Disparition 2

Je me représente Fri­bourg, son cen­tre, ses rues, lis les numéros de portes aux façades, repère les devan­tures de mag­a­sins. Je recom­mence. Sur­v­ole le quarti­er de l’Alt, puis la rue de Romont. Impos­si­ble de dénich­er une librairie. Auraient-elles toutes fer­mé? C’est incon­cev­able! J’es­saie de me sou­venir. La semaine dernière, pour­tant… oui, il y en avait encore une là. Je sur­v­ole la rue des Alpes où s’ou­vrait en sous-sol une grande bib­lio­thèque d’oc­ca­sion. Rien. Aucune porte. Alors appa­raît cette hor­ri­ble vérité: je ne pour­rai jamais acquérir ces vol­umes blancs que je vois aligné sur une étagère, lire les auteurs qui les ont écrits, décou­vrir ce qu’ils nous disaient.

Disparition 1

Les invités sont arrivés, leur fig­ure se détache à tra­vers la baie vit­rée, mais je ne puis les rejoin­dre sans chauss­er mes bottes et j’ai beau tri­er des tas de chaus­sures, je ne les trou­ve pas. J’ou­vre des armoires, brasse des fonds de cof­fre, regarde sous les lits, pas de bottes. J’es­saie de me sou­venir. Alors appa­rait cette hor­ri­ble vérité: il n’y a plus de bottes dans le monde.

Champion

Dix-sept ans, beau, vir­il déjà, amène, cham­pi­on de ten­nis, cet ado­les­cent me dit: “je me pré­pare à devenir agent de détention”.

Bungalow

Dernier entraîne­ment, sur la plage de Pun­ta Sab­bioni, cet après-midi. Nous for­mons ensuite une ligne face aux qua­tre entraineurs dont trois cein­tures noires de karaté. Le silence obtenu, ceux-ci se tour­nent pour un “salut à la mer”, rit­uel qui entre­tient peut-être un rap­port solen­nel avec l’art mar­tial mais aucun avec la boxe et nous donne un air de secte. Puis cha­cun se dis­perse, se douche, s’ha­bille enfin en civ­il pour réap­pa­raître un peu plus tard au restau­rant du camp­ing, vaste salle de cent tables, dont une par­tie est ce soir réservée pour le club. La nour­ri­t­ure étant ce qu’elle est, je m’in­téresse à la bois­son et com­mande des canettes d’un litre. La soirée bat son plein lorsque le télé­phone sonne. Une des boxeuses m’an­nonce qu’Ap­lo a été arrêté par la police et donne les noms d’autres gamins afin que j’aver­tisse leurs mères.
Nous sommes dans un bâti­ment qui occupe une par­tie réservée du camp­ing. Le directeur des instal­la­tions me morigène en Ital­ien. Je lui oppose que je ne com­prends pas un traître mot de cette langue. Il hésite. Cher­chant mon avan­tage, je pro­pose l’es­pag­nol. Il ne le par­le pas. L’anglais? Il mar­monne une phrase. Par­fait. Je choi­sis donc l’anglais. Il débute une expli­ca­tion. Assis à l’é­cart, le vis­age fer­mé, Aplo. Les mains sur les hanch­es, l’or­gan­isa­teur du camp, un Suisse-alle­mand karaté­ka. Devant la porte, des agents de sécu­rité. Les gamins ont volé un véhicule élec­trique, une sorte de jeep de tôle décapotée. Repérés, ils se sont engagés dans une course-pour­suite. Per­dant toute maîtrise, ils ont enfon­cé un bun­ga­low. Enfin, ils se sont réfugiés dans une maison­nette que les gar­di­ens ont cerné, et les voici. Il désigne Aplo.
- Et les autres?
- Leurs mères sont allés les chercher.
Rom­pus aux exer­ci­ces dialec­tiques, je reprends le réc­it du directeur point par point, influ­encé par les trois Mai­gret que je viens de lire, me fais amen­er sur place à bord d’un des véhicules élec­triques, prend note des dis­tances et pho­togra­phie les dégâts. Au retour, même scène: le directeur, le karaté­ka, les agents, mais cette fois, dans les sièges dis­posées con­tre le mur, les autre enfants, et debout, bras croisés sur la poitrine, leurs mères. Le directeur s’ex­cuse, me prend à part. Il me fait ren­tr­er dans un bureau. Est-ce que je me rends compte de la grav­ité de la sit­u­a­tion? Non… Mais j’évite le sourire et hoche grave­ment la tête. Il demande ce que je compte faire. Et pré­cise: c’est d’é­d­u­ca­tion dont il est ici ques­tion. Propen­sion toute général de notre époque sans valeurs, à con­fon­dre infrac­tion à la loi et morale. Cepen­dant, l’homme est sym­pa­thique. Et sur les faits, il a rai­son. J’ad­mets ses griefs. Soulagé, il rou­vre la porte, nous revenons dans la pièce com­mune. Le temps de com­mu­ni­quer les adress­es en Suisse et de s’en­gager à faire inter­venir les assur­ances respec­tives, cha­cun se sépare, les enfants sont envoyés au lit.
Or, je trou­ve, un peu plus tard, devant mon bun­ga­low, en dis­cus­sion avec les deux mères, le karaté­ka. Assis sur la ter­rasse, une bière à la main, je les observe. Puis intrigué, les rejoins. Féru de morale, ou de ce qu’il nomme ain­si, celui-ci tient un dis­cours dont je vais bien­tôt faire les frais. Mon atti­tude, fait-il val­oir, était agres­sive, donc incom­préhen­si­ble. Il avait promis que le camp se déroulerait sans heurts, ce d’au­tant plus, dit-il, que le camp­ing ne “voulait pas recevoir d’ado­les­cents”. Ain­si, con­clut-il, que j’aie mis en doute l’ex­pli­ca­tion du directeur, relevé des preuves, lui paraît aber­rant, pire, vex­a­toire. Enfin, dit-il, si vous ne payez pas, je paierai de ma poche!

