Triangle d’or; sur deux cent kilomètres carrés, il est 10h30 en Thaïlande, 10h00 en Birmanie et 11h30 en Chine.
Terrestre ( suite)
Alors, le Malais compose un numéro sur son téléphone.
- Un de mes amis va venir vous voir.
Et tout le monde se disperse. Un quart d’heure plus tard, un homme coiffé d’un casque bleu fait son entrée dans le vestibule. Il me demande où je veux aller.
- Je paierai.
Alors, il compose un numéro sur son téléphone et me met en conversation. A l’autre bout de la ligne, dans un anglais irréprochable, une femme me dit:
- Je suis sur la route, je vous rappelle.
Elle rappelle. Et sur un ton qui n’admet pas la réplique, elle déclare:
- Il faut prendre l’avion.
- Vous êtes sûre?
- Demandez au bureau de l’immigration.
- Je la soupçonne d’être le bureau de l’immigration.
Pour le sport, je la relance une dernière fois:
- Où est-ce?
- Mais où êtes-vous? Vous n’êtes pas à la frontière?
Terrestre
Le buffet du petit-déjeuner. Des toasts crus, du café refroidissant, du beurre fondu: il n’y a pas d’électricité. Il y a la wi-fi. Dans tous les hotels, il y a la wi-fi. Elle ne marche pas. Ce n’est pas un problème technique. Je retrouve dans le vestibule des voyageurs que j’ai croisé sur la route hier. Une famille de neuf personnes. Des Chinois de Kuala Lumpur. Ils ont dû laisser leurs passeports au poste de Taichilekh. Ils rendent visite à un parent. Ils ont dû déposer de l’argent.
- Nous quitterons le pays par le même chemin, explique fataliste le père de famille.
J’évoque mes visites de la Malaysie. Nous sympathisons. Profitant de ce qu’il parle la langue du chauffeur, un local, je me renseigne sur la route pour Mandalay. Quelques minutes plus tard, dix personnes discutent l’affaire. Le Malais questionne le chauffeur qui appelle la réceptionniste. Celle-ci appelle sa collègue qui va chercher le cuisinier (celui qui s’occupe des toasts). Tous ont la même réponse:
- Par la route?
J’insiste: pas d’avion, à Mandalay par Taungyi.
Les explications viennent peu à peu: il n’y a pas de route. Il y a une route mais elle est difficile. Elle est fermée. Personne pour dire: c’est interdit aux touristes. Je continue d’insister, puis je donne une information.
- Il y a un bus.
Voici le cuisinier et les réceptionnistes soudain silencieux.
- C’est très long.
- Peu importe.
- Très très long.
- Oui (cependant, je fais un rapide calcul de ce qui m’attend, le bus ayant roulé entre Tachileik et Kyang Tung à une vitesse moyenne de 30km/h).
- Au moins dix heures de route.
- Parfait.
Kyaing Tung
Ce vendredi, au coucher du soleil, seul touriste dans la ville. Sur les collines, des temples avec leur stupas, devant ma table de fer, un quai de poussière puis l’eau paisible d’un lac dont on fait le tour en un quart d’heure. Je commande une Gar de Myanmar. La serveuse apporte un litre de bière. Il fallait comprendre “jarre”. Les enfants me disent bonjour et rient; les adultes voudraient se retourner; ils passent, le port de tête droit.
Territoire
Hameaux de bois et de paille le long d’une rivière. La plupart, distribués contre la route. Un seul, pendant les cinq heures passées a traverser la campagne, étagé sur des rizières en terrasse avec au sommet un temple. A l’étape, deux heures après le départ, je demande où nous allons à un étudiant qui baragouine l’anglais. A Kyaing Tung. Avec un dollar, j’achète de la pastèque et de l’ananas. J’ai oublié de changer de l’argent.
