Départ de Kyaing Tung

Aéro­port de Kyaing Tung. L’ap­pareil de la Myan­mar Air­ways atter­rit tan­dis que les mil­i­taires jouent au golf sur le tar­mac. Cent per­son­nes en descen­dent. Elles dis­parais­sent dans la cam­pagne. Cent autres, qui occu­paient la salle d’at­tente, mon­tent à bord. On ferme la porte. L’avion décolle. Dix minutes.

Libre marché

Un prob­lème d’arith­mé­tique pour écol­i­er qui tend à démon­tr­er, quand bien même on ne le résoudrait pas, que le marché libre prof­ite au con­som­ma­teur. Un pan­talon de mar­que coûte en Suisse Fr. 80.- pour un salaire men­su­el moyen estimé à Fr. 6000.-. Son imi­ta­tion en Thaï­lande, de bonne fac­ture, coûte Fr. 15.- pour un salaire men­su­el min­i­mum de Fr. 400.-. En Bir­manie, la même imi­ta­tion, de mau­vaise fac­ture, coûte Fr. 50.-, pour un salaire men­su­el, dans les class­es pop­u­laires, équiv­a­lent ou légère­ment supérieur.

Quiproquo

Hap­py new year était en fait le mot de passe de la wi-fi.

Littérature

Et si l’épuise­ment de la lit­téra­ture tenait au fait qu’il n’y a plus rien dans l’en­tourage de l’écrivain occi­den­tal qui se puisse humaine­ment décrire?

Vol de l’esprit

Dans un texte sur la tra­di­tion lit­téraire du “vol de l’e­sprit”, Hadot rap­porte que les pre­mières occur­rences non-métaphoriques de ce regard d’en haut, par exem­ple dans Le songe de Sci­p­i­on de Cicéron, sont liées au rêve, à une époque où, sem­ble-t-il, exis­tent déjà des ascen­sions de som­mets dans un but d’ob­ser­va­tion physique (Lucrèce) ou stratégique (Homère), mais pas de moyens tech­niques de vol­er, Dédale et Icare rel­e­vant du mythe. Ces dernières années, j’ai sou­vent pris note de rêves au cours desquels je domine l’e­space. Prof­i­tant d’une bonne sta­bil­ité du corps je piv­ote la tête et scrute. Nag­er en l’air, est l’ex­pres­sion qui con­vient le mieux pour décrire cet état. Cette expéri­ence répétée, sous une forme iden­tique, a con­sti­tué dans l’e­sprit une réserve d’im­ages qui me per­met à tout moment, dans la veille, de me fig­ur­er nageant dans les airs. Autant d’oc­ca­sions d’adopter des points de vue. Si, comme je le pense, ce rêve est arché­typ­ique, il aura aus­si été celui des Grecs et donc à l’o­rig­ine de cette morale du regard d’en haut. L’in­téres­sant serait de savoir si ce type d’ex­péri­ence onirique est liée à un tra­vail de la con­science sur soi ou si elle est com­mune à toutes les civilisations.

Syndrome de proximité

Le syn­drome de prox­im­ité; ici, en Bir­manie, inver­sé. Parce que nous voyons à la télévi­sion des Africains améri­can­isés, affublés de cas­quettes, de pen­de­lo­ques, vêtus de pyja­mas et de bas­kets à ressorts, nous en déduisons des accoin­tances. Ils sont dans le pro­longe­ment de l’écran. En Bir­manie, pour l’indigène, crois­er un Occi­den­tal paraît irréel. Il n’est pas pos­si­ble que ces gens qu’ils voient à la télévi­sion se retrou­vent soudain, ici, devant eux.

