Le noir américain, cet idiot culturel, réagit avec plus de bon sens que le blanc américain, cet autre idiot culturel, aux travaux de sape idéologique que le gouvernement entreprend lorsqu’il manipule le langage afin de conformer la pensée à ses vues impériales. Ainsi le noir, protestant contre l’usurpation de son identité, renvoie au blanc les euphémismes qu’utilise ce dernier dans une approche d’assimilation négationniste (le terme “afro-américain par exemple) et se déclare “nègre”, tandis que le blanc (j’exclus de ce raisonnement les partisans de la droite dure), conscient que ce vocabulaire revisité est fabriqué par ses pairs, refuse contre le bons le sens ce qui se présente spontanément à l’esprit (à savoir le mot “nègre” lequel établit un critère de différence historique et de ségrégation géographique) et ce faisant nie dans son principe la pensée — dans son principe, en effet, la pensée ne saurait être autre chose que l’élaboration spontanée d’une opinion individuelle.
Ecriture
Au Café du Tunnel, dans la salle voûtée, avec vingt-cinq étudiants et Marie-Christine Horner, pour une discussion sur la littérature. Pourquoi écrivez-vous des romans? Réponse aisée de mon côté: je n’en écris pas. Rires dans le public. Puis une série de questions à tiroirs qui nous amènent à débattre d’esthétique et d’histoire. Plus étrange, cette question: vous considérez-vous comme un écrivain fribourgeois? Réponse: uniquement quand je me trouve à Paris. Puis cette interrogation quant au destinataire du texte. Depuis des années, je tranche de la même façon: je ne pense pas au lecteur. L’une des étudiantes se lance alors dans un vaste raisonnement sur l’impossibilité d’écrire sans penser au lecteur. Je persiste et la laisse conclure. En fin de séance, l’ami de Marie-Christine Horner me prend par l’épaule. Il est hilare. Il s’amuse de ce que l’étudiante sache exactement ce que c’est que d’écrire et entreprenne de l’expliquer aux écrivains que nous sommes. Nous quittons la salle voûtée, remontons des caves et prenons un verre à l’étage autour de la table des livres. Inquiète, C. me demande:
- Tu as parlé du don. D’après toi je l’ai ou je ne l’ai pas?
Le médecin
Le médecin feuillette l’annuaire des médicaments.
- Là, Nefaquine! Effets somatiques: vertiges, étourdissements, anorexie, céphalée. Bon. Voyons les effets psychiatriques… Perte du sommeil, cauchemars, anxiété, irritabilité, hypersensibilité, dépression, agressivité..
- J’ai déjà tout ça! lui dis-je en riant. A part la dépression, vous énumérez ce dont je souffre!
Lui, riant de même:
- Vous allez tout casser!
- C’est bien possible!
Il reprend sa liste des maladies tropicales par régions:
- Kalimantan…
- Non.
- Irian Jaya.
- Non, c’est plus à l’est.
- Nusa Tengarrra.
- Oui, peut-être que j’irai.
- Eh bien là, le risque de paludisme est très élevé.
- C’est ennuyeux.
- Vous avez un problème de moustiques. Et puis il y a les chauve-souris et les rats. Vous allez dormir dehors?
- C’est bien possible. Heureusement, je souffre d’insomnies.
- Au moindre doute, courez jusqu’au premier dispensaire et faites-vous injecter du sérum. La rage, ça tue!
Individu
Faire plusieurs choses à la fois. Possibilité inconcevable avant la révolution industrielle. En s’acquittant des tâches répétitives les machines déchargent le cerveau; il se réapproprie la concentration et l’affecte à la réalisation d’autres objectifs ; mais c’est d’abord sur le plan symbolique que l’introduction de la machine dans la vie courant produit ses effets. L’opération simultanée de tâches devient concevable et conçue est aussitôt valorisée. Au moyen-âge, la tâche, matérielle ou intellectuelle, absorbe l’intégralité de l’individu. Acte et individu ne font qu’un. Après la révolution industrielle, la concentration devient force consciente: elle pilote la machine et, à la fois, opère dans une direction parallèle. Vient l’informatique. Son langage binaire radicalise la situation. Aujourd’hui, faire plusieurs choses à la fois est la norme. L’activité simple est le fait du simple- de l’idiot. Les autres individus cumulent les actes dans le même instant. Cette désorganisation méthodique suit une courbe de complexité: si les outils le permettent, l’individu fera à l’avenir un nombre de choses de plus en plus grand à la fois. La question est de savoir si l’on peut encore parler d’individu en tant qu’unité ou si faute d’une intersection essentielle le mot “individu” ne désignera plus qu’un cumul d’activités, c’est à dire un groupe divisé et en processus continu de division.
