Grâce

La beauté de la Thaï­lande vient des gens, de leur com­porte­ment, de sa bon­té. Bien sûr les îles! Ajoutons‑y quelques forêts, une cas­cade, un tem­ple. C’est peu. Hui­tante mil­lions de Thaïs qui se meu­vent avec grâce, sans heurts, voilà la richesse de ce pays. A l’op­posé de la Suisse, et désor­mais de la France: ensem­ble géo­graphiques excep­tion­nels où l’on ne ren­con­tre que des vis­ages fer­més, de la pré­ten­tion froide et, depuis peu, de l’a­gres­siv­ité. Les rares thaï­landais qui voy­a­gent en Europe ne s’y trompent pas:
- C’est joli! Confient-ils.

Milieu

Sur les berges de la riv­ière Nan à Phit­san­u­lok sont amar­rés des barges qui font restau­rant, danc­ings ou pen­sion. Fatigués par des heures de bus, nous emprun­tons le pre­mier pon­ton qui se présente. La ter­rasse sur pilo­tis com­porte deux par­ties, l’une fer­mée, l’autre ouverte. La cui­sine est reliée par une passerelle. Un groupe pop joue. S’a­vance un homme. Faciès au cirage, jovial, ivre. Le son des hauts-par­leurs est assour­dis­sant. Nous choi­sis­sons une table éloignée. Il nous assied, tourne les pages des menus. La serveuse se pré­cip­ite. Robe moulante offerte par les bières Chang, excitée, ivre. L’homme la ren­voie d’une tape sur les fess­es. Der­rière Gala, dix mangeurs. Mâles d’un côté, femmes de l’autre. Au whisky, tous. Notre serveuse revient dans sa robe verte. Elle verse la bière sur la glace, inonde la table, s’ex­cuse, part en vrille. Une dame se lève. Sobre, celle-là. Que voulons-nous? Elle nous ren­seigne en anglais, salue, prend place à une autre table. En rai­son des acci­dents de la berge, la cui­sine est en léger sur­plomb. Logée dans une cabane de bois, elle fume par toutes ses ouver­tures. A tra­vers les volets, j’aperçois une bande de tapettes ges­tic­u­lant par­mi les woks, les auto-cuiseurs et les hachoirs.
- C’est le milieu.
- Le milieu?
- Le milieu! La maf­fia, quoi!
A Gala, je désigne la main d’un gars. Elle est baladeuse. D’ailleurs, la fille a lais­sé tomber sa chaus­sure et relevé la jambe. Un autre, le physique impor­tant, les bras durs, passe sans cesse des appels entouré de sec­onds couteaux. Il y a un motard. Ban­dana sur le front, les pattes frisées, il porte un gilet de jeans façon Hel­l’s angels et se goin­fre de pâtes au riz. Là-bas, sur les tréteaux, une chanteuse rejoint les garçons qui grat­tent leurs gui­tares et entonne la mélopée.
- Elle chante faux sur la dernière note, indique Gala.
Au même moment, des rires fusent en cui­sine. Embrassés, les tapettes pren­nent une voix de gorge et imi­tent la vedette. Le chef-cuisinier, per­son­nage obèse et rob­o­ratif, les reprend. Ils s’ac­tivent. Les plats quit­tent la cui­sine. Tom-Yun-Goon, Satay, poulet Thom Kha. Entrent de jeunes frappes. Le patron du gang, plus âgé, en cos­tume, les fait venir à sa table, les écoute, les ren­voie; à leur mine, on jur­erait qu’ils vien­nent de com­met­tre une basse besogne.
- Tous doivent être armés, dis-je à Gala.
- Mieux vaut ne pas s’én­erv­er, lui dis-je.
- S’il y a le moin­dre prob­lème, part en courant, lui dis-je.
- J’e­spère qu’ils ne vont pas maquiller la fac­ture, dis-je à Gala.
Qui répond:
- Mange!
Elle n’a pas tort. La nour­ri­t­ure est déli­cieuse. De plus, l’homme au faciès a pris ses dis­tances. L’un des chefs à du le ser­mon­ner. Il laisse les filles s’oc­cu­per de notre ser­vice, boit du whyskie avec d’autres clients. Quand Gala me par­le de cette femme, assise près de la ram­barde, au-dessus des eaux brunes…
- Ne te retourne pas!
- Pas la peine, je l’ai déjà remar­quée.
- Elle n’est pas comme eux.
- Non. C’est une pute qui rachète sa faute. Regarde le vieil­lard. Tu as vu comme il la traite?
- J’ai vu.
- Elle paie.
Puis il y a cette autre scène, que Gala ne peut voir, der­rière elle. L’une des filles est avec son mec, un mec épais, bru­tal. Pas une fois il ne l’a regardée. Il par­lemente avec les autres hommes. A l’oc­ca­sion, il allonge la main pour véri­fi­er qu’il la tient sous sa coupe. Elle jouait sur son télé­phone. Or, depuis que l’un des jeunes voy­ous s’est assis à son côté, elle ne se tient plus. Elle piv­ote, sourit, ten­terait quelque chose, puis, effrayée, reprend une posi­tion décente, donne quelques gages à son mec. Elle va dérouiller. Lorsque nous rejoignons la berge, nous voyons les voitures: des Mer­cedes blanch­es aux vit­res occultées, des pick-up surhaussés et une grosse cyclin­drée améri­caine, des véhicules que l’on voit dans les vit­rines du World Trade Cen­ter de Bangkok.

