Bossu
Place du marché 2
Debout devant l’étalage de tomates, j’attends mon tour. Le voisin me prend le bras. Il retire son chapeau et ses lunettes de soleil.
- Antonio!
Le propriétaire de notre appartement. Il présente sa femme, me demande des nouvelles de nos vacances.
- L’Écosse, lui dis-je sur un ton ironique, douze jours de pluie sur deux semaines!
Lui, avec impatience:
- Oui, oui, mais à part ça: c’était bien, non?
Les Espagnols évitent les mauvaises nouvelles. Or, toute nouvelle qui échappe à l’exclamation peut être mauvaise. Attitude à mes yeux surprenante. Je suis foncièrement optimiste. J’ai beau redoubler les critiques et poser sur toutes choses un regard sceptique, je ne suis jamais entamé.
Place du marché
Vendredi, lors du marché qui se tient sur la place du village, Gala et moi discutons devant l’étalage des pots du fleuriste. Un couple de retraités nous souffle un nom qui nous échappe; désignant une plante grimpante à tige frêle, le monsieur dit:
- C’est une dame blanche.
Et il nous explique en français, qu’ici, en Espagne, elle donne des fleurs mauves, mais qu’il faut être prudent car certaines variétés, lorsqu’elles se fanent, tombent au sol et tachent. A Gala, je montre un buis:
- Mais c’est pour les cimetières!
Et le monsieur de renchérir:
- Ma femme et moi, on est pas pressés.
- Qu’on y arrive, mais le plus tard possible, fait Gala.
Il est facile de deviner que le couple parle le français parce qu’il a travaillé en Suisse. Ce que la suite de la conversation confirmera: retraités ils sont demeurés là où ils ont passé leur vie active, dans le Jura, à Saint-Imier. Encouragés, les voici qui font les présentations: les enfants, infirmière et médecin, les petits-enfants, à la Chaux-de-Fonds, leur maison, dans ce village, d’où ils ont d’ailleurs originaires, ils viennent d’y séjourner deux mois, mais il faut repartir, ce sera pour dimanche…
Et soudain, le monsieur, entre des tas de légumes, la dame blanche et les gitans vendeurs de draps:
- Pour aller à l’hôpital en venant d’Yverdon, il faut prendre quelle sortie?
Ferry
Cette nuit, m’est apparu dans le demi-sommeil le salon de réception d’un ferry. Je reconnais la cabine de change, le bureau d’information, la moquette rouge tendue sur les marches d’escalier et ajustée par des baguettes dorées, les portes qui donnent sur le pont passagers et les parois plaquées de bois. Les détails sont frappants. J’ai un point de vue. Il correspond à l’endroit où je me tenais sur ce ferry lorsque j’ai fait la traversée. Quand était-ce? Je cherche. Je ne me souviens pas d’avoir pris place à bord d’un ferry. Puis cela me revient: il y a dix-sept ans, ne supportant plus l’ennuyeuse Copenhague, j’ai laissé Olofso derrière moi et j’ai quitté la ville une semaine avant la fin des vacances pour rejoindre l’Allemagne et la Suisse par le train et par le bateau. Que cette scène m’apparaisse cette nuit avec un tel luxe de détails trahit le fonctionnement mystérieux de la mémoire.
Suisse
Samedi, marche populaire d’Attalens. Il pleut. Au dixième kilomètre, les enfants râlent. Les adultes délibèrent. Mamère plaide pour le parcours des vingt kilomètres. “Après tout, fait-elle valoir, voilà vingt ans que je participe chaque année. Toi, dit-elle au fils de Monfrère, la première fois que tu as fait les dix kilomètres, tu n’avais pas cinq ans”. Nous voilà repartis. Les villages se succèdent. Autour d’un noyau de fermes, les prouesse des architectes contemporains: des cubes, des parallélépipèdes, des triangles. A Bossonnens, des casemates évoquant une cité pénitentiaire. Entre les deux, une magnifique combe d’herbe douce où nous pique-niquons adossé à une grange. Aux postes relais, des paysans d’une grande gentillesse ont confectionnée des gâteaux et des sandwiches. Comme nous sommes les derniers de la journée, ils offent aux enfants de finir les plateaux.
- Gratuitement, précisent-ils.
A l’arrivée, dans la salle communale d’Attalens, la poignée de main habituelle aux organisateurs et les commentaires sur la qualité du parcours. Cette marche est l’occasion avec la famille et avec les amis de la couleur de l’horizon. Puis le soir, retour à Lausanne. Pour m’éloigner autant que faire se peut de cette société qui va à vau-l’eau, j’avale une demi caisse de Hacker-Pschorr.
