Bossu


Dans son His­toire du franc, Georges Valance, racon­te la curée des agio­teurs autour de 1719 rue de Quin­cam­poix, à Paris. Au plus fort de la spécu­la­tion, il rap­porte que les actions pro­dui­saient de tels gains que les locaux s’ar­rachaient à des prix de fous, et il pré­cise: même qu’un bossu se loua comme pupitre. 

Place du marché 2

Debout devant l’é­ta­lage de tomates, j’at­tends mon tour. Le voisin me prend le bras. Il retire son cha­peau et ses lunettes de soleil.
- Anto­nio!
Le pro­prié­taire de notre apparte­ment. Il présente sa femme, me demande des nou­velles de nos vacances.
- L’Écosse, lui dis-je sur un ton ironique, douze jours de pluie sur deux semaines!
Lui, avec impa­tience:
- Oui, oui, mais à part ça: c’é­tait bien, non?
Les Espag­nols évi­tent les mau­vais­es nou­velles. Or, toute nou­velle qui échappe à l’ex­cla­ma­tion peut être mau­vaise. Atti­tude à mes yeux sur­prenante. Je suis fon­cière­ment opti­miste. J’ai beau redou­bler les cri­tiques et pos­er sur toutes choses un regard scep­tique, je ne suis jamais entamé.

Place du marché

Ven­dre­di, lors du marché qui se tient sur la place du vil­lage, Gala et moi dis­cu­tons devant l’é­ta­lage des pots du fleuriste. Un cou­ple de retraités nous souf­fle un nom qui nous échappe; désig­nant une plante grim­pante à tige frêle, le mon­sieur dit:
- C’est une dame blanche.
Et il nous explique en français, qu’i­ci, en Espagne, elle donne des fleurs mauves, mais qu’il faut être pru­dent car cer­taines var­iétés, lorsqu’elles se fanent, tombent au sol et tachent. A Gala, je mon­tre un buis:
- Mais c’est pour les cimetières!
Et le mon­sieur de renchérir:
- Ma femme et moi, on est pas pressés.
- Qu’on y arrive, mais le plus tard pos­si­ble, fait Gala.
Il est facile de devin­er que le cou­ple par­le le français parce qu’il a tra­vail­lé en Suisse. Ce que la suite de la con­ver­sa­tion con­firmera: retraités ils sont demeurés là où ils ont passé leur vie active, dans le Jura, à Saint-Imi­er. Encour­agés, les voici qui font les présen­ta­tions: les enfants, infir­mière et médecin, les petits-enfants, à la Chaux-de-Fonds, leur mai­son, dans ce vil­lage, d’où ils ont d’ailleurs orig­i­naires, ils vien­nent d’y séjourn­er deux mois, mais il faut repar­tir, ce sera pour dimanche…
Et soudain, le mon­sieur, entre des tas de légumes, la dame blanche et les gitans vendeurs de draps:
- Pour aller à l’hôpi­tal en venant d’Yver­don, il faut pren­dre quelle sortie?

Ferry

Cette nuit, m’est apparu dans le demi-som­meil le salon de récep­tion d’un fer­ry. Je recon­nais la cab­ine de change, le bureau d’in­for­ma­tion, la moquette rouge ten­due sur les march­es d’escalier et ajustée par des baguettes dorées, les portes qui don­nent sur le pont pas­sagers et les parois plaquées de bois. Les détails sont frap­pants. J’ai un point de vue. Il cor­re­spond à l’en­droit où je me tenais sur ce fer­ry lorsque j’ai fait la tra­ver­sée. Quand était-ce? Je cherche. Je ne me sou­viens pas d’avoir pris place à bord d’un fer­ry. Puis cela me revient: il y a dix-sept ans, ne sup­por­t­ant plus l’en­nuyeuse Copen­h­ague, j’ai lais­sé Olof­so der­rière moi et j’ai quit­té la ville une semaine avant la fin des vacances pour rejoin­dre l’Alle­magne et la Suisse par le train et par le bateau. Que cette scène m’ap­pa­raisse cette nuit avec un tel luxe de détails trahit le fonc­tion­nement mys­térieux de la mémoire.

