Esbrouffe

Le palais de cristal de Peter Slo­ter­dijk. Sur le haut de la pile tout ce print­emps, en attente. C’est peu dire que je me réjouis­sais. Je le fourre dans mon sac et l’ap­porte en Andalousie. Ce matin, sur la plage, je com­mence ma lec­ture. Cet après-midi, je la pour­su­is. Ce soir, je me pose des ques­tions: com­ment peut-on écrire un tel tis­su d’âneries?

La Isleta

La Isle­ta est un hameau con­stru­it entre deux criques. Les maisons blanch­es s’arque-boutent autour d’une place où l’on trou­ve une fontaine (sans eau) et un bassin pour lavandières (sans eau). Dans sa par­tie supérieure, au milieu des pitons rocheux, l’épicerie Sarah. J’en­voie les enfants chercher le pain au réveil, la bière à midi et le soir. Debout der­rière la caisse, se référant à l’ho­raire qui affiche “ouver­ture de 9h00 à 21h00”, Sarah dit:
- Oh, non, je ne vais pas fer­mer main­tenant! Passé vingt-deux heures, s’il n’y a plus per­son­ne, nous ver­rons! Mais il y en a qui ne sont pas encore ren­trés de la plage!
Notre mai­son a un bal­con. Lorsque le vent souf­fle sur le désert, il change de couleur. Les murs peints à la chaux virent au rouge. Ces jours-là, nous net­toyons la table de plas­tique à grande eau. Pen­dant la sieste, les enfants saut­ent dans la rue; je garde la clef. Ou alors, ils regar­dent la télévi­sion toutes per­si­ennes clos­es. A l’op­posé de la place, au pied de brèves falais­es, trois plages. La mer n’of­fre jamais le même vis­age: lisse un jour, elle est démon­tée le lende­main puis mod­i­fiée par des courants, sablon­neuse et à nou­veau limpi­de, tra­ver­sée de pois­sons. Nous dînons de nuit, tard, longtemps.

Málaga 2

A dix-huit heures trente, nous sommes à la gare routière de María Zam­bra­no, au cen­tre de la ville, à deux pas de l’hô­tel Monte Mála­ga où je descends pour le marathon, les loisirs, mon anniver­saire. Jenaro et Vic­to­ria, le cou­ple de médecins qui a séjourné dans l’ap­parte­ment de Fri­bourg en juin, nous attend à La Isle­ta, près d’Almería. Nous mon­tons dans le bus. Ma voi­sine de siège déballe une tranche de porc qu’elle glisse entre deux tartines de pain.A bord, des Maro­cains en djella­ba, des ouvri­ers agri­coles noirs, trois gitans et un Roumain  tatoué, l’haleine d’ail, ivre; chaque fois qu’il émerge, il embrasse sa femme dans le cou. Nous voici sur le périphérique. Ma voi­sine s’es­suie la bouche pour répon­dre:
- Qua­tre ou cinq heures, peut-être six.
Or, les médecins nous atten­dent devant la porte de la mai­son. Vic­to­ria a envoyé des clichés: un vil­lage tra­pu et blanc, à l’ex­trémité du désert de Cabo de Gata, devant la Méditer­ranée. J’imag­ine nos hôtes assis sur le capot d’une Seat, lui con­sulte sa mon­tre. J’apelle.
- Nous aurons un peu de retard.
- Un bus? Quel bus?
- Mála­ga-Almería.
- Ah.
- Oui, désolé.
- Mais ensuite? La Isle­ta est à trente kilo­mètres d’Almería…
Ce que je ne sais pas encore, c’est qu’Almería est à deux cent cinquante kilo­mètre; ce que je ne peux devin­er, c’est que nous avons pris place dans une omnibus; que la côte est pleine de vil­lages; que tous sont desservis. Quand le périphérique débouche sur l’au­toroute, le chauf­feur bifurque et s’en­gage sur la nationale. Nous roulons à flanc de mon­tagne dans une terre dure et rouge. Tous les trois ou qua­tre kilo­mètres, nous emprun­tons une route sec­ondaire et glis­sons en direc­tion de la côte. Imag­inez un peigne. Côté manche, la nationale, côté dents, des routes en impasse. Le bus gagne un vil­lage, fait demi-tour, rejoint la nationale. Les enfants ne me croient pas quand j’af­firme: “ça va être long.“Ils protes­tent à peine lorsqu’au bout de trois heures je dis: “nous avons fait la moitié” Mais le plus frus­trant, ce sont les pan­neaux. Ils indiquent “Almería, 67 km”, “Almería, 64 km”, puis “58 km”. Seule­ment, au moment de dou­bler le pan­neau, le bus bifurque, va à la mer. Vingt min­utes plus tard, nous voici devant le même pan­neau. Lorsque l’af­faire sem­ble enfin bien engagée, le chauf­feur coupe le moteur:
- Demi-heure de pause!
Il saute à terre, déballe un sand­wich, com­mande une bière.
A la tombée du jour, nous entrons dans El Eji­do. Le bus coupe à tra­vers les tomates et les frais­es. Des mil­liers de kilo­mètres car­rés de cul­ture sous serre. La célèbre mer de plas­tique. Dans le fond de la cuvette, deux bâti­ments tirés d’un logi­ciel d’ar­chi­tec­ture: l’Hipecor, grand-mag­a­sin cubique et une tour de con­trôle som­bre qui domine la ville. Les derniers rayons du soleil jouent à tra­vers les vit­res: elle est vide.
A minu­it, nous sommes enfin ren­dus. Le port d’Almería est silen­cieux, les bateaux immo­biles. Je me pré­cip­ite, je presse les enfants. Nous sor­tons du hall de la gare par une porte, une autre porte, une troisième et une qua­trième. Comme si je pou­vais rat­trap­er le temps per­du! Je cherche nos hôtes. Ils sont invis­i­bles. Encore faudrait-il savoir la tête qu’ils ont! Je tombe sur Vic­to­ria. Elle embrasse les enfants, annonce que Jenaro est allé boire un café. Com­bi­en en a‑t-il bu pen­dant ces cinq heures d’at­tente? Le voici! Des poignées de main, les valis­es jetées dans le cof­fre, il démarre et roule à cent cinquante kilo­mètres heures, par­le lit­téra­ture.
- Là, on ne voit pas, mais la journée, tout n’est que pous­sière et soleil!
A part moi, je me demande quand je vais pou­voir avaler une bière.
- Tu ver­ras, il y a une épicerie. Mais sans voiture, sans voiture…Car il n’y a rien d’autre, n’est-ce pas?
En fin de compte, l’Es­pagne est de bout en bout fidèle à elle-même: après avoir vis­ité la mai­son, petite, blanche, fleurie, grecque, Jenaro et Vic­to­ria nous con­duisent sur la place du vil­lage, nous présen­tent au patron du bar et filent à Grenade où ils vivent et tra­vail­lent. Nous com­man­dons un repas, nous buvons, la ter­rasse est pleine, la mer à deux pas, c’est la nuit, il fait trente degrés. 

