La sieste

Gag­né par la fatigue cet après-midi ou plutôt par la las­si­tude, n’ayant goût ni à l’écri­t­ure ni à la lec­ture, quant au tra­vail, il n’y en a pas: le télé­phone est silen­cieux, les réseaux d’af­fichage sont pleins. Je me couche. Vague sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité. Le tra­vail? Pas du tout, mais la pour­suite des intérêts intel­lectuels. Cela mon­tre que mon expéri­ence a bien changé depuis les années 1990. J’avais alors cou­tume après avoir acheté au marché de Plain­palais un morceau de chou, des carottes, une salade, un con­com­bre, une pomme et une orange, de pel­er le tout, de le manger dans cet ordre, puis de me couch­er, instal­lant aus­sitôt une dis­tance infran­chiss­able entre mon lit et le monde. Trou­vant le som­meil, j’é­tais alors per­suadé de prof­iter au mieux de ce relâche pour recevoir toutes sortes de con­nais­sance et d’in­tu­itions. Aujour­d’hui je n’en suis plus per­suadé. J’ai pour­tant dor­mi deux heures.

Biométrie

En début d’après-midi au ser­vice de Bio­métrie afin de récupér­er mon passe­port. Au guichet, une dame enjouée explique à la fonc­tion­naire qu’à l’avenir elle aura plus de temps pour voy­ager. Ridicule de cette con­fi­dence face à une admin­is­tra­tion qui par le con­trôle légal exerce son poids de con­trainte sur le voy­age. Or, un peu plus tard, quand la fonc­tion­naire me demande si je souhaite qu’elle troue l’an­cien passe­port sans endom­mager la pho­togra­phie, je réponds avec plus de ridicule encore:
- Peu importe, c’est seule­ment que je suis écrivain et souhaitais garder trace de mes voyages.

Pluie

Pluie libéra­trice ce soir, chose qu’on dit peu en Suisse où les péri­odes de soleil écras­ant sont rares. Nous sommes dans la chaleur depuis dix jours au point d’ou­bli­er ce qu’une gri­saille amon­celée peut dévers­er sur la ville. Mais le véri­ta­ble plaisir est dans la durée, lorsque la pluie tombe en rideaux sur la terre toute la nuit.

Confort

On ne s’aperçoit de la réal­ité de l’ex­is­tence des objets qui nous entourent qu’en les changeant de temps en temps de place, écrit Mar­cel Jouhan­deau dans ses Jour­naliers VI. Par effet de con­cor­dance avec la vie immatérielle, voilà qui devrait nous instru­ire sur la prise du monde alen­tour qu’on à beau jeu de nom­mer confort.

Autre solution

Il fit preuve au cours de sa vie d’une éton­nante cohérence; la bêtise lui tenait lieu d’intelligence.

Sport

En 1948 le cham­pi­on cycliste Bar­tali rem­porte le Tour de France sur ordre du pre­mier min­istre ital­ien qui suite à un atten­tat et afin d’éviter le chaos social veut ramen­er le calme dans la population.

Griffes

G., femme établie, mère intel­li­gente, en rien friv­o­le, qui se retrou­vait soudain seule, lasse d’un mari aphone tout entier plongé dans ses recherch­es et qui con­som­mait deux hommes par jour.

Voie étroite

Je ne doute pas que l’ex­al­ta­tion du fond intime par la prière, l’ascèse, l’art, la soli­tude ne soit la seule voie de grandeur. Les démis­sions préal­ables sont néces­saires. Quant à savoir si cette voie étroite ouvre sur la grâce, je le crois, mais elle sera don­née et reprise et ain­si de suite, car pour ce qui est d’un fonde­ment quel­conque autorisant la per­ma­nence, je n’y crois pas — nous sommes seuls, la con­di­tion est tragique.

Littérature

Le but de la lit­téra­ture n’est pas le livre. La lit­téra­ture est une clef.

Temps

Longtemps sub­sistèrent les ruines d’un mon­u­ment dédié aux faits héroïques d’une cer­tain Janonce de Las­sale. A ma grande sur­prise, lors de la prom­e­nade que je fis en févri­er, je con­statais qu’à leur tour elles avaient disparues.