Tudela

A Tudela pour les fêtes. Le dernier encier­ro a eut lieu en mat­inée. Un des­file de gigantes entraîne der­rière lui les enfants de la ville, puis c’est l’apéri­tif sur le plaza Fueros. Les hommes por­tent le béret, le foulard rouge est noué en tri­an­gle sur la nuque. Pan­talon et jupes, mais aus­si chemise et blous­es, sont blancs. Sauf pour le béret, nous avons respec­té le code: les enfants por­tent tous trois le foulard. Longues heures à boire en ter­rasse après un repas dans un ancien entre­pôt de vin et con­tre le soir spec­ta­cle de corre­dores (toreros qui jouent avec la bête) dans l’arène. Il est six heures et la piste est net­te­ment divisée entre soleil et ombre lorsque le pre­mier ani­mal parâit. Aplo est ent­hou­si­aste, Luv à la fois effrayée et pas­sion­née. Con­tent que cela leur plaise. Excel­lente tra­di­tion. Quand on pense à la tristesse de notre foot­ball com­mer­cial. Sur les gradins, beau­coup de jeunes venus en cou­ple ou en famille. Ce pub­lic con­naît son art et par­ticipe. Des serveurs chem­i­nent entre les rangs un plateau à la main. Nous prenons des glaces et de la bière.

Villafranca

Nous quit­tons l’au­toroute à Tudela. Le paysage est aride, la terre jaune. Mais ce n’est pas la Castille. Plusieurs fleuves ali­mentent la région dont l’E­bre et les champs cul­tivés sont partout: tomates, blé, orge, maïs. Au tra­vail der­rière des tracteurs dont les roues lèvent la pous­sière, des Maro­cains. Peu après nous trou­vons le vil­lage où nous allons pass­er les vacances: Vil­lafran­ca de Navar­ra. Mon­frère engage la voiture dans une ruelle . Bien­tôt il faut s’ar­rêter. Des buveurs ont assem­blés leur chais­es sur le pas­sage. L’un d’en­tre eux nous indique la calle Paja. (Le lendemain,et tous les jours quand je passerai mon pain sous le bras ou de retour de la piscine, l’homme est là, assis au milieu de la route, dans l’om­bre de cette rue étroite, devant le bar, son verre à la main.) Nous pour­suiv­ons, mais il faut deman­der une deux­ième fois. Un groupe de per­son­nes en habits devant une vit­rine opaque. Il est dix-sept heures. Il faut une bonne rai­son pour met­tre le nez dehors à ce moment de l’après-midi. Un homme se détache du groupe et nous indique le chemin. Lorsque nous démar­rons, je com­prends: il se tien­nent devant le tana­to­rio. Nous atteignons la rue Paja. Elle est longue de quar­ante mètres, com­mence devant le porche de l’église pour s’achev­er devant un sole plan­té au cen­tre d’une petite place. Un cou­ple assis sur les marche de l’église vient à notre ren­con­tre. Ce sont les per­son­nes avec qui j’ai cor­re­spon­du, Inès et Anto­nio. Ils ouvrent la porte de leur mai­son, nous remet­tent les clefs, Inès me tend les foulards rouges dont nous auront besoin pour aller aux fêtes tau­rines de Tudels. Le cou­ple nous accom­pa­gne pour la vis­ite, mon­tre la vais­selle, les pro­duits de net­toy­age, les linges, l’huile et l’ail, puis s’en va. La semaine prochaine la famille part pour Fri­bourg où elle séjourn­era dans mon appartement.

Calatayud

Nous dînons à Calatayud, petite ville sans charme. Mon­frère qui à l’oc­ca­sion des ces tra­ver­sées à pied de l’Es­pagne a séjourné dans la plu­part des régions se sou­vient de l’hô­tel où il a dor­mi. Il y aurait a prox­im­ité une restau­rant de qual­ité. Mais l’heure passe et il nous faut renon­cer à chercher. Nous prenons place dans une salle à manger au-dessus des ram­blas: tables ron­des, ser­vices d’ar­gent, nappes ami­don­nées, téléviseur sus­pendu et un menu de 10 Euros.

Autoroutes

Nous roulons en direc­tion de Saragosse et de la Navarre sur des autovias liss­es et désertes. En par­al­lèle court une autopista. A l’ap­proche des péages, des pan­neaux annon­cent des rabais sur les prix afin d’a­madouer le client. Aucun auto­mo­biliste ne déboîte. Le seul avan­tage est de pou­voir con­duire sans lim­i­ta­tion de vitesse: la police ne con­trôle pas les sec­tions payantes. Depuis le début de la réces­sion, le débat est récur­rent: l’E­tat espag­nol doit-il racheter ces infra­struc­tures? Les com­pag­nies privées qui avaient obtenues des con­ces­sions à l’époque où la con­som­ma­tion bat­tait son plein se plaig­nent désor­mais de déficit chronique et men­a­cent de se met­tre en fail­lite. Mais com­ment l’E­tat entre­tiendrait ces routes lux­ueuses alors qu’il manque de moyens ne serait-ce que pour entretenir le réseau public? 

