La rue est jonchée d’immondices, un cloaque, les murs des bâtiments sont poisseux, le ciel nocturne. Errant dans Genève, je cherche un dispositif fabriqué à l’aide de bouteilles de plastique et de ruban adhésif, une grande pipe à eau, mais je suis attaqué par des hommes-singes qui ont le physique du fantôme dans ce film thaïlandais ridicule primé à Cannes, Mon oncle Boonmee, de Apichatpong Weerasethakul. Lorsque je croise d’autres passants, je les reconnais, mais ne peux les identifier par leurs noms. Des amis appartenant à un temps révolu. Au réveil, ce constat: il y a quinze ans, je connaissais à Genève, de par mes sorties quotidiennes dans les lieux rock et les milieux squat, une centaine de personne, dont j’étais plus ou moins proche, avec qui je parlais en soirée, les reconnaissant dans la rue, sachant leurs prénoms, parfois leurs noms. Aujourd’hui il ne me reste que la certitude que cela a bien eut lieu. Que ces cent personnes ont existé. Je suis incapable d’évoquer un seul de leurs traits.
Morat-Fribourg
La course. Au septième kilomètre, alors que je me demande si mon rythme n’est pas trop élevé, si je ne risque pas de caler, j’aperçois Jena-François Haas sur le bord de la route, en famille, muni de ses attributs grisonnants, barbe et moustache à la Bakounine, épaules rondes et taille ramassée. Son nouveau roman est en vitrine depuis la veille. Je l’appelle par son prénom. Il fait de grands signes, comme si nous parlions littérature.
Talons
Sorti des sous-sol de l’hôpital de Genève, nous voici arrêtés dans un carrefour. S. passe la tête par la fenêtre de la camionnette pour admirer une fille.
- Oui, lui dis-je, mais elle marche mal.
- C’est à cause de ses talons.
- Précisément. Or, elle ne sait pas marcher avec des talons.
- Quand elle savent marcher avec des talons, elles sont inabordables.
Vendredi
L’idée que c’est vendredi. Cette idée épidermique, lisible sur les visages. Un excitation à fleur de peau. Sentiment longtemps éprouvé, aujourd’hui révolu, signe que je me suis libéré de cette contrainte qu’exerce le temps de la production. Ce sentiment, je le vois dans la manière de marcher, de parler, de guetter les heures, de monter le volume sonore dans les voitures, de se faire signe entre amis à l’approche de la nuit. Cette idée que vendredi quelque chose finit et quelque chose recommence. Que ce sera différent. Peut-être. Ordre de la croyance. De la soupape.
Gare
Bienne ce vendredi où je remonterai le cours de La Suze à pied pour écrire le texte que demande l’un de mes éditeurs. Le train passe par Berne. Je change de quai, brasse dans la foule, circule dans les sous-terrains, lève les yeux et regarde longuement ce triste toit de poutrelles.
- Il faut que tu t’imprègnes du lieu, a conseillé l’éditeur.
Mais pour l’instant je suis dans une gare, dans le bruit, dans Berne, en attente. Tout-à-l’heure que vais-je faire? Me placer dos au lac, me déclarer disponible à la poésie, marcher, faire des phrases, puis clore la séance, remonter en train, retraverser notre société pour être déposé à Fribourg. Là, je taperai le texte. Il montrera un monde idéal. Le monde du canal de La Suze un jour d’automne. Ce monde n’existe pas, mais je viens de le créer. Et je place cette création en regard d’une autre création, celle-ci collective, la gare de Berne.
Main
Au marché, parmi les raves, les potirons les salades, la main gonflée, violette, du paysan. Depuis la dernière fois, les doigts sont tombés. Les moignons sont bulbeux, le plat enfle, la paume énorme. L’homme ouvre ses sachets en les appuyant sur ce morceau de chair de la taille d’un chou et y fourre sa marchandise.