Vélo 3

Je relève des annonces, con­tacte des par­ti­c­uliers, prend des ren­dez-vous. Un pre­mier apparte­ment nous passe sous le nez. Loué en une heure. Près d’Atarazanas, en vit­rine, je trou­ve une offre pour un duplex au cen­tre-ville. “Réservé!”, s’ex­cuse l’a­gent. Il nous fait asseoir, dirige son écran d’or­di­na­teur vers nous, égrène des annonces qui répon­dent à notre critères. Après la sieste, nous visi­tons un apparte­ment dans l’an­cien quarti­er rouge. Au ren­dez-vous, le pro­prié­taire. Grison­nant, l’air débor­dé, un avo­cat, un notaire ou un chômeur déguisé: après tout, la tra­di­tion picaresque n’es pas morte. J’en prof­ite pour exposé à Gala le con­cept de Señori­to chez José Orte­ga y Gas­set. Nous mon­tons.
- Après vous!
Gala passe devant, je lui emboîte le pas. Le pro­prié­taire bal­ance sa servi­ette de cuir au bout du bras et donne dans les super­lat­ifs: la cui­sine est extra­or­di­naire, le quarti­er par­faite­ment silen­cieux, les voisins agréables, d’ailleurs pré­cise-t-il, il n’y en a pas, vous êtes au dernier étage.
Oui, mais cela ne va pas: trop petit, et puis il n’y a pas où installer un ate­lier de pein­ture.
De retour à l’a­gence, j’aperçois une autre offre. Elle est en vit­rine.
- Et ça?
- Oh, mais il fal­lait dire que vous ne visiez pas exclu­sive­ment le cen­tre!
L’a­gent déplie une carte:
- Voilà, ce duplex se trou­ve au Rin­con de la Vic­to­ria. Atten­dez que je cal­cule la dis­tance… Là! Il est à douze kilomètres.

Vélo 2

Tou­jours j’ai pen­sé qu’une endroit quel­conque, pour peu qu’il offre une niveau raisonnable de con­fort, est ce qui con­ve­nait le mieux à l’écri­t­ure. D’où mon choix de Tor­re­vie­ja. Un cli­mat con­stant, un mer belle, des habi­tants sans ambi­tion, des quartiers pop­u­laires, un marché excep­tion­nel, des prix bas et tout ce qui a dis­paru de notre société sous le coup de boutoir des grandes entre­pris­es: des épiceries, des salons de coif­fure tenus par des coif­feurs, des boulan­geries, des restau­rants de famille, des pois­son­niers-pêcheurs, des bouch­ers qui ne don­nent pas dans l’art con­tem­po­rain. Mais Gala n’a cessé de dire qu’elle s’y ennuy­erait, que c’é­tait un lieu sans cul­ture ni imag­i­na­tion, que l’es­pag­nol est une langue aux sonorités gut­turales, en défini­tive un idiome laid qui empêche de dormir. Je fai­sais val­oir l’ex­cel­lente cui­sine à base de pro­duits frais que nous pour­rions y faire, la facil­ité de la vie et la pos­si­bil­ité de louer un apparte­ment avec solar­i­um (ter­rasse en toit) fin d’y installer des chevalets de pein­ture (je veux pein­dre). Main­tenant que nous sommes au Tin­tero II, sur le bout extrême du quai de Mala­ga, dans le soleil, que la mer brasse, que le ciel est pro­fond, Gala me per­suade que c’est ici qu’il con­vient de s’in­staller, à Mala­ga, une ville qui offre les mêmes qual­ités que Tor­re­vie­ja mais qui est aus­si un lieu de cul­ture, grâce à ses musées, ses ciné­mas, et sa pop­u­la­tion, autrement plus réveil­lée que dans les faubourgs d’Alicante.