Venise

Prom­e­nade avec Aplo dans les rues de Venise de la place San Mar­co à la gare fer­rovi­aire de San­ta Lucia. Der­rière chaque rue mon­trée, une rue sous­traite, délabrée, tortueuse, vivante.

Camp

Ambiance amu­sante, enfan­tine, cabo­tine même, à laque­lle je prends plaisir sans trop par­ticiper excep­té pour les par­ties physique­ment les plus exigeantes, course, lutte, pompe ou match de boxe debout dans la mer. Reste que la moti­va­tion des par­tic­i­pants — ils sont de tout âge puisque, si je suis l’aîné, l’un des karatékas n’a pas neuf ans — est éton­nante. Exténué, cha­cun en redemande.

Marina di Venezia

A Venise depuis hier après-midi, plus pré­cisé­ment à Pun­ta-Sab­bion­ni, face à l’Adri­a­tique, où Aplo et moi avons pris loca­tion d’un bun­ga­low dans un camp­ing avec les 70 autres par­tic­i­pants au stage de com­bat. D’ailleurs, n’é­tait-ce un soleil mag­nifique et la con­nais­sance de la sit­u­a­tion, l’or­gan­i­sa­tion au cordeau des par­celles, allées, rues, mag­a­sins, kiosques, attrac­tion et mini-golfs, espace encore peu fréquen­té en cette sai­son et cepen­dant arpen­té de jour comme de nuit par des gardes en uni­forme rouge, aurait du mal à nous per­suad­er que nous ne sommes pas les hôtes d’une cité expéri­men­tale conçue par des experts en ingénierie poli­tique. Idée per­verse, que je dois être le seul à avoir à en juger par le plaisir que pren­nent les cou­ples alle­mands a bronz­er leurs jambes devant des tentes de luxe au milieu des herbages que douchent des jets automa­tiques. Grand bien leur fasse, car l’été le camp­ing peut recevoir jusqu’à treize mille clients. Pour ce qui est des prouesse physiques, nous voici dès huit heures le matin sur la plage, une éten­due de sable de plus de trente kilo­mètres, pour deux heures d’en­traîne­ment, puis deux heures encore dans l’après-midi. Entre temps, nous man­geons, nous dor­mons, nous com­men­tons les exercices.

