L’homme de ménage qui nettoie nos bureaux de Lausanne m’explique qu’il ne trouve plus de mandats et manque de ressources. Je m’étonne: son travail est irréprochable.
- Voyez-vous, les Portugais contrôlent le marché et ils distribuent toutes les places à leurs copains. Un Suisse n’a aucune chance. Il passe ensuite en revue les autres milieux professionnels. Même constat: les Français et les Galliciens tiennent les hôpitaux, les Serbes le chantiers… Voici les réalités du multiculturalisme, cette bouillie idéologique concoctée par de jeunes apprentis en marketing sur commande des maîtres de la mondialisation.
Rata
Bombay
Je prends place sur le vol de Delta Airlines Détroit-Amsterdam côté hublot. Ce matin, j’ai payé 50 dollars supplémentaires pour obtenir ce siège. Arrive le couple qui partage la rangée de trois sièges, des Hindous de Minneapolis. La femme est trapue, ce qui au vu du manque général d’espace, ne peut que me profiter. Son mari, à peine plus grand s’installe côté couloir. Nous échangeons quelques mots en anglais.
- Tu vois Arun ce Monsieur est assis côté fenêtre!
- J’ai payé pour changer de siège.
l’indienne se tourne vers son mari.
- Je t’avais bien dit, il ne faut pas payer, il suffit de demander.
- Excusez-moi , ce n’est pas ainsi. L’attribution automatique des places peut vous valoir une place côté fenêtre et dans ce cas-là, grand bien vous fasse, mais si vous êtes placé ailleurs et que vous souhaitez changer, il vous faut payer un supplément — c’est ce que j’ai fait.
Le mari:
- Oui, je comprends très bien, mais moi j’ai simplement oublié de dire que je voulais être côté hublot. Personne ne paie.
Je m’apprête à répéter… et puis non, j’abandonne. Alors le Monsieur, se lève, descend la Samsonite qu’il vient d’enfermer dans le coffre à bagages, l’ouvre, en sort le contenu, ne trouve pas ce qu’il cherche, la range, se rassoit. Peu après, il s’adresse en hindi à sa femme. Se relève, ressort la valise, la fouille encore. N’en tire rien de neuf, la range. Et ainsi de suite. En 1991 je suis allé en Inde, à Bombay, New Delhi, Punay, Goa, Patna, Varanasi… Existe-t-il peuple moins rationnel que les Hindous? J’aimerais qu’on m’explique par quel miracle Bombay est devenu l’une des capitales de la programmation logicielle.
Relance
Tout à l’heure je boxais. Fatigué, bientôt essoufflé, traînant sur le parcours d’obstacles, mesurant la frappe sur sacs, louchant vers l’horloge. Les nuits sans sommeil se paient cher. Soudain j’entrevois la solution d’un problème d’écriture, ou plutôt le développement phrase après phrase d’une des parties du livre et aussitôt la fatigue est oubliée je tape avec une vigueur qui oblige mon voisin à s’écarter.
Lagunas de Ruidera
Gala dit, “je n’aime que sept personnes (j’espère en faire partie)”. Puis elle se reprend:
- Depuis quelques jours, huit. Comme tu sais, moi, que ce soit un jeune, un clochard, le pape ou une personne de rencontre, ça n’a pas d’importance, mon amour est au-delà de ces contingences, je sens un amitié pour une personne parce que son caractère me séduit, me frappe, parce qu’elle est autre ou parce qu’elle est elle-même, bref, il faut que nous nous reconnaissions. Et là, j’ai découvert Rose.
- Qui est-ce?
- Une petite fille de trois ans. La fille du fils de la première femme de mon frère. Je vis chez elle.
- Qui elle?
- Rose.
- Tu n’est pas chez toi?
- Non, non.
Et de me raconter ses dialogues avec Rose. Ce qui me rappelle mon voyage aux Lagunas de Ruidera en 1986. L. venait de me quitter. J’en étais malade. Et je m’installe en Espagne pour l’été, chez ces amis de mes parents. Chaleur éprouvante, désert de pierre, collines de Castille, maison de chaux blanche et système lacustre avec en colliers de modestes résidences et un bar. Pendant l’année j’ai commencé l’université et rencontrer toutes ces théories trop grandes pour moi et qui font chavirer mon esprit. Mais pour cette même raison j’ai une demande de conversation au-dessus de la moyenne: je veux tout démêler, comprendre, raisonner. L’Espagne a un peuple doué de génie mais la capacité d’abstraction ne fait pas partie de ses dons: elle l’indiffère. On y parle pour le plaisir et non par amour de la dispute intellectuelle. Telle est donc ma situation forcée, au bord d’une piscine, dans un champ de pierres tombées que brûle le soleil, avec un chagrin d’amour à digérer et sans interlocuteur. Je dessine. Toute la journée, un crayon à la main, je dessine. Puis au bout de quelques jours apparaît un petite fille. De mémoire je dirais 6 ans. Casque blond, bouille ronde, physique gracieux et volontaire. Et un miracle se produit: elle est réfléchie, parle avec distinction, n’énonce que des choses d’enfant, des choses surnaturelles. Et tous les jours, je passe deux a trois heures avec elle: nous dessinons et nous discutons.