Málaga

Nous embar­quons dans l’avion pour Mála­ga. Les enfants vont devant, il fait chaud, beau, les vacanciers sont nom­breux, le couloir bondé. Jusqu’aux derniers jours avant le départ, j’ai cru que Gala nous accom­pa­g­n­erait, qu’elle renon­cerait à l’an­niver­saire de son fils, à Genève ou sur la Côte-d’Azur, elle n’a pas pré­cisé. Sibylline, sur un ton dis­tant, elle a assené:
- Je t’avais dit!
Puis, dans le cours de notre con­ver­sa­tion de jeu­di, au télé­phone, alors que je ne l’ai pas revue depuis trois mois:
- Je t’avais prévenu!
Lorsque je devine que les jeux sont faits et que je me représente, une nou­velle fois, après la scène de cris du 31 mars, tan­dis qu’elle venait de quit­ter l’hôpi­tal, claquant la porte du bureau de Genève en pleine nuit, rejoignant sa valise à la main je ne sais quel par­age et que je m’en­fi­lais dans notre lit de for­tune amé­nagé dans la cui­sine, ne pou­vant trou­ver le som­meil, rageant, debout à qua­tre heures, emmenant les deux enfants et leur cousin vers l’aéro­port, l’avion, Ali­cante et Pâques dans Tor­re­vie­ja, tan­dis, écrivais-je, que je me représente une nou­velle fois des vacances sans femme, au télé­phone, elle déclare:
- Tu n’as qu’à t’en pren­dre à toi-même!
Et voici donc, dans ce couloir d’avion, ce 31 juil­let, les enfants bronzés et con­tents, leurs valis­es à roulettes dans une main, leurs jou­ets élec­tron­iques dans l’autre. Nous prenons place. Dans la rangée opposée, un siège vide.
- Per­me­t­tez, je vais met­tre mon sac ici, j’ai loué ce siège.
Le pas­sager, un homme de quar­ante ans est sur­pris.
- Par­fois, dis-je, les femmes renon­cent.
Et j’ou­vre mon manuel de Krav-Maga. La dis­cus­sion est engagée: mon voisin fait du com­bat. Il est émoulu de Saint-Cyr. Son méti­er? En Suisse. Français, il est instal­lé à Nyon où il forme des clients au pilotage des drones. Nous par­lons lit­téra­ture, poli­tique, Espagne, philoso­phie. L’avion atter­rit, nous n’en avons pas fini.
- Friederich.
- Un nom impér­i­al, fait-il remar­quer.
- Ney. Descen­dant du maréchal.
Aéro­port de Mála­ga, chaleur épaisse. Un miel. Les passerelles de métal sont brûlantes, le tar­mac lumineux. Un ascenseur nous monte dans le hall des arrivées. Nous le tra­ver­sons d’un bon pas: j’ai loué une voiture, je ne suis pas le seul.
Au comp­toir du loueur, je présente ma réser­va­tion à une gamine. Elle par­court ses listes. Ne trou­ve pas. J’ex­plique: la réser­va­tion est au nom de Gala.
- Votre nom?
Mais pas plus que l’autre, il ne fig­ure sur la liste.
- Ce n’est donc pas votre femme qui con­duira?
Elle me rend le papi­er.
- Allez au comp­toir, ils vont vous arranger ça!
Main­tenant, l’employée a sous les yeux ma carte de crédit, ma carte d’i­den­tité, mon per­mis de con­duire. Elle pian­ote sur son écran, puis elle passe le doigt sur mon per­mis. Elle le retourne, se lève, le place sous le néon.
- Tu peux venir voir?
Sa chef ne réag­it pas. L’employée lui apporte mon per­mis. Elle le place à côté d’un autre per­mis suisse, un vrai celui-là. Inutile de dire, ils ne sont pas iden­tiques: mes faus­saires ne font ni les holo­grammes ni les reliefs.