Carrefour

Mon­frère vient de finir sa course à tra­vers la Castille de Soria à Tudela. Cent-vingt kilo­mètres en trois jours. Ce soir, il envoie un mes­sage de Madrid: Français en grève, avion annulé. Or, nous avons ren­dez-vous le lende­main matin à l’aéro­port de Genève où je dois lui remet­tre son fils. Mes­sage suiv­ant: il annonce avoir acheté deux autre bil­lets pour Genève à la com­pag­nie Swiss. Accom­pa­g­né de ma mère, il se rend à l’aéro­port de Madrid. Les autres pas­sagers ont déjà embar­qué. Ma mère se dévoue, con­va­inc l’hôtesse de terre de les faire mon­ter à bord. Celle-ci fait remar­quer que ni elle ni Mon­frère ne sont por­teurs de cartes d’embarquement. Mon­frère s’ex­cuse, il a oublié des les imprimer. L’hôtesse finit pas céder. Mais au moment de les diriger vers l’ap­pareil, la tour de con­trôle refuse le droit de décoller. Les pas­sagers revi­en­nent dans les bâti­ments d’aéro­port. Mon­frère et ma mère sont alors dirigés vers un hôtel où ils dor­ment. A minu­it, autre mes­sage. Mon père, cette fois. Il était prévu qu’il s’in­stallerait avec sa femme demain matin dans l’ap­parte­ment que j’oc­cupe à Tor­re­vie­ja, Or, il annonce que son vol Genève-Madrid vient d’être annulé. J’es­saie de dormir, car il me faut réveiller les enfants à 5h00 pour rejoin­dre l’aéro­port d’Al­i­cante en bus. Un autre mes­sage me réveille. Mon père et sa femme vien­nent d’at­ter­rir à Madrid, ils fer­ont route le lende­main sur Tor­re­vie­ja à bord d’une voiture de loca­tion et me prient d’aver­tir la pro­prié­taire de l’ap­parte­ment. Sur ce, mon père me con­seille de m’as­sur­er que notre vol Ali­cante-Genève n’est pas annulé. Je fais un mes­sage à mon frère qui répond: s’il est annulé, la com­pag­nie t’aver­tit par l’en­voi d’une mes­sage. Je me ren­dors. Et me réveille. Nous prenons le bus. Nous prenons l’avion. Nous emprun­tons un autre couloir aérien, par le sud, volons au-dessus de Nice, remon­tons les Alpes. A l’aéro­port de Genève, pas de nou­velles de Mon­frère. Pour­tant, son dernier mes­sage qui date de 9h00 m’an­nonçait qu’il décol­lait de Madrid. Il est 11h30. Atten­dre m’est dif­fi­cile, car dimanche matin, soit dans moins de vingt-qua­tre heures, je pars pour Venise en voiture avec Aplo où nous sommes atten­dus pour un camp de boxe. En gare de Coin­trin, je monte à bord d’un train pour Fri­bourg avec Luv, Aplo et mon neveu après m’être assuré qu’il y a quelqu’un à mon bureau de Genève. Mon neveu y atten­dra son père. Une minute avant que le train ne ferme ses portes, le télé­phone sonne: Mon­frère et ma mère vien­nent d’at­ter­rir. Aplo saisit la valise de mon neveu, la descend sur le quai, le train s’ébran­le, il marche en direc­tion de l’aéro­port. Qua­tre heures plus tard, à Fri­bourg, tan­dis que je rassem­ble shorts, pro­tec­tions, gants de boxe, cordes à sauter, bas­kets et démonte les vélos pour les remiser dans le cof­fre de la voiture, un mes­sage de mon père dit: “je viens d ‘arriv­er à Tor­re­vie­ja, l’ap­parte­ment est très bien.”

Banalité

Dire ce que l’on fait. Se racon­ter. Sans autre ajout d’idée, sans juge­ment. Une sim­ple énuméra­tion de faits. Imag­i­nons que j’adopte le point de vue extérieur pour ten­ter de répon­dre en tout fran­chise à la ques­tion: que fais-je? J’écris deux ou trois livres par année, je me promène dans le monde en touriste, je fais du sport. Voilà pour l’essen­tiel. Ain­si présen­tée, la chose est sim­ple. Trois activ­ités, l’écri­t­ure, le sport, le tourisme qui relèvent du passe-temps. Tel est donc mon emploi du quo­ti­di­en. Mais il faut pré­cis­er qu’il n’y a d’ex­is­tence que con­sid­érée de l’in­térieur. Extérieure­ment banale et descriptible en quelques mots, chaque activ­ité  est accom­pa­g­né d’une réso­nance sans laque­lle elle ne saurait être mesurée à sa juste valeur. Les réper­cus­sions intérieures de ces tra­ver­sées touris­tiques du monde par exem­ple: elles sont innom­brables. L’art en général peut donc être con­sid­éré comme un ten­ta­tive d’ex­pos­er l’in­térieur de l’homme.

Tempête

Après les tem­péra­tures clé­mentes du lun­di de Pâques, une tem­pête lève en méditer­ranée inter­rompant le traf­ic des bateaux. Sur le quai vis­i­ble depuis le bal­con retombent les écumes des vagues qui fou­et­tent les digues. Les enfants jouent sur les blocs de pierre et revi­en­nent détrem­pés tan­dis que les badauds, pinçant leurs cols entre deux doigts, obser­vent inqui­ets les mou­ve­ments gris de l’eau.