Calendrier

- Pas demain, dis-je à Mon­a­mi, je dois aller en France.
- Moi, j’y suis allé au print­emps et j’ai sen­ti que c’é­tait peut-être la dernière fois.
Et puis je lui par­le de l’en­traîne­ment mil­i­taire, de mon regret de le man­quer.
- Quant à moi, pas ques­tion de le man­quer. Tout ce qu’on peut appren­dre sera utile.

Médecine chinoise

J’ig­nore ce que l’on a à gauche du sexe, sous la poitrine. Vous n’avez rien, a dit la doc­toresse N’Guyen Truc, mais elle se trompe. Et Gala qui me fait un cours magis­tral tout en dessi­nant du bout de l’in­dex sur mon ven­tre: la rate, le pan­créas, l’in­testin, douze mètres de tuyau, et par dessus, le gros intestin, pour évac­uer. Mais la sci­ence a beau être faite de mots, j’ai mon corps et nul doute qu’un de ces organes au fonc­tion­nement impec­ca­ble n’é­clate bien­tôt, je le sens quand j’y pense le jour, je le sens la nuit, même quand je n’y pense pas.

Prisonnier

Je ne com­prends rien au fonc­tion­nement du portable que m’a don­né ma fille. J’ap­pelle un client et c’est le Pris­on­nier qui répond.
- Eh, bien, voilà qui s’ap­pelle décrocher, fait-il.
Comme d’habi­tude, je dis: j’é­tais à l’é­tranger.
Le lende­main, je le croise rue de Romont. Pen­dant que nous échangeons quelques mots, il salue une, deux, dix per­son­nes. De fait, il salue toutes les per­son­nes qui passent à notre hau­teur. Et des gens forts dif­férents: une vielle dame qui fait son marché, un élec­tricien en bleu de tra­vail, un Cam­bodgien, une ado­les­cente.
L’é­tranger ne fait pas par­tie de son programme.

Visite

Des locataires qui ont déposé leur dossier auprès de la régie vis­i­tent l’ap­parte­ment. Ils avan­cent à pas feu­trés, s’ex­cusent. Cer­tains veu­lent savoir pourquoi je quitte un si bel apparte­ment. Je les ras­sure: c’est sans rap­port avec l’ap­parte­ment. Puis je m’arrange pour leur don­ner un rai­son effrayante. Leur réac­tion est épatante. Ils se deman­dent si je plaisante. Voy­ant que je ne plaisante pas, ils veu­lent réa­gir. Ne sachant que dire, ils se taisent et con­tin­u­ent la vis­ite. L’un des cou­ples, anglo­phone, lui Tamoul, elle blanche, comme nous sor­tons sur le bal­con, pointe de l’autre côté de la rue.
- Nous habitons en face.
- C’est un beau quarti­er, dit la femme, mais il est immo­bile, on ne voit jamais per­son­ne.
Je me retiens de lui dire que c’est bien ain­si: il y a beau­coup trop d’hommes sur cette terre.

Hier

Rêve de squat. Aux enfants, je dis: ” voyez les enfants, je vais compter jusqu’à trois. J’ou­vri­rai alors la porte et vous ver­rez ce qu’est une fête.“
J’ou­vre et, face à l’ag­i­ta­tion folle de mes amis, leurs cris, leur joie, je con­state avec stu­peur com­bi­en est plat le monde dans lequel  nous vivons, mes enfants et moi.

Voie de secours

En par­tie basse des vit­res du train Lyon-Genève il est écrit Accès de sec­ours; en par­tie haute, Issue de sec­ours. La vit­re est séparé par une barre de fer.

Omelette

Gala fait une théorie sur la cuis­son des oeufs. Elle explique au maître d’hô­tel qui con­naît son autocuiseur que l’af­faire est com­pliquée car l’au­tocuiseur est dépourvu de min­u­teur. Puis elle me dit qu’il faut manger des blancs pour les mus­cles.
- Mais évite les jaunes, c’est mau­vais pour le foie.
Avant de mon­ter à bord de son avion de l’Aéro­postale, Saint-Exupéry mangeait une omelette de huit oeufs.

Manosque 3

A midi, nous prenons table sur la place de l’hô­tel de ville. Le ser­vice nous prévient: pour le plat du jour, il y a une demi-heure d’at­tente. Que Gala, exces­sive­ment vol­u­bile, emploie à faire des raison­nements, dis­cuter des prob­lèmes et me deman­der mon avis. Je traîne les pieds, je me tais, je n’en puis plus: à chaque fin de phrase, j’at­tends qu’elle fasse un pause, je pour­rai alors me con­cen­tr­er. C’est que j’ai une dis­cus­sion publique autour de Forde­troit dans une heure. Mais non, Gala relance, s’en­t­hou­si­asme et jubile. Avant de mon­ter sur la scène, je passe vingt min­utes seul, assis à l’é­cart. Un gosse joue au bal­lon devant l’au­di­to­ri­um des Obser­van­tins. Quelques min­utes avant l’heure pro­gram­mée pour le début de la dis­cus­sion, je suis dans le pub­lic, en attente, ne sachant à qui m’adress­er, puis je crois recon­naître (d’après la pho­togra­phie qui fig­ure sur le ban­deau de son livre Il était un ville) l’au­teur Thomas B. Reverdy. Je m’a­vance, nous mon­tons sur la scène.

Espace

La posi­tion de l’homme mod­erne, à la mai­son, assis devant un ordi­na­teur; au bureau, assis devant un ordi­na­teur; au volant, devant un ordi­na­teur et un pare-brise: et à la mai­son comme au bureau, der­rière la table de tra­vail, il y a le plus sou­vent une vit­re. Posi­tion proche de celle du voyageur spa­tial qui con­tem­ple l’u­nivers par un hublot.

Manosque 2

- Tu as vu mon livre?
- Quel livre?
- Le mien. Celui qui j’ai écrit. Il était dans ta valise, celle que je t’ai amenée de Suisse.
- Mais enfin, où est-il?
- Il était là hier soir, je ne sais­pas, c’est impos­si­ble, il a dis­paru…
A la récep­tion, je demande à retourn­er dans notre anci­enne cham­bre, mais je me trompe de numéro. La récep­tion­niste ouvre une cham­bre dans laque­lle il y a un mon­sieur. Elle revient avec la bonne clef: pas de livre.
- Peu importe, dis-je à Gala, seule­ment s’ils me deman­dent de lire, il fau­dra qu’ils m’ap­por­tent un livre.
Puis, je réfléchis. Voilà ce qu’il va se pass­er: je vais me présen­ter sur les lieux de la lec­ture et m’ex­cuser de venir sans mon livre. On me deman­dera mon nom. La dame cherchera Alexan­dre Friederich sur sa liste et dira: ” excusez-moi, nous n’avons per­son­ne de ce nom”. A la librairie, il n’au­ront pas mes livres, je con­sul­terai Gala et nous ne saurons plus com­ment nous sommes arrivés à Manosque.