Poisson tourné que ramasse Pou.
- Il est blanc.
Il se trompe, il est mort. Pou appuie sur le ventre de la bête. Le sang coule. Il évalue l’état de son oeil.
- Peut-être qu’il est encore bon?
- Est-ce que ça vaut la peine?
Il me dévisage sans comprendre.
- … de prendre le risque.
Dégoûté, il le rejette dans la rivière.
Poisson 2
Poisson
-Stop! Arrière!
Pou a remarqué une ficelle. Elle pend au-dessus de la rive, au bout d’un branche sertie dans un rocher.
- Les pêcheurs sont paresseux. Ils renoncent à désamorcer.
Pou détache, enroule la ficelle autour de son poignet et l’empoche. A quelques mètres en aval, une autre ficelle, pareillement disposée.
- Le type ne doit pas être loin, fait Pou.
Autour de nous, une savane impénétrable. Soudain, une voix. Pou vire de bord. Deux pêcheurs, invisbles de la rivière, sont installés dans une niche de végétation. L’un des deux écarte le feuillage. Pou s’excuse et lui rend sa ficelle. Le pêcheur montre ses prises. Nous tirons à tour de rôle sur des ficelles. Sortent de l’eau un poisson-chat d’un mètre, puis un second spécimen plus gros. Je le tiens avec crainte.
Pou 5
Après quinze heures à ramer sous les ordres de Pou en position avant, le dos dans l’axe de la poupe, il s’assied sur le boudin gauche et me fait signe de prendre place sur celui de droite. Il plonge alors la rame à la verticale en veillant à ce que l’eau ne recouvre pas le manche et, majestueusement, tire.
- Comme ça, tu vois? Tu inspires, tu expires.
J’essaie. Encore. Et encore.
- Trop difficile. Je ne suis pas doué pour le yoga.
A nouveau en position axiale, je reviens à la technique que j’utilise depuis deux jours: pour faire avancer les choses, tirer de toutes ses forces.
Matériaux
Economie au camp. Avant de manger le riz, on boit le lait de riz. Puis le grain est emballé dans des feuilles de bananiers et ficelé de tiges souples cueillies dans la forêt. Les bambous verts servent à la construction des cabanes et des embarcations. Aux intersections, de la liane. Les bambous à demi-sec, coupés à la hâche puis taillés, servent à fabriquer des tasses. Je bois mon café dans un bambou. Les bambous secs, servent de bois pour le feu, et, déroulés, de plancher pour les cabanes. Plus étonnant, comme Pou me sert un instantané écoeurant que fabrique Nestlé et que je renonce à boire, il me propose de cuire du vrai café. Or, il n’y a qu’une casserole et il y a déjà jeté les légumes. Il tranche un bambou, le remplit d’eau du ruisseau, perce la jointure haute et le plante dans les braises. Quelques minutes plus tard, le bambou siffle, l’eau est bouillante. Ceci encore: hier soir, je demande s’il a du piment. Il se lève et diparaît dans la nuit. Avec cette vieille vaisselle, ces bouteilles et ces cartons qui traînent au sol, je me dis qu’il espère déniché un reste. Il revient avec six petits piments, trois verts trois rouges, qu’il a ceuilli dans le noir.
Rêve
Ma boîte aux lettres a été remplacée par une boîte en plomb qui fait distributeur de préservatifs. Les squatters n’ont pas fini l’installation, ils s’affairent. Je les gêne. Où est ma boîte à lettres? Dans le creux de la main, j’ai mes cartes de crédit et de la monnaie de différents pays, le tout en miettes. Je m’excuse: pas très alerte, j’ai mal dormi. Puis je m’aperçois que j’ai le visage couvert de mousse à raser. C’est un peu gros, me dis-je, mais dans le milieu des squats, tout passe… Et puis cela prouve que je ne triche pas: je suis fatigué. Cependant, je me dirige vers les toilettes communes. En fait, des douches. Femmes et hommes sont nus, et beaux. Ma cousine s’avance:
- Au début, c’est un peu bizarre, mais on s’habitue.
De retour dans la ruelle, je vais aux boîtes à lettres. Les travaux sont finis. Il y a désormais un mur formés de cent boîtes minuscules. Le squatter qui fait le facteur plie chaque lettre en douze, puis assemble plusieurs lettres ainsi pliées au moyen d’élastiques. Je porte une combinaison floue qui m’oblige à dandiner. Un passant que je connais m’attaque. Mes parades échouent. J’aligne de mauvais contre. Il se moque.
- Je n’ai pas à m’excuser, lui dis-je, mais vois-tu, je suis fatigué.
En quittant le quartier, je croise Krick (notre voisin du bureau de Genève qui tient une cyclomessagerie). Il tient son chien en laisse ou plutôt, son chien, petit roquet au poil ras, le traîmne derrière lui. Pour l’éviter, je change de trottoir. A ce passant qui s’étonne du spectacle, je déclare:
- Qu’il aille à sa comptabilité!
Pou 3
Nuit dans un camp dressé au-dessus de la rivière. Six cabanes de bambous. En haute saison, les toits sont pourvus de bâches, mais plus personne ne doit passer avant juin et l’installation a été démontée. J’occupe une cabane contre la pente, Pou déroule son sac prés de l’établi qui sert de cusine. Il allume un feu, récupère une marmite qui traîne au sol, la récurre, met du riz à bouillir, coupe les légumes. Nous avons chacun deux boîtes de bière (en fait, j’ai triché, j’en ai une de plus que lui) stockées dans un bidon que Pou a rempli de glace et qui sont restées fraîches depuis le matin.
- Je fais un peu plus de riz, dit Pou, s’il en reste, on en donnera à une femme que je connais dans la jungle.
Pou 2
Pou ne prononce pas un mot en trois heures. Nous descendons la rivière. Il donne les ordres. Des fumées montent de la forêt. Un martin-pêcheur vole de rocher en rocher. Nous traçons des voies à travers trente rapides. Sur les parties calmes, parfois immobiles, nous ramons. Soudain, Pou raconte sa vie. Il commence, raconte, finit. Le soir et le lendemain, lorsque je le plaisanterai sur ce qu’il m’a dit, pas trace d’émotion sur son visage. Comme s’il ne comprenait pas. Ou que je parle d’un autre. L’histoire racontée, il n’y a rien à ajouter. Donc le voici qui se confie. Il me montre la photographie d’une femme sur un portable. Une chinoise.
Je l’ai amenée sur la rivière en décembre, me dit-il. Nous avons eu le coup de foudre. Elle est rentrée à Guangzhou. Elle m’a envoyé ce téléphone pour que je lui parle. J’ai écrit un message en me servant du traducteur. Je crois que ça n’a pas marché. Elle ne veut plus entendre parler de moi.
- Regarde, elle bloque tous mes appels. Ensuite, ma femme m’a mise à la porte. Maintenant, le mieux est d’attendre. Moi, je préfère être ici, sur la rivière.
- Et quand il n’y a plus d’eau?
- Je rentre dans mon village.
- Et tu fais quoi là-bas?
- Je brûle la forêt, je surveille les plantes et je m’occupe de notre grotte.
Je le fais répéter.
- Oui, nous vivons dans un village de grottes.