Après la sieste, je me mets en devoir de réfléchir à la notion de coupure historique telle que je prétends la développer dans l’essai. Voyant aussitôt que le temps va manquer pour travailler un chapitre entier, je prends le parti de résumer les lignes directrices de l’argumentation. Mais voilà, je prends des notes depuis dix ans, elles sont réparties dans plus de vingt carnets et si au début du travail, en mars, j’ai relu l’ensemble, groupé les notes par sujet, attribué des codes à ces carnets, puis reporté ces codes sur un tableau blanc au-dessus des groupes, je déchiffre aujourd’hui ces codes sans retrouver les carnets ou trouve des carnets sans mention de codes. En ce qui concerne la coupure historique, c’est encore plus grave: alors que j’étais à bord train Genève- Fribourg, je me suis mis en devoir de synthétiser mes idées, certain d’aborder bientôt cette notion. D’ailleurs, j’y étais parvenu et fort content, je tenais ce plan de travail pour abouti, donc prêt à l’usage. Or, le lendemain, je veux me relire et, impossible de retrouver le plan! Excédé, je finis par réunir tous mes carnets (et cahiers, blocs, feuilles volantes) en une pile et procède à leur lecture avec méthode, c’est à dire page après page. Rien. Les notes prises dans le train ont disparu. Cela avait lieu il y deux mois, en avril. Cet après-midi, comme j’ai expliqué, après la sieste, je recommence l’exercice: résumer mon propos autour de la notion de coupure historique. Je vais au tableau blanc, utilise les codes pour mettre la main sur les carnets correspondants. Au bout de deux heures, j’ai un canevas. A aucun moment, je ne pense aux notes prises dans le train. Or, à vingt heures, après ma séance de sport sur le toit, je jette un œil à un livre ouvert renversé sur le coin de mon bureau depuis mon emménagement dans l’appartement espagnol, La première révolution industrielle par Patrick Verley. Et quelle révolution: toutes les notes sont là, sur les pages blanches, à la fin du livre!
Norbert Wiener
Dans les années 1950, l’inventeur de la cybernétique Norbert Wiener a refusé d’inaugurer des recherches sur la traduction automatique pour le compte de Warren Weaver estimant que “les délimitations entre les mots des différentes langues sont trop vagues, et les connotations émotionnelles et culturelles trop importantes pour croire en quelque projet de traduction quasi mécanique”, fidèle en cela à sa critique humaniste de la communication exclusivement fonctionnelle
Ordre
La femme de ménage prend son travail à 14 heures. Elle aspire, astique les meubles, nettoie les deux salles de bains, lave le carrelage de la terrasse. Quand je rentre du restaurant, elle s’occupe de la cuisine, je fais la sieste. Quand je reviens à mon bureau, elle s’occupe des chambres. A 17h30, je sors et la laisse seule dans l’appartement. Elle passe alors la serpillière sur l’ensemble des surfaces et finit pas la cuisine. A vingt et une heures trente, lorsque je rentre chez moi, j’ose à peine traverser le salon avec mon vélo: tout brille, tout est grand. Au lieu de pousser le vélo, je le porte en veillant à ce que les roues ne tournent pas ce qui répandrait le sable de la plage sur le carreau. Alors, je vais dans la cuisine, bois de l’eau, de la bière, mange un peu, dépose l’assiette dans l’évier. Le lendemain, je recommence: c’est l’heure du petit déjeuner. Nouvelle assiette dans l’évier, le café déborde, un couteau tombe, un reste de beurre gicle sur le sol — j’essuie. Le premier jour, on aperçoit à travers le désordre qui s’installe le résultat obtenu par la femme de ménage. Le second aussi. Le troisième, cela dépend. A condition que l’on range, que les déplacements soient prudents. Dix jours plus tard, bien qu’on ait veillé à garder les choses à leur place, chiffonné l’eau qui coule, ajusté les draps, bref, bien que l’on ait veillé à la conservation générale de l’appartement, il semble impossible de revenir au point de départ. Il faudrait un miracle. Ce miracle, c’est la femme de ménage. Le désordre social s’installe au même rythme. D’abord discret, puis pesant, enfin sans solution. Et il n’y a pas de femme de ménage miracle.