Vélo

Voilà deux ans que Gala me rabâche les oreilles avec son Munich. Quand vous lui deman­dez pourquoi elle veut y aller vivre, elle vante le Schwabing des années 1980. Je fais remar­quer qu’il a dis­paru (nous l’avons con­staté dès notre pre­mier séjour, en 2012).  “Oui, objecte-elle, mais cela ne change rien: il y a le Jardin anglais. Du reste, jus­ti­fie-t-elle, maman était blonde et dans la famille, à Padoue, nous avons tou­jours aimé la Bav­ière. Je fais remar­quer que Schwabing et le Jardin anglais sont les quartiers les plus hup­pés de la cap­i­tale, donc les pus chers. Pour peu qu’un Alle­mand (cela s’est pro­duit plusieurs fois lors de notre récent du voy­age en Asie) fasse val­oir qu’aux yeux des habi­tants des autres Län­der, Munich est un ville de tra­di­tions, peu tolérante, riche et onéreuse, Gala rétorque: “en fait, je veux aller habiter à Munich pour faire du vélo à plat.” Or, c’est ce que nous faisons aujour­d’hui, sur sa demande, à Mala­ga: nous louons qua­tre vélos Plaza de la Mari­na, tra­ver­sons le port de plai­sance, dou­blons le phare, explorons la jetée où mouil­lent à la sai­son haute les bateaux de croisière, ces bateaux-immeubles de 4000 pas­sagers (il n’y en pas en févri­er), revenons sur la plage de la Malague­ta, roulons jusqu’au Bal­n­eario — dis­tance que je con­nais bien puisque le tracé du marathon emprunte ce quai — et nous instal­lons con­tre les blocs de brisée pour boire de la bière sous un soleil radieux. Aux enfants, je mon­tre les garages sur le bas côté de la route, squat­tés il y encore peu par une com­mu­nauté de clochards qui béné­fi­ci­aient ain­si d’un ouver­ture impren­able su la mer, allumaient des feux, buvaient et dan­saient, tan­dis que Gala con­quise ne par­le plus que de Mala­ga, de sa lumière, de sa cul­ture et du vélo qu’on peut y faire à plat. Nous roulons ensuite sur cinq kilo­mètres, le long des anci­ennes habi­ta­tions de pêcheurs et man­geons au Tin­tero II, ce restau­rant de mer où les plats son ven­dus à la criée. 

Hiver

Pas d’idées, aucune prise de notes. Des prom­e­nades dans la ville, tan­tôt avec Luv, tan­tôt avec Aplo, puis les repas, précédés de longs apéri­tifs sur les ter­rass­es. Dès lun­di, la ville s’est ani­mée, mais pour les Andalous ras­sas­iés de soleil le temps est bar­bare: il fait 15 degrés.

14 février

Ce soir, dans un restau­rant ital­ien de la plaza du Perchel. partout des cou­ples, cer­tains joyeux, vol­u­biles, d’autres silen­cieux, les vis­ages fer­més. A notre gauche, une table rem­plie de fleurs attend ses hôtes. Gala rap­pelle aux enfants que nous sor­tons ensem­ble depuis 15 ans jour pour jour. 

Malaga

Dor­mi chez Olof­so avec les enfants et Gala. Nous prenons le taxi à 4h30 pour l’aéro­port. Le chauf­feur me tient un dis­cours sur les radars. Com­bi­en de fois par semaine tient-il ce dis­cours à ses clients? Envol de l’avion à 6h20. A Mala­ga, rafales de vent et vagues gris­es à l’hori­zon. La récep­tion de l’hô­tel annonce que nos cham­bres ne seront disponibles qu’en début d’après-midi. Nous lon­geons cette riv­ière large, asséchée et ordurière qui partage la ville et que per­son­ne jamais ne nomme, atteignons la place du marché Atarazanas, remon­tons la prom­e­nade com­merçante du Mar­qués de Lar­ios, revenons sur la cathé­drale et l’am­phithéâtre romain. La fatigue nous rat­trape Plaza de la Merced. Coif­fés de bon­nets, les gens sont sur les ter­rass­es. Un clar­inet­tiste joue du jazz, un gosse mon­tre des tours de magie qu’Ap­lo nous explique: la ville est toute autre qu’au mois de décem­bre. Lumineuse, enchan­tée à la veille des fêtes, elle est ce dimanche essouf­flée et triste.

