Proximité intéressante avec l’éducation reçue par Châteaubriand. Ceci par exemple, qui s’applique bien à mon père: par un de ces contrastes qu’on remarque chez tous les hommes, mon père, si raisonnable d’ailleurs, n’était jamais trop choqué d’un projet aventureux.
Palais Royal
Le palais royal, carré de forme et ceint d’une muraille couleur crabe, occupe l’équivalent de plusieurs quartiers. Il imprime son silence au capharnaüm de Mandalay. Le coeur de la ville ancienne, composée de pavillons de bois rouge, est symétrique. Le contraste est donné par les bâtiments royaux, couleur or. Une tour de garde circulaire, munie d’un escalier tournant, extérieur, permet de monter à quelque trente mètres. Revenu sur terre, je me promène entre les pavillons. Tous sont vides. Les allées sont plantées d’herbe. Nouveau contraste de couleurs. Pendant dix minutes, je ne croise personne et songe que cette architecture ne communique cette spiritualité austère que parce qu’il est dépolitisé. Lorsque le pouvoir y tenait ses quartiers devaient s’agiter là toutes sortes de chambellans, conseillers, secrétaires, gardiens, courtisans, dignitaires. Un petit musée finit la visite. On y trouve les costumes et des photographies de ces gens de régime. Au bas des clichés, la mention: République Fédérale d’Allemagne. Tout ce monde a été photographié, à l’époque de son règne, qui, en dépit de ses moeurs, lesquelles peuvent sembler médiévales, remonte au 19ème. On imagine le chargé d’ambassade ayant apporté dans la ville sacrée un appareil-photo.
Berges de l’Ayeyarwaddy
Activité fascinante des birmans sur les rives de la rivière Ayeyarwaddy à Mandalay. Je n’avais rien vu d’aussi captivant depuis le spectacle des ghats de Bénarès. Sur la route, les pêcheurs trient des milliers de poissons haletants, les uns à la pelle, sur la plancher des camions, les autres dans des paniers ruisselants. Puis les poissons traversent la route à dos d’homme, gagnent le marché et la ville. Plus loin, les commerçants de bois tiennent marché: montagnes de bambous, bûches amoncelées jusqu’au ciel, sections de teck rouge, plots, troncs entiers, fûts dévidés, rondins. Sur les promontoires, des cars et des tracteurs avec mécaniciens et chauffeurs, des vendeurs d’huile et d’essence, de jeunes amoureux se caressant les mais, les visages, les cheveux. Les berges descendent en vastes tabliers jusqu’à l’eau. Sur la première section, dure au pied, des potiers étalent de grosses jarres. Leur progéniture dort sous des bâches, le père attend le client dans un hamac, la mère est au brasero. Plus bas, les meneurs de bateaux. Chaloupes, pirogues, bacs ou barges, mais aussi plaisanciers avec double cheminée qui embarquent des Chinois pour Bagan. Devant ces bateaux, de l’eau jaune à la taille, toutes les activités quotidiennes: une dame lave, un homme chie, les gosses nagent, un pêcheur récure. La rivière commence là, mais elle Est sans limites: des îles flottent sur l’horizon. Boueuses à la base, luxuriantes au pinacle. Rondes et molles. Dans leurs croupes s’élèvent des villages sur pilotis. Les vaches à bosses sont entourées de nuages: elles paissent des jardins suspendus. Partout des feux mêlent leurs fumées au ciel. Aussi loin que se porte le regard, il découvre des hommes en activité.
Lévi-Strauss
Lévi-Strauss meurt à cent ans en nihiliste. Son testament oral, sous la forme d’une confession à une animateur qui fait son interview pour la télévision: “je n’aime pas les hommes”. Nullement surpris par ce fait qu’on me rapporte. Je me suis toujours tenu à grande distance de ses idées. Disons, plus exactement, système, ce mot établissant que la réalité est secondaire. Ce qui me frappe, avant que nos Européens en fasse une mode, c’est cette haine de soi. Quant à la façon de dire un voyage, je préfère à la même période le désordre créatif de Ginsberg dans ses Journaux indiens. Que cela soit sans rapport est loin d’être certain. Lévi-Strauss fait le choix du néo-positivisme; Ginsberg, le choix opposé, celui de la poésie. L’un élabore, l’autre note. Tous deux ratent le coche, mais le premier suscite dans ses pas des vocations dangereuses pour pédagogues de bas-étage alors que cinquante ans après leur rédaction, ces notes brutes d’un poète beat, traversées d’hallucinations, personnelles jusqu’à l’idiotie, conservent leur contant de réalité.
Mandalay 3
Impressionnante Mandalay. Exubérante, nerveuse, noyée de poussière. Le plan régulier de la ville est une tentative d’organiser le chaos. Celui-ci déborde, se répand dans les creux de végétation, butte contre les temples, repousse la foule vers cette rivière Ayeyarwaddy dont le lit étale et sablonneux sert d’habitat à dix mille familles.