Cy

Expo­si­tion Cy Twombly (au fait, que veut dire “Cy”) à la Fon­da­tion Brand­horst de Munich. De cet artiste je con­nais­sais la péri­ode béton: écorchures, dénoués et traces blanch­es sur fonds gris, par­fois chargés de matière. Le con­traste entre l’é­pais­seur de la glaise et les spi­rales cray­on­nées me plai­saient. De 2000 à sa mort en 2012, il a peint des séries de grands for­mats aux couleurs vives. Une salle présente ain­si douze tableaux en mémoire de la bataille de Lépante. Des tons bleus (vu le sujet…), mais aus­si des oranges et des rouges. Plus loin, des toiles géantes représen­tant des bou­tons de ros­es. Elles ont été peintes à l’aide d’un pinceau-brosse ficelé au bout d’une perche. Pré­cisons que chaque fleur mesure 1,50 mètre de cir­con­férence et qu’il y en a trois ou qua­tre par toile. Et que voit-on? Quelque chose de beau. Quelque chose qui trahit la recherche d’un pein­tre authen­tique. Quelque chose qui exprime une quête d’. Quelque chose que l’on com­prend mais qu’il est dif­fi­cile de sen­tir. Mais alors, que voit-on? Quelque chose de beau et de plus ou moins heureux, selon le mariage de couleurs. Comme on dirait qu’il y a chez les grands lyriques abstraits de la trempe d’un Rothko des com­po­si­tions fortes et d’autres faibles. De même chez Mon­et ou Gérhard Richter…

Suisse

Toute société dont la puis­sance économique dépasse la force de ses mem­bres est amenée à brad­er sa cul­ture. Pour ce qui est de la Suisse, cette liq­ui­da­tion passe par l’emploi général des robots et l’im­por­ta­tion mas­sive d’id­iot utiles prélevés sur le con­tin­gents du tiers-monde.

Oniriques

A bord d’une Bent­ley décapotable con­duite par une grande femme. Nous sommes en cou­ple et en balade, emmenés par ce chauf­feur d’ex­cep­tion à tra­vers une ville his­torique. Un bras sur la por­tière, l’autre sur la cuisse de Gala, j’ad­mire les chapelles, les fontaines, les immeubles. Soudain, je crie:
- Mon pis­to­let!
La femme ne réag­it pas.
-Vite!
Je m’én­erve.
- Mon pis­to­let! Mon Glock! Dans la boîte à gants.
La femme jette un œil dans le rétro­viseur.
- Là, là! Dans la mau­dite boîte à gants, vous dis-je! Un pis­to­let!
Je l’empoigne et tire trois coups en direc­tion du cimetière.
- Qu’y a‑t-il y chéri? Demande Gala.
- Quelque chose à bougé!
Je cache le pis­to­let encore chaud entre les dossiers de la ban­quette arrière.
- Tu crois que ce cuir pleine peau va fon­dre?
Mais je n’ai pas remar­qué que la Bent­ley était arrêtée. Que Gala était descen­due. Sur le trot­toir, Gérard Berré­by, le directeur des Edi­tions Allia. La Bent­ley lui appar­tient; la femme aus­si. Il me tend un livre.
- Voyez !
Des stat­ues de la lib­erté de pro­fil détourées au cray­on gras dans la façon de Dubuf­fet. Au chapitre suiv­ant, une His­toire des alpha­bets. Le truc con­siste pour le lecteur à dessin­er le son des let­tres qu’il prononce au fil de l’énuméra­tion. Et ain­si, devant Gala, la grande femme et Gérard, le doigt pointé en l’air comme un chef d’orchestre dirigeant ses musi­ciens, je chan­tonne:
- En haut-en bas, à gauche‑à droite, en haut-à-gauche‑à gauche et à droite! 

Chasse 2

Le soleil est revenu. Or, je vois que les araignées ont quit­té mon pla­fond. Reste à savoir si elles sont arrivées à bon port.

Eaux de Munich

Munich est une ville de parcs et de pierre, mais aus­si, une ville d’eau et d’eau vive. Que je me sou­vi­enne, j’ai rarement vu autant de canaux, de cas­cades, de chutes et de ruis­seaux. A l’in­stant, der­rière des bar­res d’im­meubles mod­ernes et pro­pres de la Berlin­er­strasse dont on pense qu’elles révèleront des park­ings, un vaste plan d’eau ombré par de saules et, sur des aplats de pavés verts d’algues, des tru­ites à l’ar­rêt, cer­taines longues comme le bras.

Psyché

Hohen­zollern­strasse, une psy­cho­logue du nom de Ellanie Schift tient cab­i­net. Sa plaque pro­fes­sion­nelle est apposée con­tre le mur du pas­sage sous-immeu­ble qui donne accès à la cour intérieure. Au-dessus et en face sont accrochés trente grands miroirs d’an­ti­quaire aux cadres de stuc dorés. Des rec­tan­gles, des car­rés, des ovales. En rangs ser­rés, à la façon de ces parois de cab­i­nets d’a­ma­teurs que représen­tent les pein­tres renais­sants. Véri­fi­ca­tion faite, ce n’est pas une déco­ra­tion des voisins, mais l’ac­crochage d’un ébéniste; cer­tains affichent d’ailleurs des prix.

