“Il va falloir importer vingt millions d’Africains dans les prochaines années”, écrit le Monde. Qu’est-ce que ce “falloir”? Malhonnête. Qui tait ses présupposés. Il ne faut pas, il faudrait, pour autant que la population se déclare le partisan d’une croissance de l’économie qui permet à une élite de vivre du surtravail des masses, qui permet aux jeunes de refuser tout travail qui ne relève pas du loisir, qui permet d’entretenir un fonctionnariat pléthorique et inerte, qui permet de garantir des droits matériels compensatoires aux catégories professionnelles dont le travail est relocalisé dans les pays pauvres, qui permet enfin d’augmenter nos achats de biens de consommation ostentatoires. Alors, si l’on veut tenir à bout de bras cet édifice absurde et chancelant, il faut en effet importer vingt millions d’Africains à qui l’on aura fait miroiter une participation aux avantages de notre société. Ce qui permet d’établir que la politique de l’Occident envers l’Afrique demeure ce qu’elle a toujours été: une politique du continent-réservoir.
Théorie
- Bon les gars, pour ce qui est de la théorie, c’est assez simple.
L’entraîneur prend sa feuille.
- Premièrement, commotion. Mémorisez parce que ça fait aussi partie de l’examen! Donc, commotion… Deuxième point, blessure légère. Troisième, blessure grave. Et quatrième?
Il nous fixe.
- Eh bien quoi? Mais mort bien sûr! Qu’est-ce qu’on apprend toute l’année? A tuer.
Monastère
Belle salle de classe aux pupitres de bois blond. Nous sommes quatre élèves sur ce banc, garçons et filles assis en demi-cercle. Le professeur donne lecture d’un texte de Racine. Il défile, élégant et supérieur, mais humble, dévoué. Soudain il ferme son livre et me tend un chat.
- Déposez-le derrière vous!
Je fais valoir que c’est une mauvaise idée, que j’ai déjà un bébé dans le dos et que ces deux-là ne feront pas bon ménage. En réalité, je ne veux pas d’un animal derrière moi.
Le professeur termine la lecture, puis donne les consignes de tenue. Il fait venir un élève et montre comment afficher à hauteur d’épaules, sous la nuque, une bande de tissu comportant notre nom et celui de la classe.
- Au cas où vous vous perdriez!
Aussitôt, nous sommes jetés dans le monde. Je marche à travers les blés ondoyants. Un monastère se dresse sur la colline. Dans le verger, des pommes, des cerises. Je rejoins une tablée de mangeurs. Tous n’ont pas pris place. Ils se font des politesses. J’essaie de comprendre les règles locales de la préséance. Je fais signe à un mangeur de me précéder. Puis à un autre. Maintenant, il ne reste plus qu’une place sur le banc. Or, elle est creuse, c’est une chiotte. Le maître de cérémonie cherche le couvercle. Il trouve un morceau de planche, veux l’ajuster. J’essaie de m’asseoir. Cela ne va pas: je vais tomber dans la fosse à merde. Il est ennuyé: cette planche qui peine à s’ajuster est un défi esthétique. Cependant les commensaux passent les plats. La nourriture est délicieuse. Mon voisin découpe une tranche dans un gâteau au chocolat. Considérant l’importance de cette tranche, je vois que je vis pauvrement, dans un endroit sans culture, en Espagne, au bord de la mer, avec des gens frustes. Quel monde raffiné forme cette tablée de sybarites! Prétextant que je n’ai pas encore goûté au salé, je refuse la tranche de gâteau .
Plus tard, quand j’atteins le cloître du monastère, un guide vient à ma rencontre. Il m’entretient de ma pièce de théâtre.
- Laquelle, celle dont le héros est un pneu?
Et comme il m’explique l’échec de ses démarches à Paris, je le rassure:
- Ah, le contemporain, ce n’est pas facile!
Satisfait de m’en tirer à bon compte, je quitte le monastère pour divaguer à travers champs. Dans les blés je trouve monté sur chevalet une petite toile dans le style pompier. Elle est signée A. Schmidt. Un paysage de campagne. J’hésite à la voler, mais non, dans ce monde, cela ne se fait pas. Plus loin, je trouve de vielles montagnes russes. Affaissées, brunies par la rouille, elles ressemblent à la carcasse d’un dinosaure. A son pied, des tréteaux. Tout un personnel s’agite. Des agents de la culture de Salamanque, me dis-je aussitôt. Je regarde les filles, elles sont belles. Mais quand je me rapproche, je vois ce qu’elles sont, des agents de la culture, des agents qui font circuler cette bouillie de l’esprit qui nous emportera tous. D’ailleurs, elles remontent dans le bus qui les a amenées, avec leurs coiffures, leurs ongles vernis et leurs classeurs de gestionnaires. Je me tourne à nouveau vers les champs. Un moine en habit blanc cueille une pomme. Ma contemplation est interrompue par un bruit. Il vient de l’intérieur d’un bâtiment sans fenêtres. Trois ouvriers s’apprêtent à punir un agent de la culture qui a molesté une vierge. Le plus remonté retire sa ceinture pour le fesser. Finalement, c’était une mise en scène. La jeune fille tombe dans les bras de l’ouvrier et l’embrasse. Celui-ci lui enfile deux doigts, à travers le tissu du pantalon, dans le postérieur de la vierge. Puis il lâche prise et emmène ses camarades sur ce mot d’ordre:
- Il y a mieux à faire pour les hommes que de s’intéresser aux femmes!
