Ces vieilles dames, fondatrices du stand, qui sont toujours là cinquante ans plus tard, raides sur leur tabouret, tandis que leur petite-file attend le client qui achètera un pot de miel de Chiang Mai, de la couenne de porc frit ou un filet de poisson fumé.
Hôtels chinois
Degré d’intimité dans les hôtels chinois: on a l’impression de coucher avec la femme du voisin. Ce qui explique mieux cette capacité à rétrécir l’espace autour de soi. Dans la camionnette qui nous emmenait de Mae Hong Son à Chiang Mai, sept heures d’un voyage chahuté, j’avais devant moi une mère et sa gamine. A un certain moment, elle s’est réveillée, a vomi et s’est rendormie. Tout cela, sans mot de part ni d’autre.
Bus
Je viens de finir le livre de Pascal Nordmann dont le sujet est un voyage onirique à bord d’un bus. Sept heures plus tard, et mille lacets dans la montagne, je suis à la gare routière de Chiang Mai et obligé d’y dormir. Installé devant une table de gros bois, sous les ventilateurs, entouré de stands d’amuse-gueules thaï, je regarde les bus entrer en lisse. Sur le fronton, en lettres illuminées, les provenances: Ayutthaya, Phitsalunok, Chiang Rai. Plus ou moins importants, inégalement luxueux. Ils marchent au pas lorsqu’ils roulent devant ma cantine et une femme surgie de la profondeur des cuisines tend des paquets de mouchoirs glacés à l’assistant du chauffeur.
Chambre
Descente de bus à Chiang Mai. Je vais dans les petites rues. Maisons ouvertes, tas de ciment, locations de motos et des épiceries éclairées d’une ampoule. Devant un café qui porte une enseigne en anglais, un couple blanc nerveux (comme je l’étais il y a vingt ans):
-Full! Other one? Other hotel?
Je m’apprête à sauter dans un taxi. Mais on connaît leurs conseils. La dernier fois que j’y ai eu recours, il le fallait, Gala et moi avons atterri dans une pièce garnie de moquette au parfum de sperme. Donc je fais quelques pas. La rue s’assombrit. Sur la droite, en façade, un type met à dégoutter des chaussettes. Au-dessus du trottoir, un néon en thaï. En cabine, au feutre sur un carton, Open. Une maman qui s’étonne que son fils de dix ans parle si bien anglais (j’ai dit “room”, il a répondu “yes”) m’accompagne dans les étages et me donne un chambre logée sur couloir, sans fenêtre extérieure, qui doit être la meilleure.
Fern
Restaurant Fern de Mae Hong Son. Je suis passé devant, dubitatif. Un peu plus loin sur la grande route, un autre restaurant. Mais comment savoir lequel a recommandé Guy? A peine franchi le seuil, je sais que je fais une erreur. Et pourtant je persiste. S’ouvre devant moi une salle de 120 tables. On dira que j’exagère. Y a‑t-il d’autres clients? Oui, mais je ne les vois pas. Ils mangent cachés derrière un rideau. D’ailleurs, ce ne sont peut-être pas des clients. La famille du maffieux qui gère l’établissement? Ses hommes de main? Une serveuse en habits fait un geste vague: laquelle des 120 tables est-ce que je préfère? Elle me remet la carte. C’est un livre. Au plafond tournent de gros ventilateurs, la lumière tamisée crée une atmosphère inquiétante. Je choisis une table qui donne sur cour. Sait-on jamais? Je me concentre sur la liste des plats quand sonne une mélopée. Tout au fond de la seconde salle, sur une estrade pavoisée d’ors, un adolescent squelettique en costume cravate chante en s’accompagnant à l’orgue électrique. Les sons viennent du fond de l’abysse. A un certain moment, je crois reconnaître My way. Il me faudra attendre la fin des couplets et les deux mots, “my” et “way“pour vérifier qu’il s’agit bien du titre de Frnk Sinatra. Je commande. Aussitôt, je pense: je vais tomber malade. Sinon comment feraient-ils? Sept pages de menu, aucun client. Le maître d’hôtel apporte un mélange d’algues, de champignons de caniveau (ou de basse-cour) et des pois, gruau augmenté d’une sauce au piment à dévisser les boulons. Je rajoute de la sauce. Quand je me libère enfin de la corvée de manger ce plat, dans ces conditions, avec au clavier l’ennuque chinois, je retrouve la grande rue, traverse et recommence mes spéculations: de quel restaurant Guy voulait-il parler?
Humour 2
Bientôt, je soupçonne Pou de me croire homosexuel. Après tout, je ne lui parle pas de famille, comme font ici tous les hommes, je ne lui montre aucune photo (je n’en emporte pas) et je loue toute l’expédition. Que ne va-t-il pas imaginer? A moins que ce soit moi? Et puis, avant d’aller nager, il a fallut que je me montre cul nu : je retirais mon slip. Aussi lui dis-je:
Jonction
Le vieillard de la jonction est un homme de quatre-vingt ans qui vit à l’intersection des deux rivières. Il cuisine dans un pot, dort sur une paillasse, possède quelques habits crasseux et un canot de plastique. Il gagne Fr. 60.- par mois. Sa tâche consiste à occuper le point de rencontre des rivières. Pou lui apporte nos restes de repas et une demie pastèque. Lui nous offre de la pâte d’estomac de poisson et de la couenne de daim.
Natation
Je nage dans l’eau calme. Le canoë avance seul. Il fait presque trente degrés. Les oiseaux chantent. Par endroits, le sable me racle le ventre. Je me lève, cherche un couloir d’eau, plonge. Mais nager est dangereux. La tête risque de buter à chaque instant contre une pierre. Le canoë est la solution de la rivière, pas la natation.