Le départ du marathon de Málaga est donné à 8h30, sur la promenade, face au port de plaisance. Température fraîche — quelques douze degrés — et un vent de face. Les dix premiers kilomètres nous mènent en direction de Rincón de la Victoria. J’ai pris la précaution de recharger les batteries de ma montre de sport deux jours avant de prendre l’avion, mais au moment de la balancer dans la valise, le mécanisme s’est déclenché et ce matin elle est à plat de sorte que je ne peux mesurer la fréquence cardiaque, seule information que j’utilise habituellement pour tenir un rythme. J’adopte donc une autre méthode: je fixe un coureur, me place dans son sillage; je le dépasse s’il ralentit, j’en trouve un autre à suivre s’il accélère. Au terme de la première heure de course nous sommes de retour au centre-ville et courons les dix kilomètres suivants en direction de Torremolinos. Là, nous tournons autour du stade pour longer un moment la semi-autoroute de l’aéroport et revenons au centre. J’avale avec peine une barre de céréales (comment mâcher sans s’étouffer?) et dépasse le panneau des 25km. Ensuite, longue remontée sur une route qui mène aux montagnes (celles-là mêmes dont l’ascension à vélo, après 1000 kilomètres de route, en raison d’un vent contraire qui nous clouait sur place, avait été si pénible il y a trois ans), le dos à la mer. Certains coureurs lâchent et poursuivent à la marche, d’autres traînent la patte quand d’autres discutent et plaisantent, heureux et décontractés. Mon frère m’a mis en garde contre le “mur des 30 kilomètres”. Rien de tel. En revanche, les trois derniers kilomètres, au milieu des passants qui font leurs emplettes de Noël, me font souffrir. Côté souffle aucun problème, mais les jambes! Je passe la ligne d’arrivée à 4h14 mn.
Veille de marathon
Retrouvé Monfrère à Malaga, samedi soir, à la veille du marathon. Nous accompagnons maman à son hôtel (elle préfère résider près des rues passantes) puis mangeons des pâtes dans notre restaurant habituel. La nuit, je rêve que je me rends sur la ligne de départ en voiture, mais, ayant garé devant l’Usine de Genève, trouve la carrosserie défoncée. Aux badauds qui veulent me convaincre de porter plainte, j’oppose que, au vu de l’état de délabrement général de la société, les voitures sont le dernier de mes soucis. Je prends place derrière le volant, mais ne réussis pas à démarrer. Je pars à la course afin de rejoindre la promenade sur la mer où a lieu le départ du marathon. Pour ce faire, il me faut emprunter un sentier de montagne. Dans la descente, je me trouve face à une porte. Elle est gardée par des hommes. Je me bats. Mes coups de poing, coups de coude et coups de pieds sont techniquement irréprochables, mais je ne touche pas les adversaires. Ils parent, reculent et reprennent position. Ainsi le combat se prolonge et il devient évident que je vais manquer le départ de la course. Peu importe, me dis-je, l’essentiel est de courir les 42 kilomètres.
Essai court
J’accumule avec un plaisir constant des notes pour ce texte théorique, pour l’instant dépourvu de titre, que j’appelle par défaut Essai court (par opposition à celui que je prépare depuis des années et qui a enfin pris forme l’an dernier autour de la question de la critique du posthumanisme) dont j’envisage de la rédaction après Noël. Or, les notions principales, toutes de l’ordre de l’explication des conditions de vie à l’âge du capitalisme finissant viennent d’ouvrir, pour ma plus grande joie, sur des notions prospectives et même pratiques. Si cela se confirme, je pourrai donc passer, une fois le texte achevée, de la théorie au mode de vie.
Concurrence
Gala opérée une première fois lundi dernier. Je l’incite à me rejoindre à Fribourg avant de poursuivre le traitement. D’une petite voix, elle me fait savoir au téléphone qu’elle est triste, qu’elle ne veut pas se montrer dans cet état, que c’est impossible, qu’elle ne peut imaginer renouer avec une vie normale, puis, la semaine prochaine, retourner en clinique où le spécialiste l’opérera une seconde fois. Une heure plus tard, elle rappelle furieuse: elle vient de découvrir qu’il existe une machine qui permettrait d’éviter le traitement post-opératoire et s’insurge:
- Le médecin ne m’a rien dit, il a menti!
- Mais pourquoi, pourquoi mentirait-il?
- Parce que la machine appartient à une autre clinique et que ces gens-là sont tous en concurrence!
Corrections
Fini la relecture de Fordetroit. Un travail à deux: Gérard Berréby, le directeur d’Allia, est à Paris, une copie du manuscrit à la main: il questionne, annote, souligne, suggère. Je suis devant ma table de travail, à Fribourg j’accepte ou refuse les modifications. De fait, la plupart sont pertinentes et améliorent aussitôt le texte. Travail moins fastidieux que pour easyJet, comme si nous avions appris à nous connaître. En revanche, ma maîtrise de la concordance des temps est qu’aléatoire. Dans la mesure où, parallèlement, je fais ce même travail de correcteur pour un jeune fille qui écrit son premier roman, je verrai si, occupant la position du critique, et donc dégagé du travail de création, mes connaissances sont plus sûres.
Systèmes secondaires
Hier avec le prisonnier dans un café de la place. Son regard changeant et furtif, son port de tête nerveux, sont ceux d’un homme qui a perdu la tranquillité. Il remue, se dandine, se retourne. Lorsque la serveuse approche, il s’interrompt. Il attend qu’elle s’éloigne, avant de reprendre la parole. La conversation porte sur la vie des légionnaires, les zones-tampons en méditerranée, le trafic de matières premières. Il m’explique les filières, donne les sommes à payer pour corrompre les douaniers et les autorités aéroportuaires, dessine plusieurs organigrammes des pouvoirs politiques en place dans des états voyous d’Amérique centrale et de la corne de l’Afrique. Puis il me demande du travail. En attendant, précise-t-il.
Echecs
Cette peintre m’invite au mois d’octobre au vernissage de son exposition qui aura lieu à Fribourg. Je l’assure de ma présence. Une semaine avant la date, je vois que le jour en question je serai en Espagne. Je m’excuse. L’accrochage est visible pendant quinze jours, précise-t-elle. Je confirme que j’irai durant cette période. Je reporte plusieurs fois et manque l’occasion. Avant-hier, nouvelle invitation. Je l’assure de ma présence sur le même ton enthousiaste que la fois précédente et j’informe Aplo que nous irons après la boxe. Nous sommes sur le point de partir lorsque je vérifie l’adresse de la galerie et constate que le vernissage a lieu à Lausanne.
Papillon
La plage est en hauteur. Un volée de marches d’escalier y donne accès. Il fait nuit. Sur le sable, face à la mer, des centaines de gargotes tenues par des pouilleux qui vendent des fœtus, des élixirs, des armes, du pétrole, des bouillies. Au sol, il n’y a plus de sable, les badauds pataugent dans des couches de détritus. J’observe un essaim de paillons noirs. Les insectes sont de grande taille, velus et gras. Ils se déplacent en essaim. Applaudi par les curieux, un homme tente de les capturer à l’aide d’un filet. Il échoue plusieurs fois. Lorsqu’il a réussi son coup, il ramène le filet afin de prouver au marchand forain qu’il a mérité la coupe. Je crache une pâte sombre et visqueuse qui n’est autre que de la chair de papillon broyée.