Fête du feu

Passé le col de Phu Ruea, les ver­sants de la mon­tagne se gar­nissent de pots de fleurs. Les hor­tic­ul­teurs émon­dent, gref­fent, rem­po­tent. Arbustes et fleurs sont livrés aux munic­i­pal­ités, aux écoles, aux casernes. Par mil­liers, ils déva­lent en plaine. Tressés, com­posés, agencés par les jar­diniers munic­i­paux, ils servi­ront la gloire du roi. Nous roulons en direc­tion de Phit­san­u­lok. Indus­trieuse, con­cen­trée, la pop­u­la­tion qui tra­vaille aux abor­ds de la route n’a pas un regard pour notre bus. Une cas­quette tirée sur le nez, le tour de cou au-dessus des oreilles pour me pré­mu­nir de l’air froid qui cir­cule sous le pla­fon­nier et, par la même occa­sion, des odeurs nauséabon­des qui s’échap­pent des toi­lettes embar­quées, j’ad­mire la rigueur des hameaux: tenus par les hor­tic­ul­teurs, ils ont la rec­ti­tude, la mesure, la tax­i­nomie des parter­res de végé­taux. Soudain la nuit tombe (à 17h30), aus­sitôt de longues flammes embrasent la mon­tagne. A Gala, je fais remar­quer ce  feu. Il roule sur les sols, dévore la forêt. Je crois à un acci­dent. Mais, ce ne sont pas une ou deux mon­tagnes qui flam­bent, c’est le paysage entier. Et le chauf­feur qui lam­bi­nait dans l’as­cen­sion met plein gaz. Nous nav­iguons dans une fumée grise. Les reliefs s’estom­pent, s’an­nu­lent. Ce feu est d’une tech­nique de défriche­ment sauvage. Les aplats lais­sé en jachère finis­sent par recevoir des pouss­es de palmes des­tinés à la pro­duc­tion d’huile, m’a-t-on expliqué l’an dernier, aux abor­ds de Mae Hong Son. Des décrets de police pénalisent ces pra­tiques; elles per­durent. Mais ici, le phénomène prend une ampleur sacrée. Tan­dis que nous  avançons vers la ville, je me perds en hypothès­es: le feu est partout. Au pied des maisons, les familles allu­ment des foy­ers, croisent les bras, ouvrent grand les yeux. Plus loin, un gosse s’a­muse devant le flammes, des ado­les­cents courent dans des fos­s­es embrasées. Si je jette un œil au som­met des collines, je retrou­ve le feu. Il ser­pente, se love, bon­dit, couche les arbres, crache con­tre le ciel. Le bus crève l’écran des fumées. Il ne ressor­ti­ra de cet enfer gris que dans les faubourg de Phit­san­u­lok, lorsque la végé­ta­tion le cède au béton. 

