Chose 3

La plate­forme est arrivée sur le port marc­hand. C’é­tait donc cela, une plate­forme. Je l’ai pho­tographiée de loin, comme je pas­sais en voiture hier, mais les clichés sont médiocres. A cette dis­tance, cachée par les pas­sants, les palmiers, les grilles, les grues et les fer­ries, noyée dans la vitesse, elle ressem­ble à une araignée d’eau. Or, je sais ce qu’elle est: colos­sale. Qua­tre piliers de béton, une tour. Ain­si, le mys­tère demeure: com­ment s’est-elle déplacée le long de la côté pour arriv­er à bon port? Avant la fin de la semaine, je suiv­rai la digue pour aller y voir de près.

Continuité

Pour tra­vers­er le temps quand on vit seul, il faut suiv­re sa pen­sée. Bien­tôt, le rythme est con­stant. Le monde s’aplatit, devient paysage, il file. L’ex­er­ci­ce n’est pas drôle, mais il est agréable. Par moments, il agace les nerfs: on ne sait plus s’ar­rêter, la fuite en avant s’im­pose. Soudain quelqu’un télé­phone, annonce sa venue, frappe à la porte, s’in­stalle. Alors la société reprend ses droits. La langue est partagée, les repas, la bois­son — tout le jour, tout le temps. C’est drôle et agréable; ensuite, c’est moins drôle; enfin, c’est désagréable. Surtout à par­tir d’un cer­tain âge. Car si c’est la sit­u­a­tion habituelle de la jeunesse qui explore et cherche, c’est la sit­u­a­tion par défaut de la vieil­lesse qui s’emploie à faire pass­er le temps. La parole tourne et revient. Les sujets tour­nent et revi­en­nent. Sauf si l’on dis­pute avec art, mais cela sup­pose de s’être penché sur des textes, d’avoir four­bi ses armes, d’avoir du neuf à pro­pos­er et donc, d’avoir été, d’être seul.

Chose 2

Aucune de ces requêtes: “plate­forme”, “cata­ma­ran géant”, “struc­tures sur la mer” ne donne d’im­age con­forme à ce que j’ai vu au large. Or, ce matin, comme le bus 160 passe près de la cimenterie, j’aperçois la chose face à la plage de l’Araña. Il s’ag­it d’une usine de huit piliers dressée au milieu des flots. Elle a par­cou­ru plus de deux kilo­mètres depuis dimanche. D’ailleurs, elle pour­suit sa route. Peut-être est-elle trac­tée par un sous-marin. Ce sont les brumes qui lui don­naient l’autre soir son aspect fan­toma­tique de grande pieu­vre. Étrange mastodonte de cent mètres de côté à la sur­face des eaux !

Silence

Le silence de la nature, qui est aus­si le bruit des élé­ments et les cris de ani­maux, en mon­tagne par exem­ple. Or, ce que j’aime plus que tout, c’est le silence des hommes. La nuit sur les quartiers. Le repos qui fond sur les vivants. Cha­cun est là, plongé dans le som­meil, pro­tégé par des murs de pierre, sous le ciel noir.

Sens

Ces heures face à l’écran, ces heures à grif­fon­ner sur des car­nets, à lire, ma vue baisse. Pour l’ouïe, c’est pire. Je dois ten­dre l’or­eille. La droite de préférence, car depuis 2008, je souf­fre d’un acouphène dans la gauche: sif­fle­ment aigu et inces­sant. En revanche, le nez, que j’ai gros, fait des mer­veilles. Mon odor­at s’affine. Je suis capa­ble de sen­tir une effluve à dix mètres. Quand je remar­que: “quelqu’un allume un feu”, ce n’est que quelques min­utes plus tard que les gens qui m’ac­com­pa­g­nent sont en mesure de confirmer.

Chose

Lors d’une course de fond, la pen­sée ressem­ble à une valve. Elle libère des con­tenus incer­tains sur un rythme sac­cadé. Cela tient à la foulée, mais aus­si à l’im­pos­si­bil­ité de mobilis­er pleine­ment l’e­sprit, req­uis comme il l’est par l’ef­fort. Se pro­duisent alors des hal­lu­ci­na­tions rationnelles. Ce soir, autour de dix-huit heures, tan­dis que les familles finis­sent leur repas du dimanche, je courais en direc­tion d’Almería. La piste de sable qu’empruntent cyclistes et marcheurs passent entre le quai et la plage. Soudain, je lève les yeux et aperçois une homme qui porte les tables de lois de Moïse. Il s’ag­it en fait d’un garçon de café qui tient pressé con­tre sa poitrine deux séries de chais­es blanch­es. Plus loin, je vois un coléop­tère géant. La dernière appari­tion est plus inquié­tante. Un heure plus tard, sur le retour, je regarde la mer. Soudain, une pieu­vre mécanique émerge de la brume. Mas­sive et grêle, elle se tient sur l’hori­zon. Jamais je n’ai vu pareille sil­hou­ette. Pour don­ner une idée de la vision, on peut penser à une araignée d’eau, mais ici, le mon­stre est mécanique: pattes courbes, plate­forme cen­trale et une tour de plusieurs dizaines de mètres. Je la suis des yeux. Impos­si­ble de savoir si elle avance. Elle est de face, à quelque 10 kilo­mètres. Énorme. Un cata­ma­ran? Trop haut. Une plate­forme indus­trielle? A cet endroit? Ce matin, il n’y avait rien. Des films tels que Bat­tle Los Ange­les 2012 ou World War Z me revi­en­nent en mémoire. Même image inau­gu­rale. Quelque chose appa­raît. Puis l’apoc­a­lypse se déclenche. Je con­tin­ue de courir. Un héli­cop­tère de la police remonte la côte à basse alti­tude. Sur la plage, les baigneurs le désig­nent à leurs enfants. Mais nul ne sem­ble voir cette machine qui se dresse sur l’eau. Je me frotte les yeux. La chose est tou­jours là. Quand un groupe de pas­sants mar­que un arrêt sur le quai. Les hommes lèvent le bras, pointent sur la chose, les femmes met­tent leurs mains en visière. Ces gens-là habitent toute l’an­née au bord de l’eau, se promè­nent pour ain­si dire chaque jour sur le quai et ils sont sur­pris. Je pour­su­is mon chemin, pénètre dans le pre­mier d’une longue série de tun­nels (per­cés dans la falaise). Quand je ressors près de mon vil­lage, la chose a disparue. 

