A l’occasion du tournage, l’an dernier, d’un film hollywoodien relatant une amitié entre une Américaine et une Laotienne, Lis emmène l’équipe de réalisation dans la grotte de Banfai. Selon ce qu’il m’explique, la différence principale avec le fleuve souterrain de Lor est qu’on ne peut déboucher à l’autre extrémité de la grotte. Le site est plus dangereux, le cours d’eau pus long, les piroguiers, à raison, plus méfiants. Et pour conjurer le mauvais sort, avant de s’engager, ils sacrifient un porc. Ce qui fut fait avant d’embarquer le réalisateur et son équipe. Or le tournage prend du retard, la nuit tombe, les piroguiers s’inquiètent. Il reste une scène à finir, les Américains promettent de l’argent. Les Laos cèdent, puis gagnés par la peur rendent l’argent. Quatre d’entre eux s’en vont. Restent deux pirogues. Pour ramener les membres de l’équipe, Lis devra faire deux voyages et ramer lui-même sur un cours d’eau qu’il n’a jamais navigué — un film dans le film.
Barbare 2
Ce matin, la presse nous apprend que des agressions sexuelles en bande portant sur plusieurs dizaines de femmes blanches et qui sont le fait des immigrés ont eut lieu aux abords des gares dans au moins quatre villes allemandes la nuit du nouvel an.
Européens, continuez sur la voie sacrificielle!
Loei
A Loei, dans l’hôtel le plus imposant du nord de l’I‑san. La salle de petit-déjeuner a la taille d’un terrain de football, en chambre il faut élever la voix pour s’entendre. Quant au lit, il est princier, royal, on s’y perd. Mais surtout, nous sommes seuls ou à peu-près. Hier, j’ai croisé un natif du Minnesota, ce matin un Indien, tantôt, à la piscine, deux Québecoises. Et quelle piscine ! Bleu ciel sur un carrelage imprimé de dauphins, en décrochement au-dessus d’un parc aromatique. Les trois premières heures, il n’y a que le gardien. Il s’occupe du frigorifique à boissons, du coffre à glace et des serviettes de bain. Nous parlons vélo. Les Thaïs se sont entichés de ce sport. Equipés comme s’ils allaient gravir l’Alpe d’Huez, ils pédalent dans le bord des artères citadines. La discussion fait long feu. Il connaît dix mots d’anglais, mon thaï est plus rudimentaire. Je retourne à ma table de travail. Je prends ces notes devant trente chaises longues vides. Le luxe c’est le luxe sans partage.
Frontière
Passé la frontière laotienne avec un couple d’économistes allemands malades. Descendus à la gare d’Udon Thani. Sans argent, je glisse ma carte de banque dans une machine, me trompe, me trompe encore, la retire, l’enfile, tape une somme. La machine proteste, digère et s’éteint. Un tuk-tuk nous emmène dans le quartier du lac de Nong Khon Kwang qui est aussi celui de l’hôpital. Nous sommes dimanche. Le marché couvert où se restaure docteurs et infirmières ferme. Attablé avec des chauffeurs de tuk-tuk qui avalent du Whiskie. L’un des hommes demande d’où nous arrivons. Il retire une Léo du frigidaire, nous l’offre.
Dialectique négative
A quoi bon voyager ? Je ne sais pas. Peut-être faut-il justifier cette réponse par une raison a contrario. Ce n’est pas ce qu’on trouve mais ce que l’on quitte. Ce n’est pas l’ailleurs, mais le refus de l’ici et du maintenant. Une approche négative comme est négative la dialectique d’Adorno lorsque l’histoire, au sortir des guerres, passés les derniers soubresauts, rencontre le néant. Comme toute philosophie serait en fin de compte négativité, rejet du monde factuel. Le chercheur scrute le vide. Il entrevoit les yeux clos ce qui n’est nullement visible et, probablement, n’existe pas. Il le pense pour que cela advienne. Voyager, c’est alors apercevoir ce que l’on quitte. Et quoique l’on quitte, dès lors qu’on le quitte, ne serait-ce qu’en fermant les yeux, on voyage.
Homme
Fondamentaliste. Tous comptes faits, le terme me convient. Je crois dans l’homme. Son avenir est inscrit dans ses possibilités. Il n’est que de les mettre en lumière. Mais il y a la société. Comment croire dans les hommes ? Dans la société qu’ils organisent et consentent à subir ? En son sein, l’homme est mis à mal. Il se défait, s’étiole, n’est plus que l’ombre de lui-même. Tel est le paradoxe : agir pour la vie, pour l’homme, c’est agir à la fois contre la mort et contre les hommes.