Mardi Olofso appelle. C’est le soir, il fait nuit. Nous discutons plus d’une heure au téléphone. Soudain, je sens quelque chose sous mes pieds (je suis assis dans le salon) et toutes les lumières de l’appartement s’éteignent.
- Tu es là?
A peine Olofso a‑t-elle le temps de dire “oui” que la communication coupe. Je sors sur la terrasse et constate que dans l’immeuble d’à côté il y a de la lumière. J’ouvre le boîtier électrique et remonte le plomb. Je rapelle Olofso:
- Il y a eu un tremblement de terre.
Cela lui paraît absurde. A moi aussi.
Plus tard, je me couche. A trois heures du matin, j’entends le chien du voisin hurler derrière le mur de ma chambre à coucher. Je me redresse dans le lit et m’aperçois que juste avant d’être tiré du sommeil, j’ai senti des vibrations. D’ailleurs, mon réveil s’est éteint. Hier soir, pour en avoir le cœur net, je tape une requête sur l’ordinateur. L’institut sismographique a répertorié huit secousses sur les dernières 48 heures. La plus forte était de 6,1 sur l’échelle de Richter. L’onde vient de la zone de la mer d’Albaran, à dix kilomètres de profondeur. Cependant j’ai beau cherché, aucune secousse n’a eut lieu aux alentours de 21h30 ni à 3 heures du matin.
Magnitude
Découverte
Un mère pousse son nouveau-né dans un landau. Elle regarde au loin, par-dessus le bébé. Celui-ci découvre la réalité le dos tourné à la rue. Arbres, immeubles, ciel, chiens, promeneurs surgissent dans son champ de vision. Je marche juste derrière l’enfant dont j’observe le visage. Les yeux s’ouvrent, se referment, clignent: l’expression ne cesse de changer. Il est tour à tour ébahi, sceptique, inquiet, surpris. Il il lève la tête, attrape une image, baisse le regard, scrute, se désintéresse, cherche ailleurs. Dans ce visage qui se confronte pour la première fois au monde, toutes les émotions sont déjà présentes.
Sperme
Quand le peuple vient à manquer, les dirigeants prennent peur. Les poissons parasites qui vivent sur le dos du poulpe géant n’aiment pas le voir maigrir. A découvert, ils disparaîtraient. Or, ce ne sont pas uniquement les rangs de la société qui se clairsèment; avec la baisse de la quantité, la qualité augmente, pire: là où elle est portée à incandescence, la critique fuse, et quand le peuple critique avec clairvoyance, les dirigeants sont nus. Ainsi faut-il regarnir les rangs dans l’urgence. Les réservoirs de population sont dans le tiers-monde? Qu’à cela ne tienne, on procède à l’importation massive de matériel humain. L’afflux d’immigrés africains n’a rien de spontané: les États vont les chercher. Imaginée par l’Amérique, défendue auprès des technocrates d’Europe, imposée aux dirigeants contre des avantages politiques (Angela Merkel en tête à qui l’on aura fait miroiter une poste à vie dans les instances supranationales qui prendront bientôt le contrôle du continent), cette stratégie prétend inverser la donne. Le débarquement de millions de jeunes hommes primitifs vise à faire circuler le sperme, version biologique de la circulation de l’agent comme propulseur de la croissance.
Meubles
Mon problème n’est pas d’acheter des meubles, mais de me débarrasser des meubles existants dont la laideur (ils sont verts et jaunes) donnent la nausée. Or, pas de cave. Il y a un garage, mais ouvert et, a mis en garde le propriétaire, les gens volent. J’en déduis qu’il aime ses meubles. La poubelle est si proche.
Bonheur
Ma vie est enthousiasmante; il ne s’y passe presque rien. A Fribourg déjà, je cherchais à atteindre cet état, mais la société suisse s’y prête mal: qui se met en retrait est bientôt rattrapé, qui insiste est puni. Et que deviennent les journées sous ce grand soleil? Je lis, je me promène sur la terrasse, je mange au restaurant avec les ouvriers, je mets mes bières au frais le matin que je bois le soir. Six heures par semaine, j’apprends le combat. Autour de moi des gens clames et serviables, et surtout, indifférents. Conquête supérieure, je ne suis le jouet d’aucune administration. Dans ces circonstances, on réalise à quel point les fonctionnaires sont des agents de cauchemar. Pour le reste, les oiseaux volent bas, la mer est bleue, la plage est déserte et je n’ai plus de voiture. A portée de main, j’ai une charcuterie, un maraîcher et un four à pain. Le samedi, près des maisons des pêcheurs, une dame fait du riz aux crustacés , une autre coud. Dans le village voisin, il y a un cordonnier. Les Chinois vendent du papier et des stylos et tout ce qu’on peut imaginer. je dors et je me réveille quand cela convient. J’écris de même.
Environnement-machines
Dans l’environnement quotidien des Espagnols, peu de machines. J’habite un faubourg ; à la ville, l’automatisation est-elle plus importante ? A peine. Cela tient aux dimensions du territoire et à l’ascendance fasciste du régime : le peuple était mis à contribution. En Suisse, c’est le contraire. Je veux prendre le train à Châtillens, je trouve une gare fermée, placardée d’avertissements et de conseils de méthode. Sur le quai, deux machines. Étant donné le nombre d’options de voyages disponibles, la procédure est complexe : on aimerait négocier la transaction au marteau plutôt qu’avec une carte de banque.