Tablette de lecture

Le sys­tème de souligne­ment réper­torié en ligne de la tablette Kin­dle fait appa­raître l’in­térêt des lecteurs pour cer­taines phras­es. On apprend que tel pas­sage a été souligné dix-sept fois. Dans Les mémoires d’outre-tombe de Châteaubriand, les souligne­ments por­tent tou­jours sur des maximes morale ou des sen­tences de philoso­phie. Mais le lecteur trou­ve peut-être chez cet auteur ce qu’il y cherche. Que serait le souligne­ment dans un roman à l’eau de rose? Dans un polici­er? Un réc­it de cape et d’épée? A la mesure de l’at­tente. Que soulign­erait un lecteur de Coehlo dans Heidegger?

Mémoires d’outre-tombe

Châteaubriand: j’ig­nore si la dure édu­ca­tion que je reçus est bonne en principe, mais elle fut adop­tée de mes proches sans des­sein et par une suite naturelle de leur humeur. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle a ren­du mes idées moins sem­blables à celles des autres.

Mandalay 2

Ilôt vil­la­geois au cen­tre de Man­dalay. Je bois devant la mai­son d’un voisin qui fait épicerie. Le spec­ta­cle est épatant. Il vaut mille stu­pas. Ne serait-ce que pour partager ces rythmes enfouis, spon­tanés, humains, le voy­age en Asie est jus­ti­fié. Je ne con­nais rien de plus intéres­sant que cette morale en action. Voy­ager, c’est d’abord se tenir au milieu des gens et des choses. Les mon­u­ments, soit: mais ils sont de toutes les épo­ques à la fois, et d’au­cune. Tan­dis que ce marc­hand de char­bon accroupi qui bourre des sacs de jute de sa main noire ou ce mécani­cien torse nu qui répare une moto couché à même le sol! A une enjam­bée de ma table, un pont de pierre fran­chit un ruis­seau. Sur le chemin de terre défi­lent un vendeur de ther­mos laqués, le plom­bier, qua­tre moines et un fleuriste con­voy­ant une gerbe de col­liers rit­uels. Sous mes pieds, une poule creuse son trou. Une mère essore sa lessive sur la berge du ruis­seau. Dans la mai­son en face, à l’om­bre d’un arbre à petites feuilles, un homme compte son argent.

Occident

Le spec­ta­cle que cha­cun espère voir jouer le monde dépend de ses idées. Ces idées font par­tie de la per­son­ne et celle-ci fait par­tie du paysage. Quand des malins boule­versent le paysage, le rétré­cisse, le plie et y glisse des recettes de vie, les per­son­nes délais­sent leurs idées et s’ad­di­tion­nent à un monde en voie de pétrification.

44ème rue, 62ème rue

La ville de Man­dalay se con­stru­it sur la cam­pagne et dans le désor­dre, lais­sant ici et là, entre grat­te-ciels, noeuds de routes, sta­tions d’essence et locat­ifs, poulets, cochons, voisins à leurs ablu­tions ou endormis sur des nattes. Des enfants jouent autour de leur mère assise au car­refour, tan­dis que rugis­sent dans son dos les voitures, les camions et les bétonneuses.

Moyens

Si tu n’as pas l’in­ten­tion de pay­er, com­mence par mon­tr­er ton argent.

Mandalay

Atter­ri à Man­dalay. Dix-sept pas­sagers. Un cou­ple musul­man et leur fille de cinq ans, voilée. Un cou­ple de colonels dont l’un dort la tête appuyée sur l’é­paule de l’autre. Deux jumelles bir­manes, en robe, les cheveux tressés en nat­te. L’une prostrée. Bien­tôt, elle étouf­fera son nour­ris­son. Lorsqu’elle a fini de lui don­ner le sein, elle se redresse et vom­it sur ses san­dales. L’hôtesse accourt. Le sac de papi­er glis­sé dans la poche de chaque siège doit être ouvert par déchire­ment. La languette retirée, il est trop tard. En approche de piste, j’en suis tou­jours à me deman­der si nous atter­ris­sons bien à Man­dalay. Par le hublot, je ne vois que des cam­pagnes inhab­itées. Au sol, deux appareils d’Air Bagan. Voy­ageant sans bagage, je suis le pre­mier à sor­tir de l’aéro­port. Le prix du taxi paraît énorme. Douze francs. Un ado­les­cent à mous­tache ges­tic­ule sur le park­ing désert:
- Very far!
En effet. La voiture roule dix kilo­mètres sur une route neuve et défon­cée. A la per­pen­dic­u­laire, des tronçon inachevés, encore rouges de terre, mar­qués par les campe­ments des ouvri­ers. Devant le taxi, des gens qui marchent, des enfants en pyja­ma, quelques ani­maux. Puis un péage, et à nou­veau des cam­pagnes ensoleil­lées. Enfin, nous entrons dans la ville et c’est une suc­ces­sion d’ate­liers, d’épiceries, de gar­gotes, au sol, sur pilo­tis ou en dur. Le plan urbain est quadrillé. Les rues por­tent des numéros. La voiture se fau­file entre des camions chargés d’ail, de pneus, de lessiveuses, de meubles; motos et vélos dépassent puis sont rat­trapés. Une heure plus tard, mon chauf­feur, un gamin qui tou­sse la pol­lu­tion, nous engage dans un chemin. L’hô­tel est bâti entre deux ter­rains vagues et une réserve de bull­doz­ers. Un marais aus­si. Une zone en devenir de la petite périphérie. Une bel édi­fice pour­tant. Je red­oute l’ab­sence de bar. Il y a un bar, un restau­rant et des cham­bres soignées même si l’en­vi­ron­nement ressem­ble à Hiroshi­ma après puni­tion. Dans la soirée, des groupes de français chenus débar­quent de bus. Les même qu’au Laos. Con­temp­teurs de l’empire colo­nial qu’ils n’ont pas con­nus. Gens dis­crets, un peu per­dus, qui vont de mon­u­ments en mon­u­ments der­rière des guides. Et, mieux que tout, il y a des vélos de location.

Robots

Désor­mais, chaque fois que je met au net l’une de mes notes pris­es dans des car­nets (ceci parce que les recopie à la suite) s’af­fiche une ind­jonc­tion:
Prou­vez que vous n’êtes pas un robot.
La meilleure réponse est: je peux tomber malade.
Mais com­ment le robot pour­rait-com­pren­dre ce concept?

Départ de Kyaing Tung 3

En prenant de la hau­teur à bord du ATR-602, je vois où nous étions. Au cen­tre d’une plaine que découpent des riz­ières, vertes lorsqu’elles sont en cul­ture, ter­reuses et jaunes lorsqu’elle sont asséchées. La route de Taungyi file droit sur un promon­toire, tra­verse des vil­lages ronds, atteint les collines, dis­paraît dans les mon­tagnes — à moins qu’elle ne s’in­ter­rompe. Elle sem­ble d’une seule piste. Dans les con­tre­forts, quelques sen­tiers. Peu de vie. Con­cen­trée dans ces nénuphars que for­ment, du ciel, le rassem­ble­ment des toits de paille.

Départ de Kyaing Tung 2

Mon bimo­teur devrait décoller dans une heure. Nous sommes cinq à atten­dre. Un employé vient m’an­non­cer qu’en fin de compte, il n’y aura pas d’escale. Il attend ma réac­tion.
- Are you happy?