Manosque ressemble à un gros escargot posé sur une colline. Alentour, de la vigne, des herbages, une ruine, des canaux. L’hôtel est à l’entrée, arc-bouté sur un giratoire. A son habitude, Gala fait changer la chambre. Elle explique qu’il y a un bruit. Une sorte de mécanisme. Aléatoire mais régulier. Bref, impossible de dormir. Elle n’a pas tort. Après le petit-déjeuner, nous voici donc occupés à remballé nos bagages. D’ailleurs Gala avait raison: la chambre que nous obtenons est autrement plus belle et donne sur le jardin.
Remboursement
A l’aéroport de Madid, j’enregistre mon vélo en bagage spécial, puis j’annonce que je me rends au terminal 1 pour le remboursement de la TVA.
- Vous n’aurez pas le temps.
J’emprunte un trottoir roulant, un autre, évite le suivant, accélère le pas, compte trente guichets, zigzague entre des passagers attroupés et aboutis devant un guichet de la taille d’une cabine de téléphone. Les sièges monocoques sont occupés. Ces gens attendent-ils? Je frappe à la vitre. Un militaire se redresse. Côté sièges, aucune réaction.
- Pouvez-vous rembourser cela?
- Qu’est-ce que c’est?
- Un vélo.
- Je ne vois qu’un papier.
- Le vélo est déjà enregistré comme bagage. Je l’ai acheté à Madrid, il va en Suisse.
- Vous pouvez récupérer la taxe puisqu’il va en Suisse, mais pour cela, il faut que je le voie et que je voie s’il va en Suisse.
- Le papier, oui, mais le vélo?
Debod
Avant de se retrouver à l’hôtel pour embarquer dans le taxi qui nous mènera à Barajas, nous nous dispersons. Monfrère nage, Mamère visite un musé, je me promène, je m’assieds, je profite du soleil. Le parc du temple de Debod, sous la place d’Espagne, est très animé: un yogi en pantalons bouffants propose aux flâneurs son livre sur la voie de la méditation, des Chinois vendeurs d’alcool jouent à cache-cache avec la police, une Espagnole lit, mais le plus curieux, c’est ce couple de touristes andins. Le temple est un cadeau du gouvernement égyptien. Démonté en Nubie à la construction du barrage d’Assouan, il a été donné en 1968. Massif, sans grâce, doté de colonnes, il pourrait aussi bien provenir de la jungle guatémaltèque. Son exotisme pour des Sud-Américains semble modéré, mais non, les deux touristes sont passionnés. Ils cherchent les meilleurs angles pour photographier, échangent des conseils, discutent la lumière, l’ombre, la perspective. Lui sort du lit, il est en pyjama. Quant à la femme, elle n’a pas de forme. Ou peut-être celle d’une barrique. Si elle n’est pas sa femme, elle est sa mère: de fait, elle a pris le dessus. Elle ordonne. L’homme recule. Elle le fait reculer, il recule. Qu’il monte sur le talus! Il relève son pyjama et monte sur la talus. Mais voilà, il est dans le branchage. Il gesticule, désigne l’arbre. La mémère acquiesce de mauvais gré. Il revient sur l’esplanade. En réalité, le couple ne photographie pas le temple, il s’en sert comme décor. Lors d’une prochaine soirée, la femme dira: ça, c’est moi devant le temple de Debod. De mon banc, je suis les opérations. Elles durent. Dix minutes pour un cliché, ce n’est pas commun. Or, il y a un bassin derrière l’homme et suivant les injonctions de la femme, il continue de reculer. Les talons sont maintenant à quelques centimètres de la margelle du bassin. En 1972, dans les jardins de la maison natale de Chopin, à Zelazowa Wola, notre amie Pia était tombée à l’eau dans les mêmes conditions.
Enchaînement
Enchaînement réussi. Première phase: de 1980 à 2000, empoisonnement des consciences au moyen du Politiquement correct. Deuxième phase: fausses révolutions dans les pays du pourtour méditerranéen, mise à l’écart des dictateurs, gabegie générale. Troisième phase: subvention des flux migratoires, encadrement de l’opinion. Le projet est clair: il vise à suspendre les régimes parlementaires, remplacer le citoyen par l’individu et asseoir un pouvoir technocratique sur le continent européen.
