Machines

Si l’on sait informer une machine, on ne sait pas la des­tin­er (lui assign­er une fin théorique): elle réalise donc à tra­vers ce qu’on sait ce qu’on ne sait pas, ou, dit autrement, expéri­mente dans le monde la part de pen­sée de l’homme qui est hors-langage .

Vouloir croire

- Tu te trompes.
- Et toi donc?
- Je ne dis pas que tu fais fausse route, je dis que tu veux faire fausse route. 

Impôt

La ques­tion des impôts, ce devoir de con­tri­bu­tion principe de la cohé­sion sociale, est remis en ques­tion par le fait que l’E­tat délaisse son oblig­a­tion d’as­sur­er la paix sur les ter­ri­toires admin­istrés. Le cas de la France est frap­pant: les migra­tions intérieures de citoyens tra­vail­lant, don­nant donc plus qu’ils ne reçoivent, se mul­ti­plient en rai­son de l’ex­ten­sion des zones de non-droit, aban­don­nées aux mains des mal­frats, prin­ci­pale­ment des immigrés.

Garçons et filles

Garçons et filles, grand tort de les élever pour la société, non pour eux-mêmes. On ne cherche pas à dévelop­per des indi­vid­u­al­ités fortes; on préfère des êtres dociles et qui ont des besoins par lesquels on les tient []. Mon­ther­lant, car­nets 1932.

Conversation

Ambiance nou­velle qui s’in­stalle entre Aplo et moi pour ce qui est de la vie quo­ti­di­enne. Nous vaquons à nos occu­pa­tions, nous nous croi­sons dans l’ap­parte­ment. Il va à l’é­cole, je vais à ma table de tra­vail. Je cui­sine, nous man­geons en silence il débar­rasse la table. Comme si la parole, six mois après son emmé­nage­ment ici, sur la colline, à Fri­bourg, s’é­tait tarie. Où est-ce l’âge? L’ado­les­cence? Ce régime de ques­tions sans répons­es? Cet inter­valle périlleux entre l’en­fance et la vie adulte qui met à dis­tance des autres et d’abord des par­ents? Sen­sa­tion de rup­ture qui s’a­joute en ce qui me con­cerne à cette con­vic­tion quo­ti­di­en­nement étayée par des exem­ples nou­veaux d’un régime de vie sans con­ver­sa­tion. Il serait plus juste de dire, au sens grec: dis­cus­sion. De fait, un lan­gage fonc­tion­nel, opéra­toire, supra-indi­vidu­el rem­place peu à peu la parole liée au car­ac­tère, à la per­son­nal­ité, à l’ex­pres­sion des désirs, à la recherche de la vérité. Cela me mar­que plus que je ne veux bien le dire. D’ailleurs, ce lun­di, comme je cor­rigeais une fois de plus, sur la ter­rasse bondée du café de l’An­ci­enne Gare, un des chapitres du roman qu’écrit la jeune S.,  je me lais­sais aller aux spécu­la­tions, nouant esthé­tique et morale, con­scient que je fai­sais les ques­tions et les répons­es, m’ex­cu­sant bien­tôt d’ac­ca­parer la parole, mais, en fin de compte, de retour à ma table de tra­vail, heureux comme si un événe­ment avait brisé cette exis­tence monot­o­ne des indi­vidus ordon­nés au rythme indus­triel des machines.

Etranglement

Etran­glé lun­di soir au Krav-Maga lors de la démon­stra­tion d’une prise, j’en suis encore, deux jours après l’ex­er­ci­ce, à me deman­der si je ne vais pas accourir aux urgences. Entre-temps, l’en­traîneur et les cama­rades ont appelé. Je les ai ras­suré, mais je ne le suis pas. Il est fréquent que l’un d’en­tre nous se blesse, mais le fait qu’il s’agisse du cou, siège de la voix, du souf­fle, du port de tête, pro­duit une autre espèce d’in­quié­tude. Et cela aus­sitôt l’ac­ci­dent sur­venu; de retour dans le rang pour la suite de l’en­traîne­ment, j’é­tais comme absent, con­cen­tré sur la douleur, atten­tif à son évo­lu­tion comme si je me tenais au chevet d’un malade. Lorsque L. m’avait brisé une côte, je n’avais pas ressen­ti pareille inquié­tude. Et, bien enten­du, j’ai ma part de faute: cette pres­sion sur le cou est faite pour tuer, pour l’ar­rêter je devais donc taper plus vite.

Fordetroit

Vient de m’être remis par la poste l’ex­em­plaire d’au­teur de Forde­troit. Livre petit dont la cou­ver­ture repro­duit une façade d’u­sine borgne sur­mon­tée d’un château d’eau. La cita­tion retenue par l’édi­teur Allia pour le qua­trième de cou­ver­ture est : En coulisse il se dit que les vit­res tein­tées ont pour fonc­tion de cacher le vide. De cette mise en page, me plaît par-dessus tout les pages inter­calaires annonçant les par­ties. Les titres se détachent en let­tres blanch­es sur un fond noir à la manière des avis mor­tu­aires. Il y a vingt ans, au squat, je me dis­ais sans trop y croire: un jour, plusieurs livres signés de ma main cir­culeront dans des col­lec­tions d’édi­teur. Celui-ci est le dixième…

Freddy

De l’autre côté de la rue Jean-Gam­bach, dans le préau de l’é­cole enfan­tine, au moment de la récréa­tion du matin, les enfants réu­nis cri­ent “Fred­dy! Fred­dy!” Fusent ensuite les cris de joie, et cela recom­mence: “Fred­dy!” La frondai­son des érables me cache la vue. J’ai d’abord cru que les enfants pous­sant au jeu répé­taient “Vas‑y! Vas‑y!, mais non, il s’ag­it bien de soutenir un garçon nom­mé Fred­dy. Cet encour­age­ment étant chaque jour renou­velé depuis le début du mois, le gosse à d’ores et déjà acquis statut de héros. Mais que peut-il bien faire de si extraordinaire?

Zarathoustra

Dans la chapitre « De la rédemp­tion » d’Ain­si par­lait Zarathous­tra, Zarathous­tra traite avec dés­in­vol­ture le peu­ple puis se tourne vers ses com­pagnons spir­ituels, les mil­i­tants de la volon­té de puis­sance, en étab­lis­sant qu’il n’y aura plus lieu, à l’avenir, de s’adress­er au peu­ple. Cette rup­ture doit s’en­ten­dre comme une néces­sité dans un sys­tème hiérar­chique où le surhomme est sans cesse men­acé par le retour du monde vrai (l’ar­rière-monde chré­tien et ses avatars mod­ernistes); il n’en demeure pas moins sig­ni­fi­catif, dans notre société pop­uliste, de voir les usurpa­teurs qui occu­pent le pou­voir se pré­val­oir à cha­cun de leur mou­ve­ment sur l’échiquier poli­tique, du peu­ple. Fig­ure aisée de la rhé­torique à des­ti­na­tion des mass­es bien sûr, mais aus­si, mais surtout: démon­stra­tion incon­sciente du fait qu’il sont des usurpa­teurs et des igno­bles (venus du peuple).

Ouvrir les yeux

Remuant, écrivant, cuisi­nant, lisant, roulant, courant, jamais je ne sus­pends mon activ­ité et j’ai tort: les réper­cus­sions sur la qual­ité du som­meil sont innom­brables. Un peu de chimie par­fois coupe de noir deux journées, mais le plus sou­vent, je suis tiré à hue et à dia. Depuis trois semaines, peu importe l’heure à laque­lle je me mets au lit, j’ou­vre les yeux à 4h32.