Suisse

Same­di, marche pop­u­laire d’At­tal­ens. Il pleut. Au dix­ième kilo­mètre, les enfants râlent. Les adultes délibèrent. Mamère plaide pour le par­cours des vingt kilo­mètres. “Après tout, fait-elle val­oir, voilà vingt ans que je par­ticipe chaque année. Toi, dit-elle au fils de Mon­frère, la pre­mière fois que tu as fait les dix kilo­mètres, tu n’avais pas cinq ans”. Nous voilà repar­tis. Les vil­lages se suc­cè­dent. Autour d’un noy­au de fer­mes, les prouesse des archi­tectes con­tem­po­rains: des cubes, des par­al­lélépipèdes, des tri­an­gles. A Bosson­nens, des case­mates évo­quant une cité péni­ten­ti­aire. Entre les deux, une mag­nifique combe d’herbe douce où nous pique-niquons adossé à une grange. Aux postes relais, des paysans d’une grande gen­til­lesse ont con­fec­tion­née des gâteaux et des sand­wich­es. Comme nous sommes les derniers de la journée, ils offent aux enfants de finir les plateaux.
- Gra­tu­ite­ment, pré­cisent-ils.
A l’ar­rivée, dans la salle com­mu­nale d’At­tal­ens, la poignée de main habituelle aux organ­isa­teurs et les com­men­taires sur la qual­ité du par­cours. Cette marche est l’oc­ca­sion avec la famille et avec les amis de la couleur de l’hori­zon. Puis le soir, retour à Lau­sanne. Pour m’éloign­er autant que faire se peut de cette société qui va à vau-l’eau, j’avale une demi caisse de Hacker-Pschorr.

Feu

Pour notre dernier soir en Écosse, nous déci­dons d’al­lumer un feu. Avec Aplo nous emprun­tons le sen­tier à tra­vers champs, rejoignons à pied le cen­tre de Whit­burn: trop tard, la boucherie est fer­mée. Nous achetons de la  bière, lon­geons la route de Bath­gate sur deux kilo­mètres, déposons la bière, démar­rons la voiture, grim­pons sur la colline où se trou­ve un super­marché Aldi. C’est un bâti­ment blanc dressé au milieu d’un park­ing aux cas­es régulières. Les néons l’é­clairent de l’in­térieur. La nuit tombe. Hormis un cou­ple d’ado­les­cent qui boit de l’al­cool assis sur un muret, il n’y a per­son­ne. Les portes de verre coulis­sent. L’air est con­di­tion­né. Nous sommes les seuls clients. Bacs réfrigérants, plateaux de fruits et légumes, étagères et palettes de bois­sons for­ment qua­tre lignes par­al­lèles. Nous avançons à tra­vers cet espace lumineux et dégagé, une musique légère sort des haut-par­leurs. La plu­part des pro­duits sont éti­quetés “Ecosse” ou “Irlande”. Sen­sa­tion d’être les derniers sur­vivants d’un monde à l’or­gan­i­sa­tion par­faite. La cais­sière nous ras­sure: “Prenez votre temps!” “Je n’at­tendais que vous”, sem­ble-t-elle dire. Peu après, lorsque nous démar­rons, je tra­verse le park­ing en diag­o­nale, sans me souci­er des direc­tions et des pan­neaux. Tan­dis que nous déval­ons la colline, le super­marché paraît dans le rétro­viseur éclairé par ses réver­bères. Il offre l’aspect d’une sta­tion spa­tiale. Mais voilà: à peine ais-je déposé la viande sur la table de la cui­sine et décap­sulé une bière, je con­state que nous n’avons plus de char­bon. Nous remon­tons en voiture, direc­tion la colline. Retour à la base. Aplo passe les portes de verre du Aldi, reparaît à la hau­teur de la caisse les mains vides: il n’y pas de char­bon. Nous rejoignons pour la sec­onde fois le cen­tre de Whit­burn: l’épicerie qui n’avait pas de viande vend du char­bon. A vingt deux heures, j’al­lume le feu. 