Jet-set
Nuitamment, je sors mon matelas, le jette dans l’herbe et répète les roulades: elles sont obligatoires pour le passage de la ceinture orange de Krav Maga. Dire qu’il y deux ans je roulais sans crainte. Cela parce que je croyais me souvenir des cours de judo de ma douzième année! Je prenais mon élan, je roulais en toute liberté. Jusqu’au jour où j’ai tourné la tête dans la mauvais direction. Elle a failli se détacher du tronc et rouler à travers la salle. Depuis, je minaude. D’où le matelas. Et la nuit. Le ridicule augmente la difficulté. Voyons: je me mets en garde, je positionne mes mains, je bloque la respiration. Je me lance. Dimanche, mardi, et une dernière fois hier, l’examen ayant lieu ce soir. D’ailleurs, hier, je n’étais plus seul sur la colline : Bogdan m’a rejoint. Avec son mètre nonante et ses 110 kilos, il n’est pas fait pour les roulades. Mais le plus marrant, c’est son téléphone. Nous entraînons les parades contre coups de pied lorsque celui-ci sonne. Je l’entends nommer différents modèles de jets: “le Falcon, oui, je l’ai piloté. Le Cessna, non. Ah, celui-ci, oui, pendant plus de deux ans.” Il raccroche: “excuse-moi, c’était l’aéroport de Dubaï, il faut que je me décide avant ce soir. Mais si je pilote pour eux, je vais devoir aller habiter là-bas… Sinon, j’ai une proposition d’un groupe de Russes: ils ont racheté l’ancien jet du sultan du Brunei. Tu verrais ça, le tableau et les manettes sont en or!”
Attribution
Pour employer le langage militaire des régies, l ‘appartement du Guintzet est attribué à un couple suisse-allemand. Le jour de la visite, ils sont arrivés les premiers. J’attendais sur la terrasse. A l’angle de la rue, devant le collège Gambach, surgit une petite famille: lui à vélo, tirant sa fille dans une carriole; elle à vélo, tirant le bébé dans une carriole. Ils remuent dans les feuilles mortes, retirent leurs écharpes, rangent les bonnets des petites, ferment les cadenas, redressent les guidons, vérifient l’équipage. Ils se retournent et, chacun son enfant dans les bras, s’avancent jusqu’à l’escalier creusé dans le talus. En règle générale, le visiteur réapparaît aussitôt, il m’aperçoit sur le balcon, fait signe, presse le pas. Auraient-ils disparu? J’attends. Non, les voici: elle d’abord, lui ensuite. Débonnaires, ils empruntent l’allée de petits pavés. Gens agréables, aux cheveux piqués de brindilles de foin. Bref, suite à cette visite, ils ont obtenu de louer l’appartement. Aujourd’hui, ils m’appellent pour une seconde visite.
- Quand pouvons-nous venir? Après le travail? En soirée? Cela vous arrangerait?
- Quand vous voulez.
- Très bien, pour nous aussi c’est mieux la journée. Le matin?
- Oui, mais pas tro tôt.
- Pour nous de même, pas trop tôt.
Nous fixons un rendez-vous pour onze heures. A l’heure dite, ils sont devant la porte. Au moment de saluer, la dame fait un petite courbette. Ce geste qu’on apprenait aux jeunes filles dans les écoles de maintien, et qui, spontané, était à la campagne un signe d’humilité. Posé sur le ventre du père le bébé me fixe. Gala lui montre un ours de peluche. Effrayé, il fond en larmes. Tout le monde s’excuse, nous procédons. Gala a prévu de leur vendre des meubles. Articuler un prix pour des biens que je possède et tenir ferme est un exercice que je redoute entre tous. Mettez Monpère dans l’affaire et vous obtiendrez le double de votre meilleure estimation. J’en veux pour exemple cette scène, il y a vingt ans, à Gimbrède. Nous venions de Beaucaire en voiture. A Castelnaudary, nous déjeunons. Nous reprenons la route. Le propriétaire de la maison construite dans les muraille de la bastide de Gimbrède, un vieillard né au dix-neuvième siècle, nous attend devant son téléphone de bakélite. Monpère s’énerve, le rappelle: “nous avons pris du retard, ne bougez pas!” Il me sermonne: “pourquoi n’ais-je pas averti de la distance? Et ces départementales? Est-il possible de faire plus sinueux?” Une heure après l’heure fixée, nous voici rendus. La maison (que j’ai remarquée six mois plus tôt alors que je me rendais en Espagne à vélo) est vendue 38’000 francs français, soit Fr. 10’000 de nos franc suisses. Monpère jette une oeil.
