Soirée excitante en ville de Fribourg. Nous circulons, commandons, buvons. L’heure avance. Nous poussons la porte des derniers bars, ceux qui ferment à l’aube, ceux qui ne ferment pas. Nuit entière noyée dans l’alcool suivie d’un dénouement heureux et une fatigue terrible.
Cet après-midi, quand je croise le prisonnier, j’ai les yeux clos, le regard liquide. Il m’entraîne dans l’arrière-salle d’un café sans fenêtres. Le plafond est peint en trompe‑l’œil. Il salue à la ronde, pince les fesses de la serveuse, fait le paon. Juchés sur tabouret, des pochards. Ils parlent devant eux, ils parlent seuls. Les serveuses papillonnent, remplissent les verres, encaissent dans de bourses de cuir.
- Tu vois celle-là? C’est Emmanuelle. Je l’ai sortie un jour. Mais tu sais quoi? Elle a mis des talons! Tu vois la gonzesse? Même à plat elle me prend une tête. Tu imagines avec des talons? J’avais l’air d’être son gosse.
Un des clients lit pour la troisième fois les gros titres des journaux. Quand le voisin change, il assène les commentaires qu’il a déjà fait et pour preuve, montre les titres du journal. Alors que j’ai le cerveau en patate, le prisonnier m’explique par le menu comment fabriquer un fusil à pompe en détournant une plieuse. Il trace des croquis sur une serviette de papier, me dit que s’il a fini par se faire attraper, il s’en est sorti parce que le chef de l’entreprise voulait lui aussi posséder un fusil à pompe clandestin. J’écoute. J’aimerais mieux écouter, noter les étapes du processus, mais je suis sur le point de tourner de l’œil et avant de me coucher, il me faut encore faire ma valise: j’ai une avion pour Madrid dans douze heures.
Le prisonnier
Masculin
Au restaurant de San José, les plats sont excellents et originaux, le service excellent et masculin. Le serveur a un physique de mannequin.
- Voilà qui s’appelle un homme viril! dis-je aux enfants.
- Un homo, rectifie Aplo.
Comme je paie et laisse un pourboire, le serveur me prend la main et la secoue. Puis, quelques minutes plus tard, alors que nous sortons, me prenant encore la main:
- Merci. Revenez! Reviens!
La semaine suivante, nous revenons avec S. A l’approche du restaurant, je l’enlace. Elle tressaille, mais ne se retire pas. Elle tourne la tête vers moi.
- Mieux vaut prévenir, lui dis-je, les serveurs sont sept homosexuels.
Monsul
Les plages de Monsul et Los Genoveses sont gardées par un vieux moulin. Entre le chemin poussiéreux et la mer, une plantation de cactus. Les jeunes de San José font la circulation. Passé un certain quota de véhicules, ils abaissent une barrière. Il faut alors marcher cinq kilomètres ou revenir un autre jour. Aujourd’hui, l’accès en voiture est interdit dès 10 heures. Trop de vacanciers. Reste le bus. Nous y montons avec un groupe d’adolescents. Le chauffeur manœuvre un grand volant, une vierge tremble comme une fusée sur le départ. Arrivé au sable, je plante le parasol. Le vent l’emporte. Nous ne le retrouverons pas.
Sarah
Sarah, l’épicière, a obtenu des pêcheurs trois palettes qu’elle a disposé sur la corniche pour en faire une table. Avec deux autres palettes, elle a fabriqué des bancs. Assis dans le soleil finissant, nous dominons la anse où sont rangées les barques. A l’horizon se détachent les deux îlots qui ferment l’isthme. Ils portent le nom de Las Ballenas car ils évoquent des queues de cétacés plongeant pour regagner les profondeurs. Ainsi, nous occupons le meilleur endroit du monde. L’armoire frigorifique est à l’entrée de la boutique, derrière le rideau de perles, rempli de blanc, de rouge et de bière. Sur les présentoirs, des olives, des cacahouètes, du maïs soufflé. A la caisse, Sarah. Elle vient sur le seuil:
- Ça va, vous êtes bien?
Voilà ce qui s’appelle un mode de vie.
Canoé
Ce matin, excursion en canoé au départ de La Fabriquilla. Deux mouvements de pagaie sur la plage, le temps pour le guide d’expliquer aux participants la technique, et nous mettons à l’eau. Je fais équipe avec Luv. Nous naviguons sur des fonds de dix mètres. Aplo va derrière, accompagné d’un jeune Espagnol. Plus tard, nous filons à l’indienne à travers une grotte puis revenons dans le soleil. Parmi les clients, une fille d’une beauté suffocante. Le corps est parfait. A peine apparue, les mâles doivent se faire violence pour ne pas la regarder continûment. Et plus encore les maris flanqués de leurs épouse, de leur famille. Son ami, gonflé aux stéroïdes, affiche une gueule de maton russe. Le guide, les adolescents, les pères, Luv, Aplo, moi-même, nageons, rions, discutons. Le couple magnifique ne pipe mot de la matinée. Il repart comme il est venu, en silence.