Amour liquide

Dans L’amour liq­uide, Zyg­munt Bau­man insiste sur l’an­goisse que génér­erait l’en­gage­ment émo­tion­nel (amis, mais surtout amants). Aucune­ment! L’en­gage­ment qui inclut le risque est tou­jours por­teur de vie. Le prob­lème, c’est le cadre légal de cet engage­ment. Sa dimen­sion poli­tique et admin­is­tra­tive. Pour fil­er la métaphore, le prob­lème, ce n’est pas la liq­uid­ité, ce sont les éclus­es et les ingénieurs sociaux.

Rente

Plusieurs fois que j’en­tends mon col­lègue immi­gré deman­der: “sans nous, que feriez-vous? que deviendrait l’é­conomie suisse?” Nous feri­ons ce que nous voulons faire, vivre et non ce que l’État veut que nous fas­sions, tra­vailler afin que ses per­son­nels puis­sent vivre de la rente de notre travail.

Individualisme

Quel indi­vid­u­al­isme? Masse, oui! Ces soci­o­logues ont-il jamais lu Debord? Ce qu’ils pren­nent pour de la lib­erté, de l’o­rig­i­nal­ité, ce qu’il pren­nent pour des prérog­a­tives de l’in­di­vidu ne sont que des signes fab­riqués à l’échelle indus­trielle (le spec­ta­cle) et accrochés sur l’in­di­vidu comme des orne­ments sur le sapin de Noël. A la société de l’héritage, ils opposent l’ul­tra-indi­vid­u­al­isme. Mais dans la société de char­p­ente tra­di­tion­nelle, ancrée dans un ter­ri­toire, organ­isée autour du père et pérenne par le nom, l’in­di­vidu, parce qu’il est con­traint et pour autant qu’il en ait force, résiste et se con­stitue orig­i­nale­ment. Cette créa­tion de moyens pro­pres chez les meilleurs débouche à l’oc­ca­sion sur de vraies per­son­nal­ités, des fig­ures émi­nentes, pre­scrip­tri­ces d’idées, de com­porte­ment, de pro­jets. A con­trario, cet hyper­indi­vid­u­a­tion dont se pré­va­lent les soci­o­logues est en trompe l’œil.

Sion 2

Quit­tant la rue du Grand-Pont dans le vieux quarti­er de Sion, je remonte la rue de la Mar­jorie. Ces vingt dernières années, je suis venue des cen­taines de fois dis­tribuer des fly­ers et coller des affich­es dans la ville, mais parce que le temps c’est de l’ar­gent, je courais tel un dératé, n’empruntant qu’un réseau de rues com­mu­ni­quantes, évi­tant tout écart qui m’eut retardé. Ain­si n’ai-je jamais vu ce tun­nel sous la mon­tagne qui s’ou­vre en haut de la rue Mar­jorie. Je me retrou­ve rue des Châteaux, face au musée du Valais. Plce éton­nante, intem­porelle, figée dans le gran­it. Les nuages épais qui nav­iguent dans le ciel don­nent au lieu un aspect dra­ma­tique. Dans mon dos, une mai­son de base car­rée sur­mon­tée au dernier étage d’un bois décoré. Une musique joue der­rière un volet. Où que je porte mon regard, je trou­ve de l’an­cien, du vieux, de la pierre, du ciel, du silence. Cette place n’est pas une lieu de pro­duc­tion mais un lieu de vie, et, par la forme tranchée des pans de roc qui enfer­ment les quelques con­struc­tions, un lieu axi­al, enté sur le ciel. Grand bon­heur de se trou­ver là, à l’é­cart du fleuve du temps.