Arnold Böcklin

Réveil­lé soudain par la mémoire de cette toile extra­or­di­naire d’Arnold Böclk­lin, Le bois sacré, vue à Ham­bourg il y a trois ans. Le pein­tre nous mon­tre une pro­ces­sion de druides en tenue blanche chem­i­nant entre des hêtres. La mer s’ou­vre à droite. Au pre­mier plan, deux autres druides ont allumé un feu. Au-dessus de ce feu, une colonne de lumière bleue joint la terre au ciel. La scène est à ce point sai­sis­sante et mys­térieuse qu’il y aurait un livre écrire sur les événe­ments qu’elle suggère.

Théories de la mort

En plus d’of­frir un récon­fort plus qu’in­cer­tain, la maxime des épi­curiens dis­tin­guant rad­i­cale­ment vie et mort (je ne peux hélas pas la citer de mémoire — je crois qu’elle porte sur la ques­tion de la destruc­tion du moi) me sem­ble opposée à la fois à la con­ser­va­tion de l’én­ergie théorisée par la physique et à l’in­tu­ition qui tend à nous représen­ter la mort comme une con­tin­u­a­tion de la vie sous un état autre et non, comme dans la mythe pla­toni­cien de la trans­mi­gra­tion ou dans la chris­tian­isme, à une attente pré­parant un retour à la vie.

Professeur d’allemand

Aplo apporte à la mai­son son devoir d’Alle­mand. Il lui est demandé d’écrire un dia­logue, lequel sera dit à l’o­ral avec un cama­rade. Il lui faut donc con­naître les ques­tions et les répons­es. Sujet: la pro­fes­sion. Quel méti­er souhaites-tu faire?
- Bien. Vas‑y!
Il me dévis­age per­plexe. Je m’aperçois alors qu’il n’a con­nais­sance ni du vocab­u­laire ni de la gram­maire.
- Apporte ton livre!
- Nous n’avons pas de livre.
J’ex­plique la méth­ode: penser la phrase en français, l’écrire, chercher les mots équiv­a­lents en alle­mand, pra­ti­quer les accords, véri­fi­er les cas, con­juguer les verbes.
- Tu veux dire qu’il faut utilis­er un dic­tio­n­naire?
- Tu as une autre solu­tion? Où ton pro­fesseur pen­sait-il que tu trou­verais les tra­duc­tions?
J’en­voie donc Aplo chercher mon dic­tio­n­naire bilingue, nous tra­vail­lons, nous faisons le devoir. Une heure plus tard, le dia­logue est en place. J’écris alors un mot au pro­fesseur d’alle­mand dans lequel je lui demande de m’ex­pli­quer com­ment l’élève peut réus­sir sa pré­pa­ra­tion sans l’aide de livres et sans con­nais­sance de la gram­maire.
Le lende­main:
- Tu as remis la let­tre à ton pro­fesseur?
Le surlen­de­main.
- Quand compte-t-il répon­dre?
- Il ne répon­dra pas parce qu’il ne par­le pas français.

Retour

Retour du religieux. Et quoi encore? Présence d’id­iots relat­ifs (ils le seraient moins dans leur société) qui pro­fessent la foi du charbonnier.

Aliénation

Con­cept d’al­ié­na­tion. Le point de vue cri­tique le plus rad­i­cal que l’on puisse adopter aura pour lim­ites celles qu’im­posent l’ob­jet visé. Celui-ci est à la fois source d’in­for­ma­tion et lim­ite de la critique.

Pacotille

La dif­férence entre Le Clézio et Cas­tane­da est que l’un croit alors que l’autre fait accroire. Autrement dit: l’un est européen, l’autre américain.

Humain

Se vouloir excep­tion­nel ne sert à rien, mais se vouloir excep­tion­nel est humain et être humain est nécessaire.