Intermédiaires

Les stat­ues de boud­dhas ne représen­tent pas un homme mais une atti­tude, pas Sid­dhartha mais la Voie. On conçoit dès lors la dif­fi­culté, l’im­pos­si­bil­ité peut-être, hormis dans les reli­gions abstraites donc icon­o­clastes (j’ex­clus ici l’Is­lam qui dans son approche exotérique manque des réquisits de la reli­gion) d’éviter l’i­dolâtrie, laque­lle impli­quant des rit­uels réin­tro­duit les inter­mé­di­aires, et la hiérar­chie, et le pouvoir. 

Sentiers

En Thaï­lande, les rit­uels quo­ti­di­ens des moines dif­fèrent selon les monastères. Dans les villes et vil­lages de plaine pré­vaut le tra­vail des textes et la répéti­tion du céré­mo­ni­al. En mon­tagne, je lis que les moines se lèvent à l’aube, autour des 3 heures. Ils par­courent alors les cam­pagnes et men­di­ent leur unique repas qu’ils pren­dront au point du jour, puis ils chantent et médi­tent. L’après-midi, ils tra­vail­lent une à deux heures. Ce tra­vail con­siste à entretenir les bâti­ments monas­tiques et les sen­tiers de forêt.

Couple maudit

Le peu­ple se détour­nant des politi­ciens, les politi­ciens déci­dent de chang­er de peu­ple. Le tra­vail est en cours. La presse par­ticipe à l’opéra­tion. Ne pou­vant la jus­ti­fi­er dans ces ter­mes — si elle veut qu’on l’é­coute, elle doit jus­ti­fi­er de son indépen­dance — elle mise sur le fond de morale chré­ti­enne du peu­ple et four­gue à grands ren­forts de pro­pa­gande l’idéolo­gie des droits de l’homme. Politi­ciens et presse, au nom de la défense de leurs intérêts pri­vat­ifs, agis­sent de con­cert pour saper le moral des citoyens, musel­er la cri­tique, anéan­tir le bon sens. Les mêmes se poseront bien­tôt en recours con­tre la bêtise et la vio­lence. N’est-ce pas leur seul rai­son d’être, que le peu­ple croie à leur utilité?

Loei 2

Nos habi­tudes sont pris­es. Le petit-déje­uner dans la salle aux cent tables. A choix, omelette, œufs frits ou brouil­lés. Le café âpre, velu, qui coule dans la gorge comme une encre chaude. Les tranch­es de focac­cia que l’on glisse dans le toast­er à mou­ve­ment per­pétuel, puis le buf­fet thaï, riz frit, ver­mi­celles, poulet au gin­gem­bre; évi­tons les phô chi­nois­es. Ensuite, les toi­lettes. Elles sont si loin de la récep­tion, que le per­son­nel oublie de les éclair­er. Action­nant l’in­ter­rup­teur, je tire du néant douze cab­ines de mar­bre, sept pis­soirs et autant de lava­bos, puis je reprends l’as­censeur de verre où joue une musique de piano, et m’élève. De la cham­bre, nous voyons le parc aro­ma­tique. Munis de bal­ais courts, des ouvri­ers à cha­peaux coniques chas­sent les feuilles. Vers la riv­ière, des métal­los encagoulés soudent un par­al­lélépipède de la taille d’un bâti­ment. A quoi servi­ra-t-il? Un sup­port de ter­rasse à installer sur les berges? De fait, en aval, un grue niv­elle la terre meu­ble .
Il est dix heures, je me rends à la piscine.
Dimanche, un gar­di­en s’est tenu sur sa chaise, devant le bassin, du matin jusqu’au soir. “Pas de touristes!”, ai-je fait remar­quer. Il m’a répon­du que les enfants étaient peut-être à l’é­cole. Et comme désor­mais c’est la semaine, que les enfants y sont, à l’é­cole, le gar­di­en a con­gé.  J’or­gan­ise mes tables, mes bois­sons, mes pris­es élec­triques, mes livres et des servi­ettes de bain. Trois étages plus bas, j’aperçois Gala qui saute sur un vélo et va manger un riz. A quinze heures trente, j’es­saie de nou­velles fig­ures dans un coin ombragé: coup de pied direct extérieur couteau, libéra­tion con­tre saisie arrière mains tenues ou parade avec revers poing tourné. Puis, fraîche­ment douchés, nous sor­tons, pas­sons le pont, gagnons le plan d’eau munic­i­pal. Deux cygnes de plâtre mêlent leurs becs, un jet d’eau déco­ratif propulse une gerbe de dix mètres. Dès cet instant, la séquence a tout du filage théâ­tral: sur le quai inférieur le vieil­lard qui fait son jog­ging, en haut les marchan­des de chaus­settes, sur le quai inférieur les amoureux de vingt ans qui promè­nent leur pre­mier enfant, en haut le pré­posé au char­bon. Nous prenons place autour de la table de bar­be­cue. Venus dès la sor­tie des class­es, quelques écol­iers en uni­forme attisent leur baseros, se ser­vent au buf­fet. La serveuse apporte la Léo et demande “com­bi­en de bouteilles dois-je enfon­cer dans la glace ce soir?” Dans le parc, sur la quai opposé, la gym­nas­tique col­lec­tive com­mence. Trente femmes dansent sur un rythme tech­no. Dans le ciel sur­git le petit por­teur d’Air Asia. Sur la passerelle, les familles jet­tent des toasts aux pois­sons. Le soleil se couche. Quand la musique s’ar­rête, en face, dans le parc, il est six heures. L’avion d’Air Asia repart pour Bangkok. L’homme qui porte le T‑shirt Mil­i­tary passe devant les braseros et salue. Nous cédons la place aux écol­iers qui atten­dent les tables, nous regagnons l’hôtel.