Bords de mer
Eau limpide sur le bord de mer, les courants ont éloigné ces nuages jaunes qui les mauvaises semaines ourlent les plages. Près du rocher, des gosses pédalent des pieds sur des dauphins gonflables, les familles ont dressé des tentes, les stéréos des voitures hurlent du flamenco à travers les coffres ouverts. Quand j’atteins le point le plus élevé du chemin que j’emprunte pour gagner la ville, une barque de rameurs défile au large. Six hommes rament dos au vent, le septième barre debout. C’est lui qui se noiera dans le roman d’enquête que j’écrirai pour m’amuser. Puis vient la crique de l’Araña, celel de la fabrica, avec sa cimenterie et le quai aux sardines et ses cent restaurants (en fait quatre-vingt deux, Aplo et moi les avons compté en avril). Les touristes étrangers sont arrivés, mais les lieux réquisitionnés demeurent: la table de joueurs de cartes, le banc des grands pères, le couple qui vit dans sa camionnette contre le déverseur des égouts. Enfin, le long quai en dalles blanches qui mène à la marina et au port avec ses populations: les chats qui vivent sur les blocs de pierre et chassent à l’intérieur du dédale, le fitness à ciel ouvert, l’alignement des gargotes. Après l’entraînement, verrée avec les camarades. Un fonctionnaire de la ville, un agent de sécurité, un militaire, un bachelier. A tour de rôle chacun évoque la construction d’un immeuble sur une plage connue, son interdiction d’exploitation après achèvement du chantier, son abandon et sa destruction. Et de donner en millions la somme que les autorités et les promoteurs se sont mises dans les poches. Puis le militaire:
- Un garde civil gagne 1200 Euros, un garde national, 1400 Euros. Quant au municipal, c’est une honte, c’est là qu’on voit où va notre argent, figurez-vous qu’il gagne jusqu’à 2100 Euros!
Hors antenne
Fautes de français à répétition sur France-Culture. Ce n’est pas que la nouvelle génération ne sache les règles, c’est qu’elle les tient pour négligeables. A l’instant, au journal de huit heures: “…ce n’est que si seulement la sanction…”. Et annonçant l’heure: “…il est douze heure trente et un”. Personne ne corrige. Hors antenne, peut-être?
Villes
Les villes suisses ne sont pas en Suisse; ni les anglaises en Angleterre; les villes sont désormais les carrefours électroniques d’un réseau. Leur territoire ne définit plus leur évolution. Ce qui les compose — éléments matériels et humains — circule de ville en ville à travers le monde plat du capitalisme sans passer par les campagnes. C’est donc là qu’il faut trouver refuge.
Pop-corn time
A l’instant, j’écoutais une conférence sur internet. En même temps, je mangeais des chips. Du moins j’essayais, car j’ai bientôt abandonné. Qu’on m’explique comment on peut manger des chips et suivre en même temps le raisonnement d’un professeur qui parle en chaire. Jusqu’ici, je n’ai jamais acheté de tonneau de pop-corn dans une salle de cinéma publique. Il faut que j’essaie. Si je peux combiner pop-corn et film, cela signifiera-t-il que la possibilité de manger en interprètant des images dépend de la complexité de ces dernières, ou du discours qui l’accompagne? A Mexico, en 1985, j’ai assisté à la première du film de John Huston Sous le volcan. Le public était venu avec des glaces, des bonbons, des pop-corn et des boissons. Un capharnaüm. Mais quand le film a démarré, ce fut pire. Les gens parlaient. Celui qui comprenait expliquait au reste de la famille le déroulé des événements. Parfois la bouche pleine. Ce soir-là, je me souviens de m’être dit: il y a des cinémas au Mexique, mais on ne peut aller au cinéma.
Passage des vivants
Comment marquer son passage de vivant quand les marques propres sont industrielles? Question qui ne se pose pas pour les individus partisans de l’industrialisation de l’homme, ceux qui, nés au milieu d’un magasin mondial des marques numériques, se sont forgés une personnalité propre qui n’est que l’addition et la combinaison de marques industrielles. En d’autres termes, ces individus jugent inutile le socle humaniste de la civilisation quand ils ne le condamnent pas au nom de ses crimes. Cela revient à passer à la trappe tout ce qui a fait advenir l’homme libre des sociétés occidentales donc l’homme industriel. Et cependant, cela peut se faire sans contradiction en arguant d’un changement de paradigme. Il y a un homme contemporain fruit d’un devenir millénaire et un homme à venir, fruit de la rupture avec l’homme contemporain. Quelle que soit la position que l’on adopte face à cette évolution, deux choses apparaissent certaines. D’abord, dire n’est pas résister, parce que le progrès est un dire qui passe à l’acte alors que le dire de la critique n’est qu’un dire symbolique et que nos valeurs dominantes sont matérielles. Ensuite, que l’origine psychologique de cette aventure qui s’annonce est la fatigue de l’être occidental dans sa confrontation héroïque à la mort.
Opinions
Des opinions de chacun, il faudrait mettre sous réserve celles qui relèvent de la défense de l’intérêt professionnel; celles qui relèvent de la défense de l’intérêt amoureux; de l’intérêt régional, partisan, communautaire, géographique, religieux, traditionnel, national… Problème de l’oignon et des couches. Contre cette doxa, Descartes institue le doute hyperbolique: je tiendrai comme faux tout ce dont j’ai la moindre raison de douter. Et comme cela ne suffit pas, il fait appel au Malin Génie (qui me trompe alors que je suis certain de savoir). Que reste-t-il? Le cogito. Quand je pense je sais que je pense. Alors il reconstruit le réel, c’est à dire, selon que l’on adhère ou non à son schéma épistémologique, découvre des vérités ou accumule des opinions.