Le regard vide, l’employée déclare:
- Vous voyez, là, il manque quelque chose.
La mine longue, le sourire idiot, je tends la main.
- Com­ment ça? Faites voir!
Mais l’employée ne lâche pas le per­mis. A ma gauche, à ma droite, joyeux et nerveux, de vrais vacanciers; des vacanciers suiss­es qui pren­nent leurs vacances en août. Que vont penser les Espag­nols? Ce Suisse est-il vrai­ment por­teur d’un faux? Ils me fix­ent avec crainte. Adossés à une colonne, à deux mètres du comp­toir, les enfants com­pren­nent que j’ai des dif­fi­cultés. Ils n’en lais­sent rien paraître, mais ils sont inqui­ets. Mon prob­lème, ce sont les trois doc­u­ments. Je pour­rais à la rigueur aban­don­ner le per­mis, mais la carte d’i­den­tité et la carte de crédit… Avec cinq cent euros pour quinze jours, nous allons manger du sable.
- Lais­sez-moi véri­fi­er, dis-je alors sur un ton péremp­toire.
Et j’ap­pelle Luv, je com­pose un numéro au hasard sur son portable. Je fais mine d’at­ten­dre la com­mu­ni­ca­tion, puis quand l’interlocuteur décroche (per­son­ne ne décroche).
- Don­nez-moi les doc­u­ments s’il vous plaît!
Décon­te­nancée, l’employée s’exé­cute. Je m’ef­face der­rière un client et alors, aux enfants:
- Courez!

Autre théorie de l’enfer 2

Je demeure sur le lieu de ma mort, dans la posi­tion qui était la mienne lorsque le cœur a cessé de bat­tre et autour de moi, ceux qui sont en vie con­tin­u­ent de vivre, sans se douter de ma présence. Ils me marchent dessus, ils passent à tra­vers mon corps, ils utilisent mon espace, et cela indéfiniment.

Transvaluation de toutes les valeurs

Sous les cadeaux, le sapin.

Lettres

Paul Valéry jeune écrivant des let­tres à André Gide jeune, cha­cun s’ef­forçant d’imiter les tour­nures lan­gag­ières des sym­bol­istes tutélaires, Rémy de Gour­mont ou Hen­ri de Rég­nier, ce qui donne un échange incom­préhen­si­ble dont on devine qu’il ne com­pren­nent pas eux-mêmes le sens.

Arrivés

Ce sérieux imbé­cile des imbé­ciles qui se sont don­nés de la peine pour arriv­er. Arrivés ils s’es­ti­ment en droit de vous rançon­ner dis­ant :
- Je vais vous mon­tr­er.
- Puis-je vous ren­seignez?
- Deman­dez-moi!
- Voilà com­ment ça se passe…
- Je vous explique.

Technique

La vache à l’étable regar­dait à gauche et à droite et comme elle voy­ait à gauche et à droite deux autres vach­es en con­clu­ait qu’elle était immo­bile (toutes les vach­es font cela pour s’as­sur­er que le foin qu’elles broutent devant elles ne va pas disparaître).

Stabile

Jusqu’à une cer­tain âge, on croit que le monde est sta­ble et accueil­lant de sorte qu’on met un point d’hon­neur à se mon­tr­er insta­ble. Puis, sous l’ef­fet des con­traintes, on se raisonne et on s’in­tè­gre avec méth­ode à ce monde sta­ble qui se pro­pose de nous accueil­lir. Fausse approche. Le monde est insta­ble  et se con­former à l’idée d’un monde sta­ble con­siste avant tout à réduire son champ d’ac­tion et de pen­sée. C’est cela même qui pro­duit à grande échelle l’il­lu­sion d’un monde stable.