Euro-Kinesia

Rue Fuen­san­ta, des Russ­es tien­nent un club de sport répar­ti sur deux étages, cha­cun pourvu des mêmes machines. L’un est réservé à la réé­d­u­ca­tion, l’autre à l’en­traîne­ment. Ain­si, les amochés qui fréquentent le pre­mier étage ne sont pas découragés à la vue des ath­lètes et ces derniers ne sont pas freinés dans leur exer­ci­ces à la vue des acci­dents dont ils sont menacés.

Torrevieja

Tor­re­vie­ja, en ce week-end pas­cal, quelque peu moins léthargique que l’an­née précé­dente. Des bou­tiques ont ouvert, des bars aus­si; mau­vais signe cepen­dant, la jeunesse se bous­cule pour dîn­er de piz­zas dans des embal­lages car­ton, une habi­tude que les Espag­nols, à la dif­férence des Nordiques, n’avaient jusqu’i­ci pas con­trac­tée. Nos prom­e­nades rit­uelles nous mènent sur le quai, le long des échoppes du marché arti­sanale où des Africains vendent de la camelote importée d’Asie, au parc d’at­trac­tion instal­lé con­tre la Mari­na, puis dans le cen­tre pour manger des glaces. Le moment le plus agréable de la journée demeu­rant le repas de l’après-midi dans l’un des restau­rants du quarti­er, le Gali­cien, la sidrerie, mais surtout El Rin­con de Andres où une famille de qua­tre per­son­nes tient tous les rôles comme l’établit la pho­togra­phie accrochée au-dessus du bar: Andrès, le chef, Con­chi­ta, la cuisinière, la fille et le garçon, seize et dix-huit ans, respon­s­ables de la ter­rasse et de la salle à manger.

Mortifère

Logique infinie du régime marc­hand: l’E­tat dépense trente mil­lions d’Eu­ros pour ren­forcer la clô­ture qui défend l’en­clave espag­nole de Melil­la des incur­sions des immi­grés là où un coup de fusil suffirait.

Mondial de football

Cette nuit, ce rêve qui me remet en mémoire un événe­ment datant de l’an 2000 auquel je ne pen­sais plus: autour d’une table ovale, dix hommes en cos­tumes, de retour de Tokyo, m’adressent leurs doléances quant au man­dat que je leur ai con­fié me reprochant d’avoir sous-estimé le cahi­er des charges. Je me défends en expli­quant que je ne con­nais rien à la ques­tion de la téléd­if­fu­sion des matchs de foot­ball et que je les avais prévenus.
De fait, en prévi­sion du mon­di­al de foot­ball organ­isé con­join­te­ment par la Corée et le Japon en 2000, j’avais la tâche de recruter pour une agence inter­na­tionale de tra­vail intéri­maire des tech­ni­ciens caméra et de les envoy­er dans les stades à l’autre bout du monde. En cas d’ac­com­plisse­ment du man­dat, la moitié de leur salaire devait me revenir. Et j’al­lais ain­si, en bus, sur la foi d’une adresse trou­vée dans l’an­nu­aire télé­phonique, à un pre­mier ren­dez-vous, dans une société de pro­duc­tion du Grand-Sacon­nex, ren­con­tr­er un ingénieur afin de le con­va­in­cre de par­tir pour le japon. Cela va sans dire: je n’ai trou­vé per­son­ne et n’ai pas gag­né un sou.

Torrevieja

A l’aéro­port d’Al­i­cante avec les trois enfants, un peu son­né après une nuit d’un mau­vais som­meil. Puis une heure plus tard, à Tor­re­vie­ja, rue Ulpi­ano, où nous attend Con­chi­ta. Nous prenons pos­ses­sion de l’ap­parte­ment, nous salu­ons les voisins, nous posons nos chais­es sur la plage, il fait beau.

Foi

Quand la fin devient vis­i­ble, l’e­sprit cherche à représen­ter l’in­vis­i­ble; c’est ain­si que la foi vient sou­vent avec l’âge.

