Adorable

Adorable petite fille qui me demande si je vais bien­tôt avoir des enfants.

Villes

Les villes suiss­es ne sont pas en Suisse; ni les anglais­es en Angleterre; les villes sont désor­mais les car­refours élec­tron­iques d’un réseau. Leur ter­ri­toire ne définit plus leur évo­lu­tion. Ce qui les com­pose — élé­ments matériels et humains — cir­cule de ville en ville à tra­vers le monde plat du cap­i­tal­isme sans pass­er par les cam­pagnes. C’est donc là qu’il faut trou­ver refuge.

Pop-corn time

A l’in­stant, j’é­coutais une con­férence sur inter­net. En même temps, je mangeais des chips. Du moins j’es­sayais, car j’ai bien­tôt aban­don­né. Qu’on m’ex­plique com­ment on peut manger des chips et suiv­re en même temps le raison­nement d’un pro­fesseur qui par­le en chaire. Jusqu’i­ci, je n’ai jamais acheté de ton­neau de pop-corn dans une salle de ciné­ma publique. Il faut que j’es­saie. Si je peux com­bin­er pop-corn et film, cela sig­ni­fiera-t-il que la pos­si­bil­ité de manger en inter­prè­tant des images dépend de la com­plex­ité de ces dernières, ou du dis­cours qui l’ac­com­pa­gne? A Mex­i­co, en 1985, j’ai assisté à la pre­mière du film de John Hus­ton Sous le vol­can. Le pub­lic était venu avec des glaces, des bon­bons, des pop-corn et des bois­sons. Un caphar­naüm. Mais quand le film a démar­ré, ce fut pire. Les gens par­laient. Celui qui com­pre­nait expli­quait au reste de la famille le déroulé des événe­ments. Par­fois la bouche pleine. Ce soir-là, je me sou­viens de m’être dit: il y a des ciné­mas au Mex­ique, mais on ne peut aller au cinéma.

Passage des vivants

Com­ment mar­quer son pas­sage de vivant quand les mar­ques pro­pres sont indus­trielles? Ques­tion qui ne se pose pas pour les indi­vidus par­ti­sans de l’in­dus­tri­al­i­sa­tion de l’homme, ceux qui, nés au milieu d’un mag­a­sin mon­di­al des mar­ques numériques, se sont forgés une per­son­nal­ité pro­pre qui n’est que l’ad­di­tion et la com­bi­nai­son de mar­ques indus­trielles. En d’autres ter­mes, ces indi­vidus jugent inutile le socle human­iste de la civil­i­sa­tion quand ils ne le con­damnent pas au nom de ses crimes. Cela revient à pass­er à la trappe tout ce qui a fait advenir l’homme libre des sociétés occi­den­tales donc l’homme indus­triel. Et cepen­dant, cela peut se faire sans con­tra­dic­tion en arguant d’un change­ment de par­a­digme. Il y a un homme con­tem­po­rain fruit d’un devenir mil­lé­naire et un homme à venir, fruit de la rup­ture avec l’homme con­tem­po­rain. Quelle que soit la posi­tion que l’on adopte face à cette évo­lu­tion, deux choses appa­rais­sent cer­taines. D’abord, dire n’est pas résis­ter, parce que le pro­grès est un dire qui passe à l’acte alors que le dire de la cri­tique n’est qu’un dire sym­bol­ique et que nos valeurs dom­i­nantes sont matérielles. Ensuite, que l’o­rig­ine psy­chologique de cette aven­ture qui s’an­nonce est la fatigue de l’être occi­den­tal dans sa con­fronta­tion héroïque à la mort.

Opinions

Des opin­ions de cha­cun, il faudrait met­tre sous réserve celles qui relèvent de la défense de l’in­térêt pro­fes­sion­nel; celles qui relèvent de la défense de l’in­térêt amoureux; de l’in­térêt région­al, par­ti­san, com­mu­nau­taire, géo­graphique, religieux, tra­di­tion­nel, nation­al… Prob­lème de l’oignon et des couch­es. Con­tre cette doxa, Descartes institue le doute hyper­bolique: je tiendrai comme faux tout ce dont j’ai la moin­dre rai­son de douter. Et comme cela ne suf­fit pas, il fait appel au Malin Génie (qui me trompe alors que je suis cer­tain de savoir). Que reste-t-il? Le cog­i­to. Quand je pense je sais que je pense. Alors il recon­stru­it le réel, c’est à dire, selon que l’on adhère ou non à son sché­ma épisté­mologique, décou­vre des vérités ou accu­mule des opinions.