Eté

Légère accalmie en mat­inée. Hier, il a fal­lu tir­er le mobili­er de jardin à l’in­térieur et manger au salon: une longue averse boulever­sait la petite forêt. L’ap­parte­ment loué ayant toutes les ver­tus du loge­ment étu­di­ant, nous pas­sons le plus clair du temps dans la lumière élec­trique. Quand j’ai fini d’écrire, j’en­fourche le vélo et je fais le tour de la ville par l’ex­térieur. Sur les hau­teurs de l’Is­ar, dans la quarti­er Berg Am Laim, une série de ruelles aux noms alpestres et un super­marché asi­a­tique où je fais pro­vi­sion de cur­ry vert, rouge et jaune, de soja et de condi­ments pour le Pad Thai. A l’en­trée d’un cen­tre com­mer­cial, un géant Turc demande à fouiller mon sac à dos. Je l’ou­vre. Il hasarde un coup d’œil et me remer­cie alors que j’ai en poche une arme de poing et un couteau. Plus tard, je me penche au-dessus du pont Wit­tels­bach­er. Des nageurs craw­lent à con­tre-courant, quelques pique-niqueurs sont assem­blés sur le grève caill­ou­teuse, mais ce n’est pas la foule d’août dernier, quand des mil­liers de per­son­nes s’é­bat­taient dans le soleil (et que le ren­dez-vous punks du cen­tre-ville se tenait dans le pas­sage sous-voie de la Erhardt­strasse). Puis vient la sieste, cette nou­velle reli­gion. Avant de som­bre dans le som­meil je fais pro­vi­sion de titres pour les futurs romans policiers. Le principe con­siste à mari­er une référence à la cui­sine espag­nole avec une référence au crime. Cela donne: Loup de mer à l’é­touf­fée, panier de crabes andalou, pis­ton de gross­es légumes…

Chasse

Depuis mar­di, j’ai deux araignées au dessus de la tête quand je m’en­dors.
- Elles ne vont pas tomber? Dis-je à Gala.
- Elles chas­sent, répond-elle.
Cepen­dant, le seul mous­tique qui pénètre dans la cham­bre me pique. Le plus étrange avec ces araignées, c’est qu’elles sont de var­iétés dif­férentes. Garées dans le coin du pla­fond, cha­cune con­trôle un ter­ri­toire de cinq centimètres.

Racisme

Le racisme est une don­née brute; son rejet, une posi­tion morale pre­scrite par le bons sens et fondée sur le volon­tarisme cul­turel. La pénal­i­sa­tion du racisme est la meilleure preuve de ce qui précède. Quant à dire que la cul­ture peut mod­i­fi­er une don­née brute, oui, elle le peut: à par­tir d’un cer­tain degré d’é­d­u­ca­tion dans les sociétés civil­isées et un cer­tain degré de civil­i­sa­tion pour les sociétés prim­i­tives. Les chantres de l’u­ni­ver­sal­isme qui, sous nos lat­i­tudes, asso­cient le racisme à la société occi­den­tale (ce que fait de façon para­noïaque Han­nah Arendt dans Orig­ines du total­i­tarisme quant elle souligne que le racisme est directe­ment imputable à l’im­péri­al­isme) n’ont jamais vécu que dans des société policées où le niveau de vie per­met de dévelop­per des mécan­ismes somp­tu­aires qui con­sis­tent à rem­plac­er les réflex­es naturels par des réflex­es con­di­tion­nés. Dans la sit­u­a­tion actuelle ces gens-là, en rai­son d’une psy­cholo­gie fondée sus le déni de réal­ité, sont à la fois les plus exposés aux vio­lences qui accom­pa­g­nent le racisme et les plus mau­vais con­seillers quant aux réac­tions que l’es­sor de telles vio­lences impose. 

Agustiner

Désor­mais mem­bres invités d’une table de Stamm au jardin des bières Agustin­er dans le quarti­er des brasseries. C’est une table de bois mas­sif dont le maître de céré­monie est Edward, un Muni­chois de 80 ans qui mesure deux mètres. Il est assis du côté du tiroir dont il pos­sède par ailleurs la clef. Au milieu de la table, un plateau doré sur lequel est gravé “1860” date de la créa­tion de l’équipe de deux­ième ligue de foot­ball du Bay­erne (“depuis, ils n’ont rien gag­né”, pré­cise-t-il) et la devise du Stamm: “teilen”. Les tournées se suiv­ent. Rien que des chopes d’un litre, puisqu’au delà de 17h30 les garçons ne ser­vent plus les demi-litres. “Eddie” écluse trois chopes, mange une coupe de glace puis com­mande une autre chope. Mon voisin, Dieter est venu avec sa femme. Il com­mande un poulet et le dévore la mous­tache devant. Sa femme boit du vin blanc qu’elle fre­late à l’eau. Ils ont habité à Majorque, sont revenus dans le cen­tre de Munich voilà 24 ans. Gala fait la con­ver­sa­tion de son côté de la table, à sa manière joyeuse: riant, s’ex­cla­mant, deman­dant à ce qu’on traduise, faisant répéter, com­prenant, ne com­prenant pas, sur­sautant au point de per­dre l’équili­bre puis de gliss­er en bas de sa chaise avant de repren­dre en chœur l’hymne ital­ien qu’un buveur a entamé à la table voi­sine. Eddie nous explique qu’à la mi-sep­tem­bre il pren­dra ren­dez-vous avec ses cama­rades pour ramen­er la table à l’ate­lier où ils la pon­ceront et la verniront dans l’at­tente de la prochaine sai­son. L’hiv­er, nous pour­rons les retrou­ver dans la grande salle de la brasserie, à gauche.