Grottes
Dans les sous-sol du Senator, hôtel prestigieux des années 1950 aujourd’hui à la peine, un centre thermal de plusieurs bassins. Le client y accède par un escalier de fer qui utilise une cage déportée. A la première tentative, il est habituel de s’égarer: des clients au corps ruisselant traversent gênés le niveau de la réception. Une fois atteint le second sous-sol, il faut longer un couloir à angle droit qui amène devant la gardienne du lieu. Celle-ci inscrit votre nom sur un registre de quelque mille pages puis propose la location d’une serviette de bain (2 euros). Le vestiaire est décent, jalonné d’armoires à cadenas. Un perron de trois marches amène sur l’esplanade des bassins. Le plafond est bas, concave, convexe, marqué de cratères et de stalagmites. Si l’on attrapait un pan de lune et qu’on vous en coiffe vous n’auriez pas de plus grande sensation. Dans une piscine ronde aux eaux bouillonnantes, des Sud-américains se tirent le portrait; plus avant, dans un couloir pour spéléologues aux murs de lave un vieillard roboratif fait ses distances. Il y a surtout cette attraction: le bassin des oranges. Je m’approche: de vraies oranges flottent sur l’eau. Un panneau recommande: ne jouez pas avec les oranges.
Jus
Derrière l’hôtel Senator, un marché de deux étages aux allures tristes. Un camion décharge de la viande, un cordonnier prend le soleil sur le pas de porte. La rampe d’escalier est décorée d’un tableau peint à l’huile: une nature morte datée de 1982. Il a son cadre, il tient à un clou. Les échoppes sont distribuées en carrés. Outre les marchands de légumes, de marée et de volaille, une boutique de sous-vêtements pour ouvriers et un bar chinois qui sert des pâtes au riz. Derrière le comptoir, les dames ont la même attitude qu’à Kotha Baru ou Satun. En face, trois Mexicaines pressent des jus frais. Je passe commande. La plus grande monte sur un tabouret et me fait répéter — le tabouret compense le cou qu’elle n’a pas.
- Carotte, carotte rouge, céleri.
La Mexicaine saute au sol. Elle farfouille dans une caisse, place le tabouret devant le percolateur, jette les légumes dans le percolateur, puis rapporte le tabouret, monte dessus, me tend un grand verre de plastique couleur de sang:
- Eh bien, ça vous fera 1 Euro.
Chinois
A Madrid sur la Gran Vía. Il est vingt-deux heures, nous prenons nos chambres à l’hôtel Senator, sortons aussitôt pour aller dîner chez Rafael. Le restaurant est fermé. Nous avons dû manquer l’entrée! Mamère revient sur ses pas, Monfrère va de l’avant. Force est de constater: l’enseigne n’existe plus. Je m’appuie contre la vitre, la salle est en chantier, l’espace sans meubles, les parois badigeonnées de peinture. Quinze, vingt ans que nous mangions à notre table? L’an dernier, au printemps, Mamère s’assurait que l’assiette de Lausanne dont elle avait fait cadeau figurait toujours parmi la collection accrochée au mur. Vient de fermer un des derniers restaurants de l’après-guerre dans cette rue désormais chinoise,
Frontières
Une invitation de la Maison de la littérature genevoise à m’exprimer en compagnie d’autres écrivains dont Daniel de Roulet sur la notion de frontière. Ce singulier n’est pas innocent: il permet de parler politique sous prétexte de littérature. Il permet de jouer les intellectuels. Il permet de pérorer, de conseiller à un public plein de bonne conscience, en réalité effrayé par la tournure des événements, des façons de persévérer dans leur déni de la réalité. Je décline l’invitation. Ce que je pense des frontières? Renvoyez ceux qui les franchissent puis militarisez et tirez à vue. L’option actuelle, cet aberrant laisser-faire, relève du coup: les mondialisateurs accélèrent leur programme de mise à genoux des peuples occidentaux. Le débat est suspendu. Toute recherche des faux-semblants, par exemple ces discussions littéraires sur une situation dont l’urgence n’a rien de littéraire, relève du cynisme.