Radiohead

La vidéo du nou­veau titre musi­cal des géni­aux Radio­head, Burn The Witch, est un film d’an­i­ma­tion racon­tant la vis­ite au vil­lage d’un homme en cha­peau mel­on. J’ai mon­tré cette vidéo a plusieurs per­son­nes. Cha­cune en a don­né une inter­pré­ta­tion dif­férente. Elle a évidem­ment été conçue dans cet esprit. Conçu n’im­pli­quant pas néces­saire­ment que l’in­ten­tion pre­mière est de brouiller les pistes. Étant don­né l’in­tel­li­gence et la maîtrise du groupe anglais, je plaiderai plus volon­tiers pour un mélange de spon­tanéité et de con­science. Or, cela revient à dire que l’œuvre d’art ouverte sup­pose un homme à l’e­sprit ouvert, un homme qui est l’in­car­na­tion d’un para­doxe: celui qui ne sait pas ce qu’il sait.

Stabulations

Gala est repar­tie aujour­d’hui. Je dois la rejoin­dre dans trois jours en Suisse. Nous pren­drons ensuite la voiture pour aller à Munich. A la fin du mois, nous irons chercher les enfants à Genève et par­tirons pour Edim­bourgh. Puis retour en Espagne.
S’il n’y avait pas les enfants, je ferais autrement: je resterai dan mon bocal tout l’été, tra­vail­lant à mon bureau le matin, dînant d’un menu au restau­rant du coin, faisant la sieste puis du sport selon un horaire inaltérable. Puis à l’au­tomne, quant tout le monde reprend le tra­vail, je par­ti­rais vers l’Est atteignant Bangkok à Noël. L’été n’est pas une péri­ode prop­ice aux voy­ages. Et en Europe moins qu’ailleurs où les rythmes oblig­a­toires ouvrent la porte des sites de diver­tisse­ment à la foule. Pen­dant les grandes vacances, mieux vaut rester à l’abri.
Gala aime l’Eng­lish­er Garten. Parc mag­nifique que j’aime aus­si, et je me vois déjà assis, un litre de bière sur la table, face au lac; mais c’est l’am­biance trans­for­mée de la cap­i­tale bavaroise que je red­oute.
Voilà qua­torze mois que se déversent quo­ti­di­en­nement des mis­érables importés de l’Est et du Sud : mil­liers d’ado­les­cents maliens, lybi­ens, maghrébins, pak­istanais et irakiens, aux­quels les asso­ci­a­tions ajoutent quelques femmes cou­vertes por­tant des bébés pour ali­menter les pre­mières pages de la presse de pro­pa­gande. Cette expo­si­tion uni­verselle des tares de ce monde que nos dirigeants vam­piriques organ­isent au pied des quartiers ressem­ble chaque jour plus à une puni­tion: “bande d’im­bé­ciles bour­geois, nous assè­nent-ils, ne com­prenez-vous pas qu’il faut con­som­mer plus sans quoi nous, les élites déver­gondées, ne pour­ront plus nous vivre de votre tra­vail!“
Et autres insultes au peu­ple.
Bref, dans cette ville faite pour la joie de vivre, voilà qua­torze mois que les hos­til­ités ont été déclenchées con­tre les Alle­mands. Insultés par la présence de ces hordes d’anal­phabètes qui ne savent pas dans quel pays elles se trou­vent (il a suf­fit que les mis­sion­naires leurs expliquent que les bil­lets de banque pous­saient sur les arbres), les Muni­chois sont priés de faire acte de con­tri­tion. Gala veut me faire croire que ces “gens-là” comme elle appelle pudique­ment les envahisseurs sont can­ton­nés aux abor­ds des gares. J’aimerais qu’on me dise com­ment on peut can­ton­ner un mil­lion de per­son­nes aux abor­ds des gares. La réac­tion courante de ceux qui n’osent pas avouer franche­ment que cette inva­sion est insup­port­able, réac­tion d’ailleurs hon­teuse, est de dire que l’on peut éviter les quartiers où s’in­stal­lent ces “gens-là”. En d’autres ter­mes, le voyageur sec­on­dant ici l’habi­tant dans son déni de la réal­ité, est cen­sé surim­pos­er à la carte de Munich une carte des quartiers fréquenta­bles.
N’est-ce pas exacte­ment ce que vivent les Améri­cains depuis qu’ils ont aboli l’esclavage et insti­tué le racisme ordi­naire? Mais réjouis­sons-nous: il y a pire.
Il y a les petits pays. La Hol­lande, le Dane­mark, la Suisse. Alors, faute de place, il n’est pas ques­tion d’établir des zones. D’où le maître-mot de tous les dis­cours: la tolérance.
Con­tre ce sys­tème de stab­u­la­tions qui se met en place à tra­vers l’Eu­rope, il faut préfér­er le voy­age dans le désor­dre, sans cir­cuit de vis­ite, sans zones sécurisées ni ghet­tos, sans parcs dédiés ni règle­ments de bonne con­duite. Un voy­age où l’autre, ce n’est pas le rési­dent qu’on expulse de sa vie, mais le voyageur qui tra­verse l’in­con­nu. Avant de dis­paraître pour une longue péri­ode (qui cor­re­spon­dra à l’ex­pan­sion, à l’ef­fon­drement, puis au reflux du cap­i­tal­isme), ce type de voy­age devrait être pos­si­ble quelques années encore pour qui aime l’ef­fort et con­sid­ère que les décep­tions comme les sur­pris­es font par­tie de la tra­ver­sée des territoires. 