Alcala

Près de Madrid, dans un hôtel d’Al­cala d’Henarès avec les enfants et Mon­frère. Bâti­ment de taille posé devant un ter­rain vague. A vue, l’église de briques rouge et une chapelle romane. Elles mar­quent le cen­tre de l’an­cien vil­lage désor­mais noyé par­mi des routes d’ac­cès, des hangars de com­merce, des sta­tions ser­vices. La taille de l’hô­tel laisse songeur: trois cent cham­bres. Or, nous sommes les seuls clients. A la récep­tion, un per­son­nel pris de tor­peur, atti­tude inhab­ituelle en Espagne. Même impres­sion que l’an dernier à Avi­la lorsque je fai­sais mes excur­sions dans les mon­tagnes pour trou­ver des Ver­ra­cos: inutile de lut­ter, nous sommes cap­tifs, l’é­conomie va à vau-l’eau, l’hô­tel fini­ra par fer­mer. Le prix que nous payons pour de mag­nifiques cham­bres au mobili­er design n’est pas ras­sur­ant: beau­coup trop bas. A Fri­bourg, cet argent per­met tout au plus d’of­frir d’une tournée de bières. En nous ren­dant en voiture vers une ter­rasse de restau­rant dont les lumières appa­rais­sent au loin, nous remar­quons un Cen­tre des con­grès, ce qui explique les dimen­sions du bâti­ment de l’hô­tel, mais peut-être demeure-t-il lui aus­si vide à l’an­née. Il est près de minu­it, les tables du restau­rant sont occupées, le ser­vice agréable, nous man­geons. Le lende­main matin, comme nous récupérons la voiture, une Opel Insigna couleur bor­deaux, Mon­frère remar­que une longue éraflure. De la pein­ture blanche reste sur mon doigt. On dirait que cela vient d’avoir lieu. Si tel est le cas, nous vien­dri­ons de per­dre quelque deux mille francs.

Dépendance

La régie appelle. Les palettes, dans le garage, c’est à vous? Et de m’ex­pli­quer que cela gêne: le voisin ne peut se gar­er.
- Et pour cause, il ne sait pas con­duire?
- Je crois que vous avez déjà eu des ennuis avec lui?
- Oui, il m’a enfon­cé qua­torze fois ma voiture.
- Mais depuis?
- Rien. La police a fait son con­stat, il est respon­s­able, il va pay­er.
- Ah, je croy­ais… Parce que sa femme n’ose plus sor­tir dans le jardin.
- Sor­tir dans le jardin?
- Oui, elle a peur.
- Extra­or­di­naire.
- Bref, pour ces palettes?
- Je vais les déplac­er.
Sur ce je laisse pass­er deux jours. D’une part je manque de temps, d’autre part je ne sais où ranger les trois cent cadres rangés sur les palettes, mais aus­si par principe. Et l’a­vant-veille du départ pour l’Es­pagne, j’at­trape mes gants et je descends dans le garage où je con­state que le voisin, inca­pable de manœu­vr­er pour gare sa voiture à sa place, l’a alignée con­tre les palettes. Je pour­rais déplac­er mon matériel en le pas­sant par dessus le capot de sa voiture, mais il est tout de même ques­tion de quelques trois cent kilos. Je sonne à sa porte. Pas de réponse. Je sonne encore. De retour au garage, je m’at­telle à la tâche. Deux heures plus tard, lorsque je remonte à mon apparte­ment érein­té et suant, le voisin et sa femme m’at­ten­dent sur la pas de portes encadrés de deux policiers. Ceux-ci me deman­dent s’ils peu­vent m’ac­com­pa­g­n­er. Je les en prie.
- Ils nous ont appelé car ils ont peur.

 

Pinacothèque

Nou­velle pina­cothèque de Munich. Voilà une année que Gala me par­le de vis­iter les col­lec­tions, que dis-je, deux ans. Aujour­d’hui dimanche, nous prenons nos entrées. Or, dès les pre­mières salles, elle hâte le pas. Elle n’aime pas les fresque his­toriques, a le roman­tisme alle­mand en hor­reur, trou­ve les toiles trop vastes, trop mil­i­taires, trop maniérées.
- On ne va pas tout vis­iter aujour­d’hui, n’est-ce pas?
Ce qui sig­ni­fie: par­tons et ne revenons pas. 

Raison

Lorsqu’on a choisi d’avoir rai­son envers et con­tre tout force est d’asseoir sa cer­ti­tude sur la cul­pa­bil­ité d’autrui.

Début

Jouhan­deau con­state que ce n’est pas le désir de ceci ou de cela qui vient à man­quer, mais le désir; voilà le début de la vieil­lesse. Le pro­grès rejoint l’usure.

Deutches museum

Le matin je me rends sur l’Is­ar et prends un bil­let pour le Deutsches muse­um, le musée des tech­niques que m’a recom­mandé Mon­a­mi. Avant de com­mencer la vis­ite, je demande les toi­lettes. La dame du garde-robe m’indique un pas­sage dérobé. Je descends deux séries d’escaliers et trou­ve les toi­lettes. Quand j’en sors, j’ai le choix entre mon­ter vers les salles ou con­tin­uer de descen­dre. Etant déjà loin de la halle d’en­trée et sachant que je ne reviendrai peut-être pas, je descends. Un niveau, encore un, puis un troisième. Main­tenant la lumière est faible, l’at­mo­sphère lourde, le silence total. Je n’en­tends que mes pas. Les parois sont de pierre, je suis sous le musée. Je con­tin­ue de plonger dans les entrailles de la terre. Sans aucun doute, je suis plus bas que le lit de la riv­ière. J’at­teins alors une plate­forme d’où part une galerie de for­age. Je me baisse et j’a­vance. Pen­dant plus de trente min­utes, je marche d’un bon pas à tra­vers des boy­aux qui débouchent régulière­ment sur des salles où se trou­vent des machines extra­or­di­naires, dans un décor recon­sti­tué à l’i­den­tique, de mines de char­bon, de puits de pétroles, de car­rière de pierre et de métaux. A l’oc­ca­sion, je croise un père de famille ten­ant con­tre lui ses enfants effrayés ou une gamine anx­ieuse qui à mon exem­ple hâte le pas dans l’e­spoir de trou­ver une issue à ce labyrinthe.