Assange
Que Julian Assange vive depuis quatre ans réfugié à l’ambassade d’Equateur en plein Londres pour délit d’opinion (quand bien mêmes les prétendues charges retenues contre lui par la Suède sont d’ordre pénale) sans que cela n’inquiète les associations de défense des droits de l’homme, habituellement si promptes à tourner le couteau dans la plaie, montre leur collusion avec le pouvoir. Cet acharnement des fausses démocraties a bâillonner un homme qui incarne tout ce que le discours universaliste des puissances occidentales revendique rappelle l’affaire de József Mindszenty, ce prêtre accusé en 1948 de conspiration anti-communiste par le régime hongrois et condamné. Revenant au pays lors de l’insurrection de 1956 pour soutenir Imre Nagy, réfugié à l’ambassade des États-Unis, au centre de Budapest, suite à l’intervention des troupes soviétiques, il y restera 15 ans. Répétition de l’histoire qui témoigne de la dimension diabolique du pouvoir.
Gide-Green
De tout, Gide faisait littérature. Son journal en témoigne. En 1900, quand il démissionne de son poste de maire de la Roque-Bagnard, commune où il possédait un château, il cisèle ses phrases pour dire le peu de goût qu’il a de la fonction politique (un habitant de sa commune rencontré à Caen le mois dernier m’a fait lire la note qu’il avait prise à ce sujet). Le drame de sa vie, l’amour pour sa cousine Madeleine, conquête impossible aboutissant à des fiançailles quinze ans après les premières séductions, traverse toute l’œuvre. Lorsqu’il voyage en Algérie, il raconte ses aventures quotidiennes avec des garçons des ruelles de Biskra. Elles lui vaudront d’être surnommé “le démon de seize heures”. A son honneur encore, la rédaction (freinée par l’entourage intellectuel qui confine la publication à un cercle restreint — longtemps ne seront livrés au public que deux chapitres de l’essai) du Corydon, défense philosophique de l’homosexualité dans laquelle Gide conjugue pudeur et militantisme. De façon générale, son approche littéraire de la vie montre un esprit en quête permanente de vérité et capable de l’affronter aussi bien dans les choses intimes que dans les circonstances publiques. Attitude que l’on peut opposer à celle d’un Julien Green qui dans les milliers de pages que compte son journal expose les débats de conscience d’une âme aux prise avec Dieu sans jamais dire un mot de son homosexualité.
Africains
“Il va falloir importer vingt millions d’Africains dans les prochaines années”, écrit le Monde. Qu’est-ce que ce “falloir”? Malhonnête. Qui tait ses présupposés. Il ne faut pas, il faudrait, pour autant que la population se déclare le partisan d’une croissance de l’économie qui permet à une élite de vivre du surtravail des masses, qui permet aux jeunes de refuser tout travail qui ne relève pas du loisir, qui permet d’entretenir un fonctionnariat pléthorique et inerte, qui permet de garantir des droits matériels compensatoires aux catégories professionnelles dont le travail est relocalisé dans les pays pauvres, qui permet enfin d’augmenter nos achats de biens de consommation ostentatoires. Alors, si l’on veut tenir à bout de bras cet édifice absurde et chancelant, il faut en effet importer vingt millions d’Africains à qui l’on aura fait miroiter une participation aux avantages de notre société. Ce qui permet d’établir que la politique de l’Occident envers l’Afrique demeure ce qu’elle a toujours été: une politique du continent-réservoir.
Théorie
- Bon les gars, pour ce qui est de la théorie, c’est assez simple.
L’entraîneur prend sa feuille.
- Premièrement, commotion. Mémorisez parce que ça fait aussi partie de l’examen! Donc, commotion… Deuxième point, blessure légère. Troisième, blessure grave. Et quatrième?
Il nous fixe.
- Eh bien quoi? Mais mort bien sûr! Qu’est-ce qu’on apprend toute l’année? A tuer.