Feu
Pour notre dernier soir en Écosse, nous décidons d’allumer un feu. Avec Aplo nous empruntons le sentier à travers champs, rejoignons à pied le centre de Whitburn: trop tard, la boucherie est fermée. Nous achetons de la bière, longeons la route de Bathgate sur deux kilomètres, déposons la bière, démarrons la voiture, grimpons sur la colline où se trouve un supermarché Aldi. C’est un bâtiment blanc dressé au milieu d’un parking aux cases régulières. Les néons l’éclairent de l’intérieur. La nuit tombe. Hormis un couple d’adolescent qui boit de l’alcool assis sur un muret, il n’y a personne. Les portes de verre coulissent. L’air est conditionné. Nous sommes les seuls clients. Bacs réfrigérants, plateaux de fruits et légumes, étagères et palettes de boissons forment quatre lignes parallèles. Nous avançons à travers cet espace lumineux et dégagé, une musique légère sort des haut-parleurs. La plupart des produits sont étiquetés “Ecosse” ou “Irlande”. Sensation d’être les derniers survivants d’un monde à l’organisation parfaite. La caissière nous rassure: “Prenez votre temps!” “Je n’attendais que vous”, semble-t-elle dire. Peu après, lorsque nous démarrons, je traverse le parking en diagonale, sans me soucier des directions et des panneaux. Tandis que nous dévalons la colline, le supermarché paraît dans le rétroviseur éclairé par ses réverbères. Il offre l’aspect d’une station spatiale. Mais voilà: à peine ais-je déposé la viande sur la table de la cuisine et décapsulé une bière, je constate que nous n’avons plus de charbon. Nous remontons en voiture, direction la colline. Retour à la base. Aplo passe les portes de verre du Aldi, reparaît à la hauteur de la caisse les mains vides: il n’y pas de charbon. Nous rejoignons pour la seconde fois le centre de Whitburn: l’épicerie qui n’avait pas de viande vend du charbon. A vingt deux heures, j’allume le feu.
Candides enfants de Bathgate
Dans le jardin de la maison de Whitburn, je donne lecture aux enfants de Candide, texte qui est au programme des examens de baccalauréat que présentera Aplo à la fin de l’année. Au deuxième chapitre commencent les tribulations du personnage qui vient d’être chassé du château de Thunder-ten-tronckh:
“Il s’arrêta tristement à la porte d’un cabaret. Deux hommes habillés de bleu le remarquèrent : « Camarade, dit l’un, voilà un jeune homme très bien fait, et qui a la taille requise. » Ils s’avancèrent vers Candide et le prièrent à dîner très civilement. « Messieurs, leur dit Candide avec une modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je n’ai pas de quoi payer mon écot. — Ah ! monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre figure et de votre mérite ne payent jamais rien : n’avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut ? — Oui, messieurs, c’est ma taille, dit-il en faisant la révérence. — Ah ! monsieur, mettez-vous à table ; non seulement nous vous défrayerons, mais nous ne souffrirons jamais qu’un homme comme vous manque d’argent ; les hommes ne sont faits que pour se secourir les uns les autres. — Vous avez raison, dit Candide : c’est ce que M. Pangloss m’a toujours dit, et je vois bien que tout est au mieux. » On le prie d’accepter quelques écus, il les prend et veut faire son billet ; on n’en veut point, on se met à table : « N’aimez-vous pas tendrement ?… — Oh ! oui, répondit-il, j’aime tendrement Mlle Cunégonde. — Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous demandons si vous n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares. — Point du tout, dit-il, car je ne l’ai jamais vu. — Comment ! c’est le plus charmant des rois, et il faut boire à sa santé. — Oh ! très volontiers, messieurs » ; et il boit. « C’en est assez, lui dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le défenseur, le héros des Bulgares ; votre fortune est faite, et votre gloire est assurée. » On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au régiment.“
Ayant lu, je demande aux enfants de me résumer l’action. Ils hésitent sur la personnalité des hommes habillés de bleu. Je leur fais voir que ce sont des recruteurs. Le lendemain, nous marchons dans les rues de Bathgate, un village secondaire du West-Lothian dont l’atmosphère est aussi triste que le destin de Candide: la rue commerçante, pavée et humide, un pub, des boutiques gérées par les œuvres de charité, des fast-food et l’entrée du centre commercial; devant ce dernier, deux militaires en uniforme vert. Je vais devant accompagné de Luv. Je lui désigne ces hommes:
- Tu les vois? Regarde ce qui est écrit dans leur dos. Recruitment. Ça ne te rappelle rien? Ils enrôlent de pauvres gosses et les envoie en Irak.
Peu après, Aplo qui était resté en arrière nous rejoint:
- Vous savez ce qui vient de m’arriver! Les deux gars là-bas m’ont parlé. Ils m’ont dit que j’étais grand et que ce serait bien si je voulais faire l’armée. Il m’ont donné cette feuille.
Je m’en saisis: un résumé des conditions d’engagement.
Chomsky
Avec cette nonchalance des Américains, Chomsky déclare à propos de Marx dans un entretien accordé à Boulder, Colorado, en 1998: “Il n’avait pratiquement rien à dire du socialisme, quelques phrases éparses de-ci, de-là. Il n’avait aucune théorie de la révolution ou du changement social.”
Spectacle
Le dixième jour il s’est arrêté de pleuvoir. Au début de l’après-midi, quelques rayons de soleil ont éclairer Whitburn. Aussitôt sont apparus des guêpes, des hirondelles, une pie, des moustiques, un chat et des lézards. Le voisin a sorti la tondeuse, des enfants un ballon. Un autre voisin a ouvert le capot de sa voiture pour bricoler son moteur. Nous avons mis la table au jardin et pris part au spectacle.