Imprécations

Le livre des plaisirs de Raoul Vaneigem — style superbe, anathèmes, force, grandil­o­quence, mais texte d’im­pré­ca­tion plutôt que pam­phlet. Le pro­fesseur génial règle con compte à un enne­mi imag­i­naire (“enne­mi philosophique” comme Deleuze dit dans Qu’est-ce que la philoso­phie “per­son­nage philosophique”) dont on peine à iden­ti­fi­er la nature der­rière les déguise­ments. Con­cev­able à l’époque des sit­u­a­tion­nistes his­toriques, ce mis­érable héros de la marchan­dise n’est quar­ante ans plus tard qu’une car­i­ca­ture néces­saire à la prise de parole.

Aéroport du sud

Les portes coulis­santes du hall des arrivées s’ou­vrent par inter­mit­tence. De l’ex­térieur, j’aperçois les chauf­feurs, les guides, les loueurs espag­nols qui atten­dent leurs clients une pan­car­te à la main. Tout en guet­tant, ils bavar­dent et plaisan­tent. Ils ont des physique de la région, teint hâlé, cheveux de jais et font leur âge: épaules car­rées et mèch­es au gel pour les jeunes, embon­point et calvi­tie pour les pères de famille. Les voyageurs sur­gis­sent en fonc­tion de la prove­nance des avions, ils sont hol­landais, anglais et sué­dois. La péri­ode n’é­tant pas aux vacances, il s’ag­it de retraités ou de jeunes, la plu­part en groupes ou en voy­ages organ­isés. J’at­tends devant ces portes pen­dant une demi-heure. J’ob­serve les expres­sions, l’al­lure, le désem­pare­ment, la ner­vosité, mais surtout le bon­heur de se trou­ver là dans la lumière et dans la chaleur comme si le Nord était d’abord un lieu de tra­vail et de pri­va­tion. Puis quelque chose me frappe qui n’ex­iste pas en Espagne: la ten­ta­tive d’échap­per à la vieil­lesse. Les femmes sont refaites, et les hommes. Quand ce n’est pas la chirurgie, c’est le sport en salle ou le vête­ment raje­u­nis­sant: mères habil­lées comme leur filles, pères qui por­tent des cos­tumes de lou­veteaux ou de foot­balleur. Une angoisse dif­fuse règne jusque dans leur joie qui est incon­nue des Espag­nols qui les accom­pa­g­nent le pan­neau ser­ré sous le bras.

Fatigue

Dans le métro pour l’aéro­port, une ado­les­cente au crâne rasé. Ce n’est pas un choix, elle est malade. Le galbe de la tête est superbe. Front déli­cate­ment incurvé, haut arron­di mar­qué par l’oc­ciput, belle tombée de nuque. Ayant per­du ses sour­cils, elle les a dess­iné au cray­on noir un peu plus haut que l’or­bite. Aus­sitôt assise au fond du wag­on, elle croise les mains sur ses genoux et s’en­dort: atten­dre sur le quai l’a épuisée.

Camaron

Ce gitan qui chante aux ter­rass­es des bistrots. Recuit de soleil, jeune, mal en point. Il s’a­vance, se devant une table de buveurs et entonne un fla­men­co inspiré. Le pub­lic le prend pour une ivrogne et se détourne. Le verre qu’il tient à la main con­tient quelques sous. Je donne une grosse pièce. Il réflé­chit et se met à chanter. A la fin du pre­mier cou­plet, il hésite, cherche ses mots.
- Tu vois, me dit-il, j’im­pro­vise et quelque fois, ça ne marche pas. Je m’en­traîne dans les bus.
Il sourit l’air navré. Il lui manque deux dents. Comme il ne trou­ve pas la suite, il pro­pose:
- Je vais te faire un petit Camaron de la Isla.

Billet d’excuse

Assom­mé, je dors six, sept, huit heures. La lumière éclaire le mar­bre du sol, chauffe le lit, illu­mine les parois; sans me réveiller, je cherche com­ment dormir encore et suis embêté: et si j’écrivais une excuse pour le pro­fesseur? si je man­quais les cours du matin? si je man­quais ceux du matin et ceux de l’après-midi? ce serait plus crédi­ble? un refroidisse­ment? ou une indi­ges­tion? Alors, je m’aperçois que c’est Aplo qui a l’é­cole, pas moi, que je suis libre, que je n’ai rien à faire de la journée. Puis, me réveil­lant, que per­son­ne ne doit aller à l’é­cole, que j’ai cinquante ans, que Aplo ne vit pas ici, en Espagne, mais en Suisse.