Dernières rencontres

Si au moment de mourir, on me demandait qui je veux revoir, mon choix se porterait sur des per­son­nes que je n’ai vue qu’une fois dans ma vie et par­fois quelques min­utes seulement.

Premier capitalisme

Sous le règne d’Hen­ri VIII (1509.1507), au moment des pre­miers développe­ments de l’é­conomie marchande, rap­porte Karl Marx dans le Cap­i­tal, les vagabonds sont fou­et­tés et empris­on­nés; à la pre­mière récidive ils ont en out­re la moitié de l’or­eille coupée; à la sec­onde récidive ils ont pen­dus: d’après Hollinshed, soix­ante-douze mille l’au­raient été sous le règne d’Hen­ri VIII.
En Angleterre, à la fin du XVème siè­cle sont créées des Work­hous­es, maisons de tra­vail for­cé. Si le tra­vail est oblig­a­toire, c’est d’abord parce que chaque indi­vidu est con­sid­éré comme mem­bre de la richesse publique. Ain­si, nul n’a le droit d’être à charge. Ceci dans une société boulever­sée, où les paysans sont chas­sé de leurs ter­res et ne trou­vent pas à s’employer à la ville.

Retrouvailles

Nu, un pan­neau sens inter­dit cachant mon sexe, je m’a­vance en direc­tion du lit où repose Olof­so. Mas­sif, il ressem­ble à un catafalque. A son chevet, notre amie psy­chi­a­tre Anne. Les deux femmes se plaig­nent: je délaisse la mère de mes enfants.
- Je t’aime, dis-je pour ma défense, mais tu es sim­ple.
Plusieurs fois, je répète: je t’aime. Elle se lève con­va­in­cue, me prend la main et m’amène dans le fond de l’ap­parte­ment où le punk Stéphane a sa turne.
- Tu te rends compte, me dit Olof­so, que nous sommes dif­férents de tous les autres?
- A quar­ante ans, je n’é­tais pas dif­férent, mais main­tenant que j’en ai cinquante, oui, je suis totale­ment autre.
Olof­so se met à genou. Elle coupe la musique de Stéphane et passe un vinyle de Crass. Décen­tré sur le plateau, le disque tourne mal. Je me représente ses sil­lons. Com­ment peu­vent-ils dans ces con­di­tions floues ren­dre un son?
Nous mon­tons à bord du train pour Bus­signy. Les voyageurs sont des habitués. Qui peut bien vouloir habiter à Bus­signy? Par la fenêtre, je ne vois que des cam­pagnes. Des ado­les­cents pouilleux por­tant des gui­tares pren­nent la file dans le couloir. Les pau­vres, ils habitent donc à Bus­signy?
Je marche sur la colline. Le vil­lage de Bus­signy doit être dans la plaine, mais je ne vois aucune mai­son. L’essen­tiel est qu’Olof­so sache pourquoi nous sommes là. De même, c’est elle qui con­naît les horaires de l’é­cole. Je l’aperçois avec les enfants. Tous trois emprun­tent un long escalier à tra­vers champ. Aplo et Luv vont devant. Ils sont petits, ils peinent à gravir les march­es de bois. Nous nous rejoignons à mi-hau­teur de la colline. Quand Luv veut se jeter dans mes bras, elle rate une marche et bas­cule dans la boue. Elle a trois ans, un corps de poupée. Je la soulève à la hau­teur de mon vis­age. Ses paupières sont cou­vertes de boue liq­uide, elle ne peut ouvrir les yeux. Je frotte mais la boue résiste. Aplo qui du même élan allait se jeter dans mes bras, attend son tour. J’embrasse Luv, je la pose au sol. Aplo s’ap­puie con­tre ma poitrine. Comme s’il avait médité sa phrase depuis des semaines, il dit:
- J’aime pas le canard.