Candides enfants de Bathgate

Dans le jardin de la mai­son de Whit­burn, je donne lec­ture aux enfants de Can­dide, texte qui est au pro­gramme des exa­m­ens de bac­calau­réat que présen­tera Aplo à la fin de l’an­née. Au deux­ième chapitre com­men­cent les tribu­la­tions du per­son­nage qui vient d’être chas­sé du château de Thun­der-ten-tron­ckh:
“Il s’ar­rê­ta tris­te­ment à la porte d’un cabaret. Deux hommes habil­lés de bleu le remar­quèrent : « Cama­rade, dit l’un, voilà un jeune homme très bien fait, et qui a la taille req­uise. » Ils s’a­vancèrent vers Can­dide et le prièrent à dîn­er très civile­ment. « Messieurs, leur dit Can­dide avec une mod­estie char­mante, vous me faites beau­coup d’hon­neur, mais je n’ai pas de quoi pay­er mon écot. — Ah ! mon­sieur, lui dit un des bleus, les per­son­nes de votre fig­ure et de votre mérite ne payent jamais rien : n’avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut ? — Oui, messieurs, c’est ma taille, dit-il en faisant la révérence. — Ah ! mon­sieur, met­tez-vous à table ; non seule­ment nous vous défrayerons, mais nous ne souf­frirons jamais qu’un homme comme vous manque d’ar­gent ; les hommes ne sont faits que pour se sec­ourir les uns les autres. — Vous avez rai­son, dit Can­dide : c’est ce que M. Pan­gloss m’a tou­jours dit, et je vois bien que tout est au mieux. » On le prie d’ac­cepter quelques écus, il les prend et veut faire son bil­let ; on n’en veut point, on se met à table : « N’aimez-vous pas ten­drement ?… — Oh ! oui, répon­dit-il, j’aime ten­drement Mlle Cuné­gonde. — Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous deman­dons si vous n’aimez pas ten­drement le roi des Bul­gares. — Point du tout, dit-il, car je ne l’ai jamais vu. — Com­ment ! c’est le plus char­mant des rois, et il faut boire à sa san­té. — Oh ! très volon­tiers, messieurs » ; et il boit. « C’en est assez, lui dit-on, vous voilà l’ap­pui, le sou­tien, le défenseur, le héros des Bul­gares ; votre for­tune est faite, et votre gloire est assurée. » On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au rég­i­ment.“
Ayant lu, je demande aux enfants de me résumer l’ac­tion. Ils hési­tent sur la per­son­nal­ité des hommes habil­lés de bleu. Je leur fais voir que ce sont des recru­teurs. Le lende­main, nous mar­chons dans les rues de Bath­gate, un vil­lage sec­ondaire du West-Loth­i­an dont l’at­mo­sphère est aus­si triste que le des­tin de Can­dide: la rue com­merçante, pavée et humide, un pub, des bou­tiques gérées par les œuvres de char­ité, des fast-food et l’en­trée du cen­tre com­mer­cial; devant ce dernier, deux mil­i­taires en uni­forme vert. Je vais devant accom­pa­g­né de Luv. Je lui désigne ces hommes:
- Tu les vois? Regarde ce qui est écrit dans leur dos. Recruit­ment. Ça ne te rap­pelle rien? Ils enrô­lent de pau­vres goss­es et les envoie en Irak.
Peu après, Aplo qui était resté en arrière nous rejoint:
- Vous savez ce qui vient de m’ar­riv­er! Les deux gars là-bas m’ont par­lé. Ils m’ont dit que j’é­tais grand et que ce serait bien si je voulais faire l’ar­mée. Il m’ont don­né cette feuille.
Je m’en sai­sis: un résumé des con­di­tions d’engagement.

Travail

On dit “tra­vail” pour faire enten­dre “méti­er”, mais par “méti­er” il faut enten­dre “tra­vail”. La syn­onymie est désor­mais résor­bée- au prof­it du travail.

Chomsky

Avec cette non­cha­lance des Améri­cains, Chom­sky déclare à pro­pos de Marx dans un entre­tien accordé à Boul­der, Col­orado, en 1998: “Il n’avait pra­tique­ment rien à dire du social­isme, quelques phras­es épars­es de-ci, de-là. Il n’avait aucune théorie de la révo­lu­tion ou du change­ment social.”

Spectacle

Le dix­ième jour il s’est arrêté de pleu­voir. Au début de l’après-midi, quelques rayons de soleil ont éclair­er Whit­burn. Aus­sitôt sont apparus des guêpes, des hiron­delles, une pie, des mous­tiques, un chat et des lézards. Le voisin a sor­ti la ton­deuse, des enfants un bal­lon. Un autre voisin a ouvert le capot de sa voiture pour bricol­er son moteur. Nous avons mis la table au jardin et pris part au spectacle.