Tirant un vinyl de sa pochette, le posant sur la platine, consultant les textes du feuillet avant que le premier titre ne joue, je mesurais combien la dématérialisation du monde est d’abord un négation de l’esthétique.
Hirondelles
Depuis quelque temps, je m’intéresse aux hirondelles. J’aime leur vol équivoque, leur chants effilés, leurs vrilles nocturnes, leurs trajectoires dans le soleil, la force qu’elles conservent dans le corps au milieu des chaleurs de Castille. Je les entends au-dessus de ma tête, je me souviens avec ravissement des meilleurs après-midi de Gimbrède. En juin, je les ai croisées à Montealegre, près de Valladolid, dans un paysage ocre aux faades jaunes et aux volets clos. Dans les verres, l’eau était chaude, dans les champs, il y avait surtout du ciel et j’ai le grand bonheur de les retrouver ce soir, jouant au-dessus du toit, sur la colline, à Fribourg, comme je suis seul dans l’immeuble — il faut que je m’y intéresse, que je voie si elles perçoivent certains avantages à l’absence d’homme, que nous ne pourrions, par définition, percevoir.
Agréable
Ce sentiment d’être le dernier homme en ville est bien agréable. Il fait bon. Quelques oiseaux volent. La nuit tombe. Le jour a été silencieux. Le ciel est immobile. Et quand il n’y aura plus à manger, quand aucune eau ne sortira plus du robinet, je mettrai des balles dans le magasin. Ce ne sera pas aussi atmosphérique. Les fins manquent de poésie. Le réveil est animal. En temps de paix et de richesse, de combat et de confort général, il y a déjà tant de cris: qu’on imagine quand la sève se retirera. Mieux vaut garder le pistolet à la main.
Dedans
Plaisir d’être là et d’être fatigué. Je m’assieds, je me couche. Je regarde par la fenêtre. Que vois-je? Le temps est maussade, c’est le cœur de l’été. Nous sommes samedi: depuis le matin j’ai compté trois voitures. Voilà comment devraient être les villes. A l’abandon. Pas délabrées, délaissées. Toutes de murs, de façades, d’arbres tranquilles. Et si un passant s ‘aventure, il ne va nulle part. Il marche un peu. Ayant marché, il renonce, il rentre chez lui, ou plutôt, il disparaît. La précipitation est une maladie. J’en connais une autre. Le renoncement à sortir. Au réveil, pas de filtre à café. C’est ennuyeux. Je cherche des solutions. Il n’y en pas. Il y en a toujours. J’ouvre les tiroirs. Une serviette? De quelle couleur la serviette? Et si mon café est rouge? Je regarde par la fenêtre. L’essentiel est de ne pas sortir. Même pas, comme la semaine dernière, par le raccourci qui permet de se rendre au supermarché sans croiser personne: car à vrai, dire, au supermarché, il y a des femmes et des hommes.
Sagesse populaire
La sagesse populaire consiste à jouir du présent et à se représenter l’avenir comme autant de moments présents. Ni excès ni épargne. L’excès est lié à la noblesse, l’épargne à la bourgeoisie. Lorsque le peuple perd la sagesse, il n’a plus accès au présent que par la drogue. Condition universelle du prolétaire.
Rapetou
L’attaque de banque ayant échoué, nous fuyons à pied à travers la ville. Je cours devant, je montre le chemin. Un talus barre le passage. Je le gravis. Trop raide. Je glisse, je retombe. Mes sept complices paniquent.
- Séparons-nous!
Les uns partent vers la porte Nord, les autres m’emboîtent le pas. Nous gagnons un champ de coton. Les fleurs forment au sol une duvet épais. Le Bègue montre comment échapper aux flics: il plonge dans le duvet, il disparaît. Je fais de même.
- Et maintenant taisez-vous! Leur-dis-je.
Mais rien n’y fait, le Bègue et le Corse continuent de parler. Ils parlent de plus en plus fort. Je sors la tête du duvet de coton. Un femme sur un petit balcon attaché à la muraille du château-fort crie:
- Je vous ai vu! Je vais vous dénoncer!
J’attrappe le Bègue par le collet:
- Tu es génial, mais tu est un génie imbécile! Pauvre imbécile!
Nous glissons en bas du talus. Nous sommes à nouveau dans la ville. On entend siffler les flics.
- Il faut se séparer! Dis-je.
Mes deux complices s’élancent. Je les arrête:
- Case Postal 7, à Marrakesh!
- Qu’est-ce… qu’est-ce que…? Fait le Bègue.
- Pour se contacter imbécile!
- Mais où est cette case? Demande le Corse.
- A la poste centrale! Dis-je en enfilant une rue avant de m’apercevoir qu’il s’agit de la rue de la Justice et de la Police.
” Il faut que j’essuie les empreintes du pistolet!”, me dis-je. Puis: “Inutile, je le porte sur moi, empreintes ou pas, ces salopards sauront qu’il est à moi!”
Je passe devant deux avocats.
- Tiens, disent-ils dans mon dos, il est sorti de prison celui-là?
Et l’autre:
- Oui, il est en cavale.
“Je vais en prendre pour trente ans cette fois! Il y a une porte au bout de la rue, et elle sera fermée! Je me vois déjà, dans la cellule, rejouant des milliers de fois ce moment précis: je cours et je sais que je vais me faire prendre et qu’ils vont me mettre dedans pour trente ans!“
J’avise un escalier de bois.
“Si je monte par-là, je sortirai par les toits!”
Je n’en fais rien, je continue de courir.
” je vais prendre un bus, un bus qui m’emmènera loin de la ville. A la sortie du bus, je ne pourrai pas payer. Comment ferai-je? Et le soir, pour dormir, pour boire, pour manger, je ne pourrai pas payer, je n’aurai pas d’argent. Il ne me restera plus qu’à braquer une banque…”