Effacement

Pen­dant l’ex­er­ci­ce de tir au pis­to­let, je recon­nais Car­rel. Je le recon­nais à sa mous­tache duveteuse, ado­les­cente. Aus­sitôt, nous échangeons une poignée de main. Une mitrailleuse fait vol­er en éclat une série de cou­verts. Son feu nour­ri éven­tre les sols, dans les fumées zigzaguent des sol­dats. Ter­rés, silen­cieux, je regarde Car­rel qui me regarde: com­ment avons-nous pu rester si longtemps sans penser l’un à l’autre? Mais surtout: com­ment est-il pos­si­ble qu’ayant fait à l’époque un voy­age d’une semaine ensem­ble ne nous reste aucune image de cette équipée?
Or, réveil­lé, je vois que cette énigme recoupe une expéri­ence réelle. Il y a quelques années en effet, je me suis sou­venu, à l’oc­ca­sion d’une ren­con­tre inopinée en ville de Lau­sanne, avoir fait avec tel cama­rade un voy­age en Espagne de dix jours, peut-être plus. Comme je le salu­ais, je con­statais qu’il n’en restait rien, ni sou­venir plaisant ni sou­venir déplaisant, pas la moin­dre trace et que j’é­tais inca­pable de me per­suad­er que nous avions bien entre­pris cette équipée.
Il se peut qu’un tel efface­ment ressor­tisse au car­ac­tère d’autrui, à son absence de car­ac­tère devrais-je dire, ou, plus exacte­ment, à l’ab­sence de car­ac­tère que nous lui prê­tons, n’en­reg­is­trant de sa per­son­nal­ité aucun trait sail­lant qui l’an­cr­erait dans une représen­ta­tion pérenne sus­cep­ti­ble de lester la mémoire.

Preuve

La preuve esthéti­co-théologique de l’ex­is­tence de Dieu est d’essence mag­ique. Intu­itive ou factuelle, liée à l’il­lu­mi­na­tion, elle n’est pas stric­to sen­su une preuve. La moins syn­thé­tique des preuves du cor­pus tra­di­tion­nel, c’est aus­si la plus per­sua­sive. L’ar­gu­ment ontologique qu’af­fec­tion­nent les méta­physi­ciens est du côté de la rai­son pure — la sagesse et son expéri­ence momen­tanée d’une dimen­sion pos­si­ble du monde sem­ble préférable.

Mutation

De la sci­ence-fic­tion, m’écri­ai-je, quel sci­ence-fic­tion? Observe! Les machines imi­tent les hommes, les hommes devi­en­nent des machines!