Départ

Dans le train Fri­bourg-Genève avec Aplo. L’avion pour l’Es­pagne décolle à 6h10 demain matin. Le bureau de Genève sert de point de ren­dez-vous, nous y dormirons. Sen­ti­ment habituel: tout ira bien lorsque j’au­rai pris place dans l’avion. En atten­dant, ce ne sont que dif­fi­cultés. Entre dix-sept et dix-huit heures, je dois dis­cuter avec Olof­so, aller chercher Gala à la gare et pren­dre en charge mon neveu qu’amène sa mère laque­lle est en con­flit avec Mon­frère (celui-ci est par­ti dormir ailleurs, Gala ne voulant pas le crois­er). J’avale une can­nette chez le Gali­cien en com­pag­nie d’Olof­so puis descend à Cor­navin. Au bistrot, je com­mande une sec­onde canette. Le télé­phone sonne. Gala se tient sur le trot­toir en face du bistrot. Je tends un bil­let de Fr. 50.- à la som­melière, le seul que j’aie en poche, et sors. Je tire la valise de Gala jusqu’au bistrot. Un cou­ple se plaint de ne pou­voir dis­pos­er de la table que je viens de quit­ter. Je mon­tre ma canette à demi-pleine.
- Oui, dit la femme, mais c’est la mailleure table.
La som­melière me rend mon bil­let de Fr. 50.- ce qui clôt l’af­faire. Gala fatiguée, maquil­lée, agres­sive, exige alors que je m’ex­cuse pour l’in­ci­dent de jeu­di. Elle change d’avis en renonçant à venir à Fri­bourg alors que j’ai tout organ­isé, attend pour me l’ap­pren­dre que je l’ap­pelle et exige des excus­es.
- Tu m’as insultée, tu as par­lé d’un com­porte­ment de mal­otru!
Tech­nique rodée, à laque­lle je fais face depuis des années: mépris­er l’autre, le pouss­er dans ses retranche­ments, puis exiger des excus­es quand celui-ci hausse le ton. Du théâtre. Sans intérêt, mais pénible, mal­hon­nête, exas­pérant. Je com­mande un autre canette, verse un peu de ma bière dans le verre de Gala, qui veut boire, mais ne veut pas com­man­der un verre entier… Nous voici sur la rue du Jura (j’évite la rue de la Servette: moins l’on croise de pas­sants dans ce quarti­er-poubelle mieux c’est): je tire la valise de Gala, elle marche der­rière, un air fer­mé sur le vis­age. Au bureau, nous retrou­vons Luv, Aplo et mon neveu. Ils ‘amusent. Gala entre et fixe Aplo. Au lieu de l’embarsser elle dit:
- C’est comme ça que tu me reçois?
Puis elle me fait dépos­er sa valise dans la cui­sine où nous dormirons sur des mate­las jetés à terre.
- Il faut que tu fass­es la morale à Aplo… Ce n’est pas ain­si qu’on se com­porte!
Pen­dant ce temps, j’or­gan­ise le pique-nique des enfants, prévoy­ant de les couch­er tôt.
- Que fais-tu?
- Je pré­pare des sand­wichs.
- Quand vas-tu cess­er de jouer les papa-poule?
Gala m’en­voie alors chercher de la bière. Lorsque je reviens du kiosque, je la trou­ve qui rép­ri­mande Luv. Le ton est d’une telle agres­siv­ité que Luv réplique. J’in­ter­viens. Je ramène Gala dans la cui­sine, ferme la porte. J’ob­tiens une heure de répit. Après quoi, la bière aidant, elle s’agite, men­ace de ne pas venir en Espagne, se plaint qu’elle est malade, que nous n’avons aucune con­sid­éra­tion pour sa mal­adie, qu’elle ne sup­porte plus d’être insultée, et sort. Je l’en­tends qui traîne sa valise à tra­vers le couloir. Arrivée à la porte prin­ci­pale, elle la trou­ve ver­rouil­lée. Elle veut revenir dans la cui­sine. Entre temps, j’ai fer­mé, je me suis couché. Elle tra­verse le bureau, enjambe les enfants qui dor­ment, sort. Nous par­tons en Espagne sans Gala.

Contre le nombre

Quand monte le peu­ple, l’homme qui a le goût de soi recule.

Fantômes

Dans leurs auto­bi­ogra­phies ou leurs jour­naux, les auteurs chré­tiens rela­tent par­fois la ren­con­tre de fan­tômes (le cas des mys­tiques doit être con­sid­éré séparé­ment). Je viens de trou­ver une nou­v­el exem­ple d’une telle ren­con­tre chez Julien Green (L’Avenir n’est à per­son­ne, jour­nal 1990–1992). Assis à son bureau, en plein tra­vail d’écri­t­ure, il s’adresse à l’homme qui se tient der­rière lui et qu’il prend pour son ami; or, celui-ci est à l’ex­térieur, il n’y a per­son­ne dans l’ap­parte­ment. Passé la pre­mière sur­prise, il entre­prend de réca­pit­uler les cir­con­stances de la ren­con­tre, cherche des expli­ca­tions. Il n’en trou­ve pas. A ma con­nais­sance, les croy­ants dont l’ad­hé­sion à la foi est plus intel­lec­tu­al­isée, ne rela­tent rien de tel. Il se peut d’ailleurs, que ces fan­tômes ne soient que des pro­duits de l’imag­i­na­tion des auteurs, un effet de leur tal­ent créa­teur. Mais alors, com­ment ne pas se deman­der si la croy­ance n’est pas elle-même un objet du tal­ent créateur?

Exercice

Par­tis d’On­dal­laz où Mon­frère à son chalet, nous roulons quar­ante kilo­mètres à vélo de course en pas­sant par Châ­tel-Saint-Denis et les Pac­cots. L’air est vif. Nous man­geons un plat de pâtes. En fin d’après-midi, le ciel se brouille. En soirée, nous sommes à Vevey, dans un gym­nase proche du lac où a lieu une démon­stra­tion d’art mar­tial. Nous buvons de la Cing­ha en regar­dant de la boxe-savate, puis rejoignons Blon­ay où nous aval­ons sept can­nettes. Quand nous quit­tons le café, il pleut. Mon­frère pro­pose alors une course de nuit. Je refuse. Il insiste. Je refuse. Nous nous équipons de lam­pes frontales et courons con­tre la pente, à tra­vers champs puis sur la voie de chemin de fer. Nous atteignons les Pléi­ades. En descente cha­cun lance un défi: enchaine­ments pieds-poings, pom­pes, abdos. Ceci devant chaque poteau. Il y en a un tous les vingt mètres.