Frontière birmane
Muni de mon tampon de sortie des douanes thaï, j’emprunte une passerelle bétonnée. Au-dessous, dans un vallon, un casino, des étals de fruits et des billets de loterie. A mi-distance, sur la passerelle, un local annonçant: office tourist. Je jette un oeil. Table basse, de bois, un fonctionnaire, une carte au mur. Devant moi, le couple danois qui hésitait devant les guichets côté thaï. Toujours aussi perdu, ils interrogent du regard du désemparé tout ce qui porte l’uniforme. Dans les parages, cela ne manque pas. J’en profite, je passe tout droit. Au bout de la passerelle, un tourniquet et des règlements en birman. Un grand maigre attrape mon passeport et signale à un couple furieux le tampon qu’il leur manque:
- Need, this!
Il s’excuse de brandir ainsi mon passeport pour preuve et le brandit encore devant la femme qui monte le ton.
- Need this, you no this!
Preuve étant faite, il me rend mon document et me tourne le dos. J’en profite. Je passe. Me voici de l’autre côté, parmi les conducteurs de tuk-tuk. Mais le grand maigre me rattrape. Les Danois n’ont pas avancé. Moi si, mais nous en sommes au même point. Les trouvant pareillement effrayés, je leur dis: — Ce n’est pas comme au Danemark ici! Il n’y a pas de méchants musulmans (un attentat intégriste a fait un mort quelques jours plus tôt à Copenhague)!
Le grand maigre prend dix dollars à chacun des Danois, tamponne mon passeport et nous ordonne de sortir. Les Danois ne bougent pas. J’emprunte pour la deuxième fois la passerelle. Et si je demandais au fonctionnaire qui tient l’office tourist? Mauvaise idée. Je le sais. Il ne faut jamais demander. Je demande. A peine ai-je fini d’articuler ma question, le type se lève et agite les bras:
- No bus Taungyi, no! You plane!
Je le remercie comme s’il venait de me rendre un grand service et je file le long de la passerelle tandis qu’il continue de crier: “plane! plane!“
Et voici mes conducteurs de tuk-tuk. Ils agitent des pancartes sous mon nez. Une pagode, une stupa, un étang, les merveilles qu’offrent la ville frontalière de Tachileik. J’explique que je veux aller à la gare routière. Il me fait répéter. Tandis qu’il réfléchit, j’entends un guide expliquer à vingt touristes réunis au pied d’un drapeau jaune: “nous nous retrouvons ici même dans une heure! Tout le monde a compris? Ici, dans une heure”. Cependant, mon conducteur a pris sa résolution. Il file en référer au grand maigre. Je m’éclipse. Dans la rue suivante, je trouve d’autres conducteurs de tuk-tuk. L’un d’entre eux m’installe et démarre. Au milieu d’une cour, à trous quartiers du poste frontière un bus entouré de caisses de bois, de ballots, de sacs de légumes et d’un moteur de tracteur. Une splendide birmane en habit de soie assise en plein air déchire un coupon de papier.No 2.Je monte dans le bus. A l’heure dite, il démarre. Pour l’instant, peu importe sa destination.
Hôtel Top North 3
Top North. Je me couche tôt, c’est-à-dire bien plus tard que les marchands de rue. Dès six heures, ceux-ci jettent des étoffes sur leurs chariots. Ma chambre est à l’étage, au-dessus du canal, cloisonnée de panneaux de carton. Une voix féminine me tire du sommeil. Une femme hurle dans un téléphone, juste là, sur le palier. Du birman. En tout cas, ce ni du chinois ni du thaï, langues que je reconnais désormais sans peine. La discussion se prolonge. Dix minutes, vingt minutes. D’après le ton, je dirais que la femme se fait larguer. Je pousse une braillée. En français pour être plus efficace: ce qui est incompréhensible effraie. La discussion continue. La voix s’est éloignée, mais le ton est le même. Inutile d’espérer dormir. Sort de sa pièce un Mongol à face de lune. Je le regarde entre les lamelles de mon store. Il crie. Il tient un discours. La femme, disparaît dans le couloir, dans l’escalier, dans le canal. Peu après, l’occupant de la chambre voisine me réveille. Il est au téléphone. Je tape contre la cloison. Lâche une bordée de jurons en français. Cela s’arrête. A sept heures, toutes ces bonnes gens ont quitté l’hôtel, les femmes de ménage déplacent des meubles.