- C’est très bien, me dit-il.
Il se tourne vers le viellard:
- C’est pas terrible! Il y a du travail!
Le viellard:
- Oh, ma foi, elel est pas neuve, n’est-ce pas? Je suis né dans la maison. Ici, vous voyez? Dans ce coin…
Monpère grommelle, la route l’a mis de méchante humeur. Soudain, il aperçoit un objet au sol.
- Qu’est-ce que c’est ça?
Le vieillard voyant que c’est une bouteille :
- Une bouteille.
Monpère la fait sauter dans sa main. Brusquement, il retrouve sa bonne humeur.
- Je la veux bien!
- Oh, ma foi, je veux bien vous la vendre.
- La vendre? Mais ça ne vaut rien. C’est une bouteille“Bon, vendez-la moi!
- Quatre francs.
Monpère considère la bouteille et, plein d’entrain, se met à négocier:
- Cinquante centimes!
Et ainsi de suite. Pour une bouteille qu’il jettera dans la semaine si ce n’est sur le chemin du retour.
Alors quand il s’agit de vendre ce qu’on possède! Gala qui craint que je ne donne pour les meubles pour me débarrasser du problème m’a averti: “laisse-moi faire!” Il est question d’une paroi de bibliothèque que j’ai taillée sur mesure. Le couple photographie les chambres, la salle de bains, le couloir, remercie, va partir… Gala désigne la bibliothèque, vante sa qualité. Je veux m’éclipser, elle me rattrape. Elle me pousse dans le dos. Moi, ce qui me fascine, c’est le couple. J’ai en main la carte du monsieur: professeur de sciences de la nature à l’Université. Des jeans troués, des chaussures molles, des cheveux coiffés en casque, pas de brindille de paille aujourd’hui, mais un sourire épanoui, comme s’ils visitait précédé d’une théorie d’anges. J’essaie de me figurer ce que pourront devenir cet homem et cette femme dans la société qui se prépare. Des produits d’une société hypertertiarisée confronté à un avenir catastrophique. Evidemment, il y a la qualification. Sciences de la terre: l’homme est capable de faire pousser de la nourriture, de dévier un cours d’eau et de fabriquer des engrais naturels. Mais tout de même, quel niveau de flottaison! Il plane. Je suis le petit groupe dans la salon, là où se trouve la paroi-bibliothèque, quand résonnent les premiers chiffres. “200?” puis “400! 400 les deux?” Le monsieur me semble aussi mal à l’aise que moi: incapable de se représenter ce que cela veut dire exactement. Je connais ce phénomène. Un blocage de l’activité cérébrale: d’un côté il y a une bibliothèque, de l’autre “200” et entre ces deux choses, aucun rapport. Pourtant, lorsqu’il s’agit de vendre du travail, je suis intransigeant. J’en suis toujours à ces réflexion quand le couple ressort, toujours précédé d’une théorie d’anges, l’air ravi. Gala ferme la porte et les mains en éventail:
- Tu vois! je t’avais bien dit!
Intenable
Discours politique et religieux sont de la même nature: ils consistent à promettre l’intenable. Ce qui est ardemment désiré, désiré au point d’envahir tout le champ de la conscience, se satisfait volontiers d’une promesse. Il y a ici une efficace du langage: l’annonce d’une solution soulage. Or, c’est bien de ce stratagème dont les hommes de pouvoir, religieux et politiques, font usage. Ils déclarent détenir une solution; il n’est que de leur faire confiance pour obtenir son application, bref, mutadis-mutandis, les croire. Croire en un homme d’un tel caractère revient à lui confier son destin. Le tour est joué. La paradigme de ce discours est la parabole ou (cette alternative est la clef du problème) le fait du “tombeau vide” tel que raconté par les disciples de Jésus. Le désir d’immortalité qui hante l’homme suffit à le jeter au pied de celui qui promet la résurrection.
