuf, me dis-je, m’évitera l’arrestation. Je visualise ces pages vierges et me hâte en direction du Rhône en priant à haute voix pour que la batterie du vélo tienne.
Dazaï Osamu
La déchéance d’un homme de Dazaï Osamu est un livre étonnant. A bien des égards une autobiographie de mes jeunes années. Soir Nuit Noir que j’ai écrit il y a dix ans traite pour partie des mêmes thèmes. En particulier de ce travail de dessin qui vaut psychanalyse. Osamu en parle comme de “dessins de spectres”. Son alter ego, élève d’une école de préfecture, joue pour la galerie un personnage de bouffon, ce qui lui paraît le meilleur moyen de s’intégrer à une société qu’il ne comprend pas et qui l’effraie. En cours de dessin, il s’applique pour fabriquer des images réalistes, mais le soir, dans sa chambre, il couvre des dizaines de feuilles de figures de spectres tirées de son fonds maladif. J’ai moi-même quelque mille “dessins de spectres”. Les symboles qui les composent sont constants: crucifix, cercueils, crânes, voitures, maisons, tertres, routes, marteaux, couteaux. Osamu raconte que son personnage pratique ce type d’écriture du monde autour des quinze ans. Pour moi, cela a duré de dix-sept ans à vingt-cinq ans, mais aujourd’hui, si je prends du papier, les mêmes symboles ressurgissent sous mes doigts. Ils ont heureusement perdu leur caractère compulsif. Autrefois ils frappaient au portes comme des spectres et exigeaient d’être représentés (cela pouvait prendre plusieurs heures par jour). D’autre parallèles m’ont abasourdis: le regard porté sur les femmes. Cette façon de se punir en choisissant pour compagne des femmes laides ou pire, miséreuses. Et l’idée que le monde est à la fois compris et incompréhensible. Que tout un chacun semble avoir pour seul motif de se moquer de la vie. Ou encore cette incapacité à adhérer à ce qu’on fait et sa conséquence: un comportement inhumain.
Peinture
Je dresse une liste des possessions disparues depuis trois ans de Lhôpital. Par exemple la perceuse. Nous avons quarante tableaux au sol. Elle serait bien utile. Gala veut alors savoir quel tableau je compte accrocher dans le salon. Un figuratif. Un œuvre religieuse. Renaissance ou baroque. Elle se récrie: ça n’ira pas! Il faut des couleurs. Une toile moderne. Je cite deux trois noms d’artistes. Mais les prix sont trop élevés. J’évoque mon amie P. Elle a renoncé à peindre dans les années 1990. Ses dernières séries sont splendides. Gala évoque une tableau accroché dans le salon d’un couple de Neuchâtel chez qui nous avons dormi une nuit il y a de cela six ans.
- Tu étais assis à côté du piano, la toile état accrochée en hauteur.
Elle me la décrit. Pas le moindre souvenir.
- Mai si, c’était un œuvre de son oncle!
Nous n’avons jamais revu ces gens. Je cherche dans mes contacts. trouve le numéro de téléphone. Gala appelle. Le couple répond. Elle explique notre rencontre, notre conversation, le tableau. Soudain, je l’entends qui dit:
- … je suis désolé, je vais rappeler… toutrs mes condoléances.
L’oncle vient de mourir.
Esprit de sérieux
L’esprit de sérieux, cette hypocrisie. La survie du groupe est à ce prix. Et la mort lente. L’énergie que demande l’insertion quotidienne dans le tout social est énorme — la fatigue est énorme. Plus accablante encore lorsqu’elle se double d’une critique: tout en participant, je me défends d’y croire. Cela s’appelle vivre d’illusions. Et d’abord, le présent est perdu. Celui qui pratique la chose avec mauvaise foi entretient un espoir: fausser compagnie avant l’heure. Oui, mais quand? Avant l’heure. Mais encore? Sans cesse il est rappelé à l’ordre par des devoirs: une maison à payer, des enfants à élever, une carrière à compléter. Rêve commun. Celui de l’épargne. Qui ne devient jamais dépense. Ces atermoiements devant l’obstacle garantissent la survie du groupe. Au fond, entre ceux qui adhèrent et ceux qui disent ne pas adhérer, la différence est mentale. Les adolescents le savent: la proscrastination est une lâcheté. Ou plutôt, ils croient le savoir. Car fausser compagnie à la société avant que d’y être inclus est une autre forme d’illusion.
Passer
Partir à pied et lentement. Sans limite. S’installer ici et là. Prendre plaisir aux lieux. Les goûter puis s’en aller. Garder le silence. Comme on passe, sentir que le monde est un théâtre. Renouer avec la pesanteur par nécessité, quand il faut un abri ou de la nourriture. Sinon, poursuivre. Il n’y a pas de position plus juste.