La plateforme est arrivée sur le port marchand. C’était donc cela, une plateforme. Je l’ai photographiée de loin, comme je passais en voiture hier, mais les clichés sont médiocres. A cette distance, cachée par les passants, les palmiers, les grilles, les grues et les ferries, noyée dans la vitesse, elle ressemble à une araignée d’eau. Or, je sais ce qu’elle est: colossale. Quatre piliers de béton, une tour. Ainsi, le mystère demeure: comment s’est-elle déplacée le long de la côté pour arriver à bon port? Avant la fin de la semaine, je suivrai la digue pour aller y voir de près.
Continuité
Pour traverser le temps quand on vit seul, il faut suivre sa pensée. Bientôt, le rythme est constant. Le monde s’aplatit, devient paysage, il file. L’exercice n’est pas drôle, mais il est agréable. Par moments, il agace les nerfs: on ne sait plus s’arrêter, la fuite en avant s’impose. Soudain quelqu’un téléphone, annonce sa venue, frappe à la porte, s’installe. Alors la société reprend ses droits. La langue est partagée, les repas, la boisson — tout le jour, tout le temps. C’est drôle et agréable; ensuite, c’est moins drôle; enfin, c’est désagréable. Surtout à partir d’un certain âge. Car si c’est la situation habituelle de la jeunesse qui explore et cherche, c’est la situation par défaut de la vieillesse qui s’emploie à faire passer le temps. La parole tourne et revient. Les sujets tournent et reviennent. Sauf si l’on dispute avec art, mais cela suppose de s’être penché sur des textes, d’avoir fourbi ses armes, d’avoir du neuf à proposer et donc, d’avoir été, d’être seul.
Chose 2
Aucune de ces requêtes: “plateforme”, “catamaran géant”, “structures sur la mer” ne donne d’image conforme à ce que j’ai vu au large. Or, ce matin, comme le bus 160 passe près de la cimenterie, j’aperçois la chose face à la plage de l’Araña. Il s’agit d’une usine de huit piliers dressée au milieu des flots. Elle a parcouru plus de deux kilomètres depuis dimanche. D’ailleurs, elle poursuit sa route. Peut-être est-elle tractée par un sous-marin. Ce sont les brumes qui lui donnaient l’autre soir son aspect fantomatique de grande pieuvre. Étrange mastodonte de cent mètres de côté à la surface des eaux !
Silence
Le silence de la nature, qui est aussi le bruit des éléments et les cris de animaux, en montagne par exemple. Or, ce que j’aime plus que tout, c’est le silence des hommes. La nuit sur les quartiers. Le repos qui fond sur les vivants. Chacun est là, plongé dans le sommeil, protégé par des murs de pierre, sous le ciel noir.
Sens
Ces heures face à l’écran, ces heures à griffonner sur des carnets, à lire, ma vue baisse. Pour l’ouïe, c’est pire. Je dois tendre l’oreille. La droite de préférence, car depuis 2008, je souffre d’un acouphène dans la gauche: sifflement aigu et incessant. En revanche, le nez, que j’ai gros, fait des merveilles. Mon odorat s’affine. Je suis capable de sentir une effluve à dix mètres. Quand je remarque: “quelqu’un allume un feu”, ce n’est que quelques minutes plus tard que les gens qui m’accompagnent sont en mesure de confirmer.
Chose
Lors d’une course de fond, la pensée ressemble à une valve. Elle libère des contenus incertains sur un rythme saccadé. Cela tient à la foulée, mais aussi à l’impossibilité de mobiliser pleinement l’esprit, requis comme il l’est par l’effort. Se produisent alors des hallucinations rationnelles. Ce soir, autour de dix-huit heures, tandis que les familles finissent leur repas du dimanche, je courais en direction d’Almería. La piste de sable qu’empruntent cyclistes et marcheurs passent entre le quai et la plage. Soudain, je lève les yeux et aperçois une homme qui porte les tables de lois de Moïse. Il s’agit en fait d’un garçon de café qui tient pressé contre sa poitrine deux séries de chaises blanches. Plus loin, je vois un coléoptère géant. La dernière apparition est plus inquiétante. Un heure plus tard, sur le retour, je regarde la mer. Soudain, une pieuvre mécanique émerge de la brume. Massive et grêle, elle se tient sur l’horizon. Jamais je n’ai vu pareille silhouette. Pour donner une idée de la vision, on peut penser à une araignée d’eau, mais ici, le monstre est mécanique: pattes courbes, plateforme centrale et une tour de plusieurs dizaines de mètres. Je la suis des yeux. Impossible de savoir si elle avance. Elle est de face, à quelque 10 kilomètres. Énorme. Un catamaran? Trop haut. Une plateforme industrielle? A cet endroit? Ce matin, il n’y avait rien. Des films tels que Battle Los Angeles 2012 ou World War Z me reviennent en mémoire. Même image inaugurale. Quelque chose apparaît. Puis l’apocalypse se déclenche. Je continue de courir. Un hélicoptère de la police remonte la côte à basse altitude. Sur la plage, les baigneurs le désignent à leurs enfants. Mais nul ne semble voir cette machine qui se dresse sur l’eau. Je me frotte les yeux. La chose est toujours là. Quand un groupe de passants marque un arrêt sur le quai. Les hommes lèvent le bras, pointent sur la chose, les femmes mettent leurs mains en visière. Ces gens-là habitent toute l’année au bord de l’eau, se promènent pour ainsi dire chaque jour sur le quai et ils sont surpris. Je poursuis mon chemin, pénètre dans le premier d’une longue série de tunnels (percés dans la falaise). Quand je ressors près de mon village, la chose a disparue.