Cinéma
Dans une salle de cinéma à l’ancienne, avec gradins et balcons, est projeté un film de cinémathèque. Un public d’amateurs suit les tribulations d’un jeune japonais. Soudain, rupture de la pellicule. Le propriétaire des lieux apparaît en scène, rassure: “donnez-nous une minute!” En effet, le film reprend. Cependant, j’ai quitté mon fauteuil, je me tiens à côté de l’écran. Conscient que je pourrais gêné les autres spectateurs, je me pousse contre le mur. Un homme occupe aussitôt la place. Je joue des coudes et me place devant l’écran, puis je pénètre dans l’image. L’un des acteurs du film me bouscule. Il se retourne, me dévisage, fais un pas en arrière, recommence sa tirade. “Ne vous inquiétez pas, me souffle le réalisateur, il fait toujours ça”.Je me concentre sur l’histoire. Le jeune japonais entre dans un restaurant japonais. Un cuisinier toqué hache des herbes aromatiques. Un soupir monte dans la salle: “c’était donc ça! Le jeune japonais, de retour du front, à marché des semaines pour arriver là, dans ce restaurant, devant ce plat et manger!” Fin du film. La foule se presse vers les sorties. J’attends Gala à l’extérieur. Elle ne vient pas. La foule se disperse. Il pleut. Quatre espagnols battent la semelle sur l’esplanade. Ils demandent du feu. Je dis quelques mots dans leur langue. L’un des garçons est argentin. Qu’il ne soit pas espagnol, me rend nerveux. Ces voyous expliquent qu’ils vont faire la fête. Qu’ils boiront, qu’ils dormiront. Je considère la ville qui nous entoure: déserte, pluvieuse, hostile. De plus, nous sommes lundi: tout est fermé. Je m’éclipse. Je rentre dans la salle de cinéma, content de m’en être tiré à si bon compte. Le réalisateur range les câbles. Pas trace de Gala. Elle a dû rentrer seule à la maison — cela lui ressemble. Je descends la Gran Via en glissant sur mes tongs. J’ai conscience que la semelle de droite n’est pas plane, mais avec la quantité d’eau qui dévale sur les trottoirs, je réussis un surf parfait. En revanche, je ne suis pas sûr de ma direction. Je biaise. Il faudrait suivre l’avenue principale pour déboucher en pleine lumière, sur la place d’Espagne. Or, je tire vers l’ouest, les petites rues, les quartiers interlopes. Me voici sur un sentier en corniche. A l’horizon, un bidonville. Il faut rebrousser chemin. Je ne glisse plus, je marche. Des concombres des mers jonchent le sol. Et de serpents. Puis des saucisses, de longues saucisses de porc rouge. Pour éviter de poser pied, je sautille.
Projet de guerre
L’importation massive d’analphabètes du tiers-monde annonce une prochaine dissolution des régimes parlementaires d’Europe au profit d’un Etat supranational. La méthode consiste à pourrir la situation sociale afin de déclencher des troubles. Lorsque les populations autochtones se retourneront contre les immigrés, l’Union Européenne suspendra les constitutions et renforcera les corps intermédiaires. Les multinationales et leurs représentants, ce personnel politique non-élu qui dirige par des oukases, sacrifient conformément au programme capitaliste la culture à l’argent. Par culture j’entends, celle qui donne leur identité aux peuples. Elle sera remplacée par une culture de divertissement contrôlée par les marchés. Double bénéfice pour les capitalistes: sortie de démocratie, création d’un marché culturel unique. Pour ce qui de la politicienne Angela Merkel qui en annonçant l’accueil des hordes de primitifs s’est délibérément mise hors-la-loi, nul doute: elle a subi des pressions et deviendra, une fois apaisées les hostilités de grande envergure, chef d’un Etat transnational à caractère totalitaire (qui dans la forme existe déjà à Bruxelles). Aujourd’hui, le seul espoir repose dans le déclenchement rapide d’une guerre civile sur le continent. Elle peut encore être gagnée par les démocrates.