S.3
Elle discute des idées, opine et cite, retient semble-t-il la moindre parole partagée. La minute d’après, telle une enfant, elle s’amuse avec les enfants. J’observe: de leur jeu, je ne comprends ni les tenants ni les aboutissants et même, je me demande dans quelle langue tous trois s’expriment.
S.
S, la primesautière, est à Milan. Je lui propose de nous rejoindre. Elle utiliserait le billet de Gala. J’ai hésité. Non pas à vouloir, mais a demander. Une fille de vingt-trois ans, un père accompagné de ses enfants qui propose… Cette fille m’a fait forte impression: caractère vif, intelligence, volonté, à‑propos. Auprès d’une de ses amies, je m’enquiers:
- Viendrait-elle?
- C’est à elle qui faut demander.
Réponse de femme. Pauvre de nous! Je demande par écrit, n’obtenant pas de lui parler au téléphone (encore un bon signe). “Pourquoi pas”, dit-elle. “Peut-être bien.” Puis: “oui.” Et me voici roulant cinq cent kilomètres le jour de l’anniversaire des seize ans d’Aplo, ce huit août, à bord de ma voiture de location, pour aller chercher S. à l’aéroport de Málaga. Je la trouve attablée sur l’esplanade extérieure, en conversation avec un Anglais qui vient voir sa femme à Marbella, boit une bière grand format, ne semble pas pressé de partir et encore moins quand je fais valoir qu’ayant raté la sortie pour l’aéroport j’ai constaté qu’il y avait un embouteillage sur l’autoroute en direction du Sud. Après quoi, tirant la valise de S., je la guide vers le parking où je me montre incapable de retrouver la voiture. Sûr de mon affaire je désigne une case: elle est inoccupée. Puis une voiture, ce n’est pas la bonne.
- J’aurais juré…
Pourtant, j’ai mémorisé le numéro de place. C’est donc le niveau. Nous ne sommes pas au bon niveau. Nous retournons aux ascenseurs. Je reprends de l’assurance, nous renouons avec la conversation. Cette fois le niveau semble être le bon, mais pas le numéro de place. “Cette voiture, comment est-elle?” demande S. Je hausse les épaules:
- Grise?
Je laisse S. devant les ascenseurs, trouve un distributeur de tickets, enfonce le bouton de l’interphone.
- J’ai perdu ma voiture.
- Vous avez besoin d’une chaise roulante?
- Pardon?
- Nous livrons des chaises roulantes. Où êtes-vous?
- Je ne sais pas, mais je cherche ma voiture.
- Désolé.
Fin de la conversation.
Au troisième niveau en sous-sol, deux femmes dans une cabine de verre. Elles trient les effets d’un sac à main qu’elles viennent de vider devant leurs claviers d’ordinateurs.
- Pourquoi n’a-t-il pas tout volé?
- C’est joli ça ! Moi je l’aurai volé!
Je demande leur aide. Elles souriaient, elles ne sourient plus.
- Faites voir votre billet! Tout ce que je peux vous dire, c’est que vous êtes entré au niveau moins 1.
Alors je comprends. Toute chose étant relative, il faut être sûr de son point de départ.
Quand nous arrivons à La Isleta, à une heure trente du matin, Aplo dort sur le canapé du salon. Je montre sa chambre à S, nous mangeons une pastèque avec Luv.
Autre plage
C’est le soir, il fait trente-six degrés. “Allons marcher!” Les enfants traînent les pieds. J’insiste. Il faut pousser les enfants. Ils continueraient de tout ignorer de certaines directions si on ne les y poussait pas. Même s’il fait chaud. Nous grimpons sur la colline à l’est de La Isleta. Sable scintillant, arbustes volatiles et des cactus, des bandits-manchots. Des sentiers minuscules permettent d’arpenter la terre jusqu’au ciel. Nous avançons dans le soleil, la mer grandit à l’horizon. Luv s’inquiète: “et les serpents?” Arrivé au sommet de la colline, nous apercevons une crique et une plage. Des crêtes d’écume éclatent à la pointe des rochers. Les grillons chantent. Nous dévalons avec prudence — es cailloux roulent sous nos pieds — pour aboutir sur une plage de nudistes: deux femmes embrassées et un homme de quarante ans qui, à notre vue, se lève et exhibe fièrement son appareil.
Voiture
A force de retourner le problème, je trouve la solution. Même loueur que celui qui m’a refusé le véhicule à l’aéroport de Málaga, mais agence d’Almería. J’obtiens un devis par téléphone, communique les renseignements demandés.
- Quand passez-vous prendre la voiture? demande la responsable.
- Je ne passe pas, il faut me l’apporter.
Et, comme je le supposais, la responsable de l’agence fait livre la voiture par un second couteau qui me remet les clefs et trouve mon permis très bien.