Art et alcool

Alfred Jar­ry qui se fait livr­er le vin rouge par camion-citerne. Le pein­tre Fran­cis Bacon qui rejoint tous les soirs ses amis, se saoule au cham­pagne, ne mange que des huîtres. Jim Harr­sion, morigé­nant son ami l’écrivain Thomas McGuane: “un litre d’ac­cord, mais pas deux litres de whisky par jour Thomas, tu exagères!”… Duras, six mois de coma. Ker­ouac qui s’é­coule sur un chiotte et se fait piss­er dessus pen­dant toute la nuit. Syl­vain Tes­son qui tombe du toit d’un chalet. Asger Jorn ivre-mort qui  rejoint Lon­dres en pilotant son avion. Debord assis devant sa chem­inée, si lourd qu’il peut à peine se lever pour recevoir ses hôtes. Je pour­rais rem­plir des pages…

Vent

Grand vent sur la plage. Le sable vole. Je mange une pael­la sou une para­sol rouge. Un cou­ple de Français demande de la san­gria. Il n’y en a pas. J’ex­plique ce qu’est le “tin­to de ver­a­no”. Des Charentais. Mil qua­tre cent kilo­mètres d’une traite. Sujet de con­ver­sa­tion favori des retraités épris de tran­shu­mance, la route: le nom­bre de pistes, les aires de dégage­ment, les péages. Une sci­ence com­parée des réseaux autoroutiers. A Madrid, un périphérique sat­uré. Trois heures de per­dues.
- Mais enfin, nous sommes à la retraite, me dit le mon­sieur avec cette jubi­la­tion de celui qui a réus­si son coup.
- Moi aus­si, ais-je envie de lui dire.
Au lieu de quoi, je passe les lunettes pour me pro­téger d’une nou­velle rafale de vent.
- C’est sou­vent comme ça? Demande la dame.
- Jamais.
Peu après, des flammes échap­pées du bar­be­cue du restau­rant met­tent le feu à la tente.

Pour le bombardement de la ville de Genève

“Oh, me dit cette fille, quelle chance d’habiter Genève, c’est si cos­mopo­lite!“
Com­men­taire de touriste! Cos­mopolitisme est d’ailleurs un terme impro­pre. Il sup­pose une com­mu­ni­ca­tion entre des per­son­nes héri­tant de leur cul­ture. Qu’avons-nous dans Genève (dans toutes les villes qui font dor­toir économique selon le principe du plus petit dénom­i­na­teur com­mun), sinon un entasse­ment d’i­den­tités fondée sur la seule extéri­or­ité: couleur de la peau, habits, signes religieux, langues. Pareille divi­sion de la société ne prof­ite qu’à une idéolo­gie, celle de l’ar­gent. Dans cette mesure, Genève est en effet un parangon. L’E­tat se félicite d’ac­cueil­lir dans ses murs ces agences de paix post-gou­verne­men­tales dont la mis­sion est d’émet­tre des avis sur le monde tel qu’il devrait être.  Il fait bien: d’un côté, le dor­toir accoté à la machine à pro­duc­tion, le réel, d’autre part, des con­tin­gents de bien-pen­sants, occupés à la pro­duc­tion sym­bol­ique, la fic­tion. Tout cela pour que cir­cule à bonne vitesse un argent sur lequel l’E­tat (de moins en moins) et l’oli­garchie (de plus en plus) exerce son rack­et.
 

Essai

Chaque matin, avant la venue des chaleurs, penché sur le texte de l’es­sai, ne posant sur la page que quelques phras­es par heure, prin­ci­pale­ment occupé à décider du chem­ine­ment intel­lectuel et de l’a­gence­ment des références. Un tra­vail aux antipodes de l’écri­t­ure de fic­tion. Les poètes vieil­lis­sent bien: c’est l’au­ra des mots, le jeu et la lumière, le cha­toiement. La prose tech­nique est un sac à rides. Encore, quand c’est académique, le ter­rain est jalon­né, mais ici je spécule. A vrai dire, quand je lâche le morceau — une semaine durant lorsque je suis allé débat­tre en France autour de Forde­troit - j’ai peur de réen­gager le com­bat. Comme si j’al­lais trou­ver le texte refer­mé sur soi. Un moule som­bre et dure, impos­si­ble à éven­tr­er, même au couteau plat. Cepen­dant, le pro­pos avance. Tout à l’heure, nou­velle angoisse. Main­tenant que le squelette de l’ou­vrage est appar­ent, la chair. Si je voulais référencer cor­recte­ment mes thès­es, il me faudrait con­sacr­er dix ans à la lec­ture. Mais alors, je ne pour­rais prob­a­ble­ment plus les soutenir. Noyé dans la com­plex­ité, je serais con­traint d’ab­straire une par­tie de l’es­sai que j’é­tudierais dans le détail, nég­ligeant le reste par souci d’hon­nêteté intel­lectuelle. Je me dis alors que le rôle d’un essai est pré­cisé­ment d’assem­bler des savoirs que l’on pos­sède sans les maîtris­er entièrement.