Mike Horn

Dans l’est de la Sibérie, au milieu des glaces, une cabane et trois hommes autour d’un feu. Mike Horn filme. Il vient de marcher huit milles kilo­mètres en soli­taire et partage un repas sous ce toit. Ces vis­ages sont les pre­miers qu’il ren­con­tre depuis six mois. Un petit poêle chauffe l’u­nique pièce, alen­tour rugit un vent glacé. Les éten­dues sont blanch­es et infinies. Ce que le film ne dit pas, c’est que Mike Horn va repar­tir le lende­main pour la suite de son périple, tan­dis que ces hommes vont rester. J’es­saie d’imag­in­er leur vie. Pas leur exis­tence, leur vie. La mort doit être une con­tin­u­a­tion de la vie. Toutes deux sont des moments. Naturelle­ment liés. Il n’y a pas de rup­ture. Ain­si les gestes du quo­ti­di­en s’in­scrivent-ils dans un régime dou­ble: à la fois quo­ti­di­en, triv­ial et sacré. Réal­ité que nos con­sciences hys­tériques ne peu­vent plus appréhen­der. Avec pour résul­tat cette con­séquence para­doxale: nous mar­quons à chaque minute nos vies de l’empreinte de la mort. Cepen­dant, tout en étant, plus que tout autre, inca­pable de déroger à cet état, au point d’en souf­frir, je crois que cette hys­térie est la con­di­tion de la civilisation.

Sébastien

Temps féérique. Les flo­cons de neige volent dans la lumière. D’habi­tude, ils tombent. Aujour­d’hui, les vents sont gredins. Les flo­cons dansent, mon­tent, descen­dent et remon­tent. Nous inter­rompons notre repas de midi pour regarder par la fenêtre. Plus tard, Aplo part pour l’é­cole. Il neige. Entre deux avers­es, le soleil éclaire la ville. Les voitures roulent au pas. Le long des trot­toirs épais, les goss­es organ­isent des batailles de boules de neige. Vient la nuit. Il con­tin­ue de neiger. A huit heures, je pars pour l’en­traîne­ment de Krav Maga. Pour une fois, à pied. A la hau­teur du café Le Mon­di­al, j’aperçois Sébastien. La tête basse, il télé­phone. Je lui adresse un signe et emprunte la rue Joseph-Piller. Je m’équipe dans le ves­ti­aire, coquille, jam­bières, pro­tège-dents, linge, salue les autres mem­bres du club qui atten­dant de pénétr­er dans la salle, me rend aux toi­lettes pour rem­plir d’eau mon bidon. Sébastien est là, télé­phone en main, il bal­bu­tie dans le noir. J’al­lume. Ressors. L’en­traîne­ment com­mence. Après l’échauf­fe­ment, nous répé­tons des tech­niques. Sébastien, s’as­soit. Il se relève. S’as­soit encore. Je vois: sa femme vient de lui annon­cer qu’elle le quit­tait. Vient le moment de com­bat­tre. Après deux parte­naires, je suis opposé à Sébastien. Il encaisse les coups comme s’il avait déjà per­du, recule, sem­ble aban­don­ner, puis ses yeux s’ou­vrent, un regain d’én­ergie, toute de rage, l’agite. Il remonte sur une série de coups, frappe avec véhé­mence et à nou­veau se tasse, baisse la garde, se recro­queville… A la fin, il s’as­soit. Le maître s’in­quiète. Depuis les derniers évanouisse­ments, à la moin­dre défail­lance, il inter­roge et prévient.
- Ça va, c’est pas physique, c’est moral.


Bonne nouvelle

Ecri­t­ure de Vie2. Démar­rage pénible, lorsque je prend place devant les car­nets et y cherche une amorce. Vingt min­utes, une demi-heure pour trou­ver la parade. Entre-temps, un va et vient: lignes écrites, lignes effacées, lignes réécrites, mod­i­fiées et à nou­veau effacées… Retour à la feuille blanche. Quand l’amorce est trou­vée, je prends un rythme. Alors le réc­it se déroule. Trois, qua­tre heures d’af­filées coupées de balades dans l’ap­parte­ment durant lesquelles je cherche une issue au texte. Puis je reprends place devant les car­nets et tra­vaille à la suite. Désor­mais, bon espoir de clore ce tra­vail avant le départ en Asie. Enfin, bonne nou­velle: n’est pas ce que je voulais écrire.