Stewart

Le juif améri­cain, bon gars, ent­hou­si­aste. Après trente ans passés à réé­du­quer des Noirs d’Harlem dans des écoles de quarti­er, quand il ne les emme­nait pas au kib­boutz, dans le Nord d’Is­raël, il a acheté un ter­rain grand comme un can­ton suisse dans le Min­neso­ta et y a con­stru­it, de ses mains, sa mai­son. Quand ses amis, plus jeunes, par­tent marcher dans la mon­tagne, il les attend, il vient d’être opéré.
- Et puis j’ai 72 ans…
Ensuite, il con­fie: “Je suis resté chez cette femme, une guide. Son mari est mort a trente-trois ans. Une veuve for­mi­da­ble. Elle m’a tout de suite fait con­fi­ance. C’est extra­or­di­naire cette rela­tion émo­tion­nelle! Entre des car­ac­tères cul­turelle­ment si dif­férents! Une femme qui par­le anglais, dans un coin per­du, et qui vend des dia­mants. Fig­ure-toi qu’elle m’en a don­né un bon nom­bre. Je con­nais un peu l’af­faire. Des pièces mag­nifiques. Il y en a pour plus de 1000 dol­lars. Et elle me les donne! Je les ai cachés dans mes boîtes de pilules. Alors il fal­lait bien que je fasse quelque chose pour elle, ou plutôt pour son père qui est malade. J’ai dit à ma femme de faire un virement.

Agence de voyage

Les Israéliens pré­ten­dent qu’au New Hotel, on peut acheter des bil­lets d’avion et que le réseau inter­net fonc­tionne. Ce qui résoudrait mon prob­lème. En effet, il me faut m’as­sur­er que je peux repar­tir de Man­dalay sur Bangkok par l’avion avant de m’y ren­dre et cela ne peut se faire qu’en ligne. A la récep­tion, je demande l’a­gence de voy­age. Je pré­cise que l’hô­tel se présente comme un palace avec sa galerie marchande et son offre de ser­vices.
-Trav­el agency?
La récep­tion­niste me désigne un fond de couloir. J’aboutis dans un cagibi adossé à une salle de con­férence. Il s’ag­it du Food and drink office. La récep­tion­niste quitte son guichet et m’ac­com­pa­gne aux toi­lettes. Elle a com­pris WC. Je mime un avion. Elle rit. Je mime des bil­lets d’avion (plus dif­fi­cile). Les col­lègues rap­pliquent. Ce la les fait rire. Soudain, l’une des filles com­prend:
- Hap­py new year, yes, we have!

Tribus

La Cal­i­forni­enne, au pied du New Hotel, trois cent cham­bres, une piscine vide et les draps qui sèchent sur la pelouse:
- Com­ment? Vous n’allez pas voir les tribus? Mais que faites-vous ici? Nous sommes en pays Mong! Mon mari et moi avons vis­ité treize vil­lages! Des cos­tumes, des dans­es, des couleurs!
- Et com­ment avez-vous décou­vert ces vil­lages?
- Nous avons pris une agence aux Etats-Unis qui a un guide à Ran­goon lequel prend un guide local pour chaque destination.

Kyaing Tung 2

Sur des chais­es bass­es, minus­cules, col­orées, pour enfants, devant un plat de riz et une bière Myan­mar. La ter­rasse, organ­isée sur chape brute, éclairée par des néons sus­pendus aux arbres, donne sur le lac. Un restau­rant chic. Les con­som­ma­teurs arrê­tent leur voiture avec osten­ta­tion, font jouer les phares. Puis toute la scène rep­longe dans le noir. Le ser­vice est assuré par une Chi­noise au faciès de papi­er mâchée con­va­in­cue d’avoir décroché le meilleur boulot de la place. Passent alors sur le quai de pous­sière un paysan et ses deux filles. Les gamines ne sont pas plus gross­es que des pastèques. Le panier de rotin que porte le père est san­glé à son front. Les trois vont pieds nus, l’air hir­sute. Le paysan regarde devant lui, l’at­ti­tude crain­tive. Si je pas­sais en san­dales devant le Ritz lorsque les chauf­feurs met­tent le con­tact aux lim­ou­sines, j’au­rais la même attitude.