Boire

Val que son médecin admon­este une fois de plus m’écrit: de retour à la mai­son, j’ai prévenu ma femme que j’al­lais arrêter de boire. Elle a fon­du en pleurs. “Mais enfin, a‑t-elle san­gloté, si on arrête de boire, tout va devenir gris et ennuyeux!”

Sans tête

- Cet homme n’a pas de tête. Tu crois qu’on peut lui faire confiance?

Panacée

Avant de quit­ter notre apparte­ment espag­nol dans lequel ils ont séjourné deux semaines, les Ecos­sais new-agers ont déposé sur la table du salon deux bou­gies et un bri­quet — la solu­tion à tous nos problèmes.

Poison

Accroché à la paroi de végé­ta­tion, les enfants lèvent la tête vers le ciel pour goûter la pluie de pét­role. Mon cha­peau de paille ne suf­fit pas à me pro­téger. Je m’é­carte de la paroi, rase les murs; le liq­uide pois­seux ruis­selle sur mon vis­age. L’un des enfants boute le feu au com­bustible. La paroi noire s’en­flamme. Je crains que mes enfant ne brû­lent, puis voy­ant qu’il ne sont pas touchés, je me mets à la cui­sine, je con­fec­tionne une pael­la. Lorsque le repas est prêt, Aplo, Luv et leur cousin s’écri­ent:
- Oh non, pas un plat de lum­ba­gos!
Je les attrape par le col­let, les ramène, les met en attente. Le cousin s’échappe. Il plonge dans la cage d’escalier. Je m’élance. Il me nar­gue:
- Ta pael­la, je m’en bats les couilles
Je punis Aplo et Luv. Du moins sont-ils mieux éduqués que leur cousin, me dis-je. Et je me jure de châti­er ce dernier. En même temps, le puis-je? A‑t-on le droit de réa­gir avec bru­tal­ité face à l’en­fant des autres? Ce serait pour­tant lui ren­dre un grand ser­vice…
Avant ce rêve, nous par­lions avec Gala de l’usage obses­sion­nel que Luv fait de son télé­phone portable.
- Elle est empoi­son­née! Con­statai-je.
Ensem­ble, nous cher­chions com­ment inter­venir. Plus tard, je lisais un texte de Bernard Stiegler sur la mémoire épi­phy­logéné­tique, déclarant à Gala:
- Voilà exacte­ment ce qu’il faudrait don­ner à lire à Olof­so pour qu’elle com­prenne les dégâts que provoque cet emploi com­pul­sif des moyens élec­tron­iques, mais voilà, com­ment faire, com­ment l’amen­er à lire et comprendre?

Théorie

Qu’est-ce qu’une théorie? Du plau