Modes de vie

Le mode de vie du moine est soli­taire et con­traint. La pra­tique de la foi est déclinée en exer­ci­ces con­stants, les vœux enga­gent l’in­di­vidu dans la répéti­tion sans lim­ite d’un pro­gramme qui favorise la com­mu­nion au quo­ti­di­en.
Le mode de vie de l’in­di­vidu nor­mal est con­traint de façon aléa­toire par des sol­lic­i­ta­tions extérieures dont le principe est impos­si­ble à syn­thé­tis­er et les motifs explicites con­testa­bles, ce d’au­tant plus que ces con­traintes, présen­tées comme des oblig­a­tions, sont changeantes.
Il serait aisé de con­sid­ér­er l’ar­gent dans la société cap­i­tal­iste comme un équiv­a­lent de ce qu’est la foi dans les sociétés monas­tiques, mais la ques­tion du volon­tarisme exclut cette pos­si­bil­ité: le moine veut se don­ner des con­traintes tan­dis que le citoyen subit des con­traintes (est société — société unique donc société de référence — celle qui inclut la majorité de la pop­u­la­tion, ce qui implique des con­traintes garanties par une autorité et non une adhé­sion aux con­traintes).
Le seul cas de libre ges­tion des con­traintes toléré par la société est celui où l’in­di­vidu s’ac­quit­tant de son rôle d’a­gent investi du rôle de faire cir­culer l’ar­gent, peut racheter l’in­té­gral­ité de son temps et le sous­traire aux con­traintes (sinon toutes, la plu­part).
Cela con­cerne deux types de citoyens: le riche, le pau­vre.
Pour racheter le temps dont il a besoin, l’artiste peut se gliss­er dans la peau de l’un ou de l’autre.

Négation de la subjectivité

L’échec de la nat­u­ral­i­sa­tion de la philoso­phie psy­cholin­guis­tique de l’e­sprit ramène les efforts entre­pris par les sci­ences cog­ni­tives au point où se trou­vait Descartes lorsqu’il cher­chait à réduire le dual­isme en créant dans son Traité des Pas­sions le con­cept d’ ”esprits ani­maux”: en résolvant le prob­lème par la répéti­tion du prob­lème, l’ar­gu­men­ta­tion s’en­gage dans une régres­sion à l’in­fi­ni. Mal­gré la néga­tion de l’ex­is­tence de la sub­jec­tiv­ité (qui à mes yeux exclut la démarche du champ de la philoso­phie sans l’in­clure dans celui de la sci­ence), ce courant que sous-tend une idéolo­gie abso­lutiste à voca­tion poli­tique échoue à faire système.

Brume marine

En début de soirée, quand je me mets en route pour la ville, une lumière mag­nifique illu­mine la baie. L’air est chaud, les falais­es bril­lent, un  groupe d’ado­les­cents entre à recu­lons dans la mer en bat­tant des mains. Sur le quai, les restau­ra­teurs achem­i­nent du bois noueux qu’ils entassent dans ces chaloupes en sus­pend qui ser­vent de brasero. Il est 17h30, des clients finis­sent leur repas de midi. A mesure que j’ap­proche du port de plai­sance, les plages se rem­plis­sent. Vers la grande digue, les baigneurs sont Hol­landais, Anglais, Belges, des touristes descen­dus des bateaux de croisière. Passé le secteur douanier et le pont d’embarquement des fer­ries pour l’Afrique, j’emprunte le sec­ond quai, celui des Espag­nols et brusque­ment le soleil dis­paraît, les con­tours de la ville s’estom­pent, je ne vois plus la plage, toute devient gris et vaporeux. Je cherche un foy­er d’in­cendie, je recule, j’ob­serve les gens couchés sur la plage: ils se sont lev­és, ils scru­tent l’hori­zon. J’en­tre dans les quartiers, gare mon vélo dans ne per­pen­dic­u­laire: les rues sont lumineuses et chaudes. Dans un mag­a­sin d’étoffes, je veux acheter des rideaux. Des cou­ples fraîche­ment mar­iés dis­cu­tent fronces, ourlets, jalousies — j’a­ban­donne, regagne les quais, m’in­cor­pore à cette masse d’air flou qui roule sur l’eau et envahit la ville. Je descends de vélo et vais au pas de crainte de heurter un pas­sant. Étrange phénomène. Pour mieux le mesur­er, je recom­mence. Retourne à la hau­teur du mag­a­sin, plonge dans le gris. La tem­péra­ture baisse de 5 degrés quand on fran­chit la lim­ite des deux espaces. En cil­lant des yeux, je vois cet air: il est com­posé de petites larmes qui poudroient.

Ajouts

Dans les moments de paresse, je règle mon flux musi­cal sur aléa­toire. Le ser­vice en ligne pro­pose alors des titres choi­sis de ma col­lec­tion d’al­bums aux­quels s’a­joutent des sug­ges­tions. Le mois dernier, l’al­go­rithme a été mod­i­fié. Il priv­ilégie la vente des artistes les plus com­mer­ci­aux. J’é­coute de la musique froide, on me pro­pose de la musique chaude; j’é­coute de la musique blanche, on me pro­pose de la musique noire; j’é­coute de la musique under­ground on me pro­pose son équiv­a­lent radio. Six, sept fois de suite, j’an­nule un morceau, je force la machine à pass­er au suiv­ant. Excédé, je coupe le son et sors sur la ter­rasse. Je me trou­ve alors devant mon bar­be­cue sur lequel j’ai dis­posé trois cac­tus en pot achetés au marché du ven­dre­di. Des deux fleurs du carnegiea, l’une est fanée. Quand je la sai­sis du bout des doigts, je décou­vre à sa base une géla­tine translu­cide. A l’aide d’un canif, je pique: il s’ag­it de colle dur­cie. Les fleurs ont été rajoutées pour faciliter la vente.

Morale périphérique

Con­tente-toi de ce que tu n’as pas!