Mamère apprend à Monsieur Jean que son ami Rodolphe l’a invité à participer à l’une des soirées de leur groupe d’hommes. Non que Monsieur Jean n’aime pas Ma mère, mais, étant d’un naturel craintif, il a l’habitude de raser les murs, de baisser les yeux, de fuir, et avec l’âge ces traits de caractère vont en s’accentuant, de sorte que toute modification des rapports qu’entretiennent les gens dans son entourage lui apparaissent comme déraisonnables et potentiellement risqués. De plus, Mamère connaît l’épouse de Monsieur Jean avec qui elle est en relation d’affaires. Ainsi, lorsque Mamère annonce à Monsieur Jean qu’elle à été conviée par son ami d’enfance Rodolphe, membre de leur groupe d’hommes, pour l’apéritif, Monsieur jean minaude, sort son agenda et pointe sur une première date:
- En tout cas, jeudi c’est impossible.
- Eh, bien c’est justement jeudi…
- Non, non…
- Et mardi prochain?
- Mardi? Non, car Rodolphe ne sera pas là.
Alors Mamère:
- Ecoutez Monsieur Jean, je sais bien ce qu’il se passe! Le jeudi, Rodolphe vous sert de couverture, et le mardi c’est lui qui vous sert de couverture, mais alors, si vous n’avez pas de troisième jour à me proposer, comment espériez-vous vous tirer d’affaire?
Et Mamère de préciser :
- Tu te rends compte, ils ont plus de 70 ans!
Couverture
Cinéma
A bord du train bondé et silencieux qui me ramène de Lausanne, je songe à trois images de cinéma. Dans 2001 Odyssée de l’espace, le long plan qui montre les ingénieurs assis face à face dans la navette qui les conduit vers le site où a été exhumé le monolithe. Intériorité de concentration. Dans le film de Wenders, Les Ailes du désirs, le premier plan, en survol, où les phrases de Handke sont lues en voix-off tandis que la caméra s’accroche à des personnages silencieux choisis au hasard dans la ville. Intériorité dialoguée. Enfin, à cette scène de Tarkovski — est-ce dans Nostalghia? — où l’on voit des individus enfermés entre trois murs (il a donc fallu qu’ils entrent dans cet espace, mais il apparaît vite qu’ils ne savent comment en ressortir), se heurter comme des pantins. Intériorité détruite.
Gstaad
Mon ami Finkelstein, reclus dans sa splendide villa de Gstaad, dépenaillé, allant du bar au salon et du salon à la cuisine, rejoignant son bureau où il passe le plus clair de son temps à écrire et faire des calculs. Quant il sort, il va au jardin. Parfois il décroche un club de golf et tasse la terre autour des rhododendrons. Quand je lui propose de sortir, il regarde les crêtes des montagnes et affiche un sourire énigmatique. Il retourne dans son bureau. La bonne mexicaine s’occupe de la villa. Son dernier livre est peut-être une réussite, mais comment le savoir de façon certaine? De même pour ses calculs. L’ordinateur de banque qu’il a conçu lui rapporte beaucoup d’argent, mais cet argent, il ne le voit pas; d’ailleurs, s’il m’arrive de lui en parler pour le rassurer, il affiche son sourire et en tout sincérité déclare:
- Si tu savais comme je m’en fous!
Bungalow 4
Tribunal de la Sarine, neuf heures ce lundi. Couloirs blancs, sièges moutardes, portes vitrées. Arrivé le premier j’entre dans la salle. Le directeur du club entre à son tour, me contourne et s’assoit à distance. En hauteur devant un bureau de bois, le juge. De plain-pied, le greffier.
- Monsieur Friederich, j’ai pris connaissance de votre plainte. Est-ce que vous la maintenez?
- Oui.
- Il manque cependant les conclusions. Que demandez-vous?
J’énumère mes exigences et j’ajoute:
- Je souhaite que ce Monsieur explique la raison de mon exclusion du club.
- Il a le droit de se taire et même s’il répondait, nous n’en prendrions pas note. Monsieur Frey, voulez-vous répondre?
- Non.
Le juge dicte alors l’une après l’autre les exigences que j’ai formulées au greffier, celui-ci les imprime en quatre exemplaires et nous les apporte pour signature.
- Voilà, la séance est levée. Monsieur Friederich, vous avez désormais la possibilité de prendre un avocat.
J’ai donc payé Fr. 400.- pour cette mascarade de huit minutes, je n’ai obtenu aucune réponse et il m’incombe, en tant que partie lésée, d’obtenir réparation en embauchant à mes frais un professionnel. Autrement dit, pour ce qui est d’opposer ma conclusion à celle de ces deux tartuffes du barreau: interdiction de se faire justice sous peine de poursuites pénales, obligation de recourir à la justice sans que celle-ci rende le droit.
Bien-mal
Nous laissons prospérer le mal en supputant qu’il contient quelque bien; c’est l’idée béate du progrès et de son miracle convoité, l’effet de retournement. Le progrès ne fait ici que laïciser la notion chrétienne de grâce. En réalité, s’il y a quelque bien dans le mal, c’est qu’il n’existe concrètement aucune pureté: pour que le mal opère, il faut qu’il soit orienté par l’illusion du bien. Sans cela, il se détruirait.
Ennui
Aussitôt levé, je me représente la fin du jour, puis son début, ses différentes heures et leur emploi, et encore la fin du jour, comme si dans un rayon de bibliothèque il s’agissait de glisser des volumes entre deux serre-livres, le premier décrivant l’activité du matin, le dernier l’activité précédant le sommeil, cela avant que de ne pas dormir, car, aussi fatigué puissé-je être, une fois au lit, le sommeil me quitte, je l’attends trois ou quatre heures, méditant ce que je ferai le lendemain, du début à la fin, en passant par le milieu, prenant conscience de la fin du jour avant qu’il n’ait commencé, conscience qu’il convient d’appeler ennui, ennui que je dois au fait d’avoir depuis quelques semaines considéré comme achevé ce séjour de deux ans à Fribourg, tout se transformant, de ce fait, en attente.
Profilage 2
Le profilage algorithmique n’est que la suite logique de la soustraction et de l’administration des prérogatives de l’individu réalisée par l’Etat au nom de la justice sociale. Mais l’instrument numérique permettant ce profilage étant le fait d’initiatives privées, il servira deux fois: à l’Etat pour parfaire sa machinerie, aux entreprises pour écouler leur offre.
Montée
Tout à l’heure, de Crans-Montana, je suis monté à Cry d’Er à vélo. La piste de ski est si pentue par endroits qu’il est impossible de tenir sur la selle, même en réglant le plus petit rapport: on basculerait dans le vide. Je porte, pose sur le replat, enfourche et reprend. Mais l’effort est trop grand pour que l’on puisse profiter de la vue sur la plaine du Rhône et les Alpes. Ce n’est qu’une fois au sommet, sur la plateforme qui sert d’arrivée aux télécabines, que je peux me retourner. Vient alors le moment de la descente, que je tente de faire le long de la piste aménagée. Mal m’en prend. Elle n’est pas seulement façonnée pour guider le cycliste, mais aménagée d’obstacles effrayants, trous, pierriers, goulets, ravines, sauts qui exigent une carapace de protection, un vélo spécial et une forte dose de témérité.
Le soir, je demande à un habitant de la station :
- Il y a des blessés?
- … bien entendu. Et peut-être des morts.