Art et alcool
Alfred Jarry qui se fait livrer le vin rouge par camion-citerne. Le peintre Francis Bacon qui rejoint tous les soirs ses amis, se saoule au champagne, ne mange que des huîtres. Jim Harrsion, morigénant son ami l’écrivain Thomas McGuane: “un litre d’accord, mais pas deux litres de whisky par jour Thomas, tu exagères!”… Duras, six mois de coma. Kerouac qui s’écoule sur un chiotte et se fait pisser dessus pendant toute la nuit. Sylvain Tesson qui tombe du toit d’un chalet. Asger Jorn ivre-mort qui rejoint Londres en pilotant son avion. Debord assis devant sa cheminée, si lourd qu’il peut à peine se lever pour recevoir ses hôtes. Je pourrais remplir des pages…
Vent
Grand vent sur la plage. Le sable vole. Je mange une paella sou une parasol rouge. Un couple de Français demande de la sangria. Il n’y en a pas. J’explique ce qu’est le “tinto de verano”. Des Charentais. Mil quatre cent kilomètres d’une traite. Sujet de conversation favori des retraités épris de transhumance, la route: le nombre de pistes, les aires de dégagement, les péages. Une science comparée des réseaux autoroutiers. A Madrid, un périphérique saturé. Trois heures de perdues.
- Mais enfin, nous sommes à la retraite, me dit le monsieur avec cette jubilation de celui qui a réussi son coup.
- Moi aussi, ais-je envie de lui dire.
Au lieu de quoi, je passe les lunettes pour me protéger d’une nouvelle rafale de vent.
- C’est souvent comme ça? Demande la dame.
- Jamais.
Peu après, des flammes échappées du barbecue du restaurant mettent le feu à la tente.
Pour le bombardement de la ville de Genève
“Oh, me dit cette fille, quelle chance d’habiter Genève, c’est si cosmopolite!“
Commentaire de touriste! Cosmopolitisme est d’ailleurs un terme impropre. Il suppose une communication entre des personnes héritant de leur culture. Qu’avons-nous dans Genève (dans toutes les villes qui font dortoir économique selon le principe du plus petit dénominateur commun), sinon un entassement d’identités fondée sur la seule extériorité: couleur de la peau, habits, signes religieux, langues. Pareille division de la société ne profite qu’à une idéologie, celle de l’argent. Dans cette mesure, Genève est en effet un parangon. L’Etat se félicite d’accueillir dans ses murs ces agences de paix post-gouvernementales dont la mission est d’émettre des avis sur le monde tel qu’il devrait être. Il fait bien: d’un côté, le dortoir accoté à la machine à production, le réel, d’autre part, des contingents de bien-pensants, occupés à la production symbolique, la fiction. Tout cela pour que circule à bonne vitesse un argent sur lequel l’Etat (de moins en moins) et l’oligarchie (de plus en plus) exerce son racket.
Essai
Chaque matin, avant la venue des chaleurs, penché sur le texte de l’essai, ne posant sur la page que quelques phrases par heure, principalement occupé à décider du cheminement intellectuel et de l’agencement des références. Un travail aux antipodes de l’écriture de fiction. Les poètes vieillissent bien: c’est l’aura des mots, le jeu et la lumière, le chatoiement. La prose technique est un sac à rides. Encore, quand c’est académique, le terrain est jalonné, mais ici je spécule. A vrai dire, quand je lâche le morceau — une semaine durant lorsque je suis allé débattre en France autour de Fordetroit - j’ai peur de réengager le combat. Comme si j’allais trouver le texte refermé sur soi. Un moule sombre et dure, impossible à éventrer, même au couteau plat. Cependant, le propos avance. Tout à l’heure, nouvelle angoisse. Maintenant que le squelette de l’ouvrage est apparent, la chair. Si je voulais référencer correctement mes thèses, il me faudrait consacrer dix ans à la lecture. Mais alors, je ne pourrais probablement plus les soutenir. Noyé dans la complexité, je serais contraint d’abstraire une partie de l’essai que j’étudierais dans le détail, négligeant le reste par souci d’honnêteté intellectuelle. Je me dis alors que le rôle d’un essai est précisément d’assembler des savoirs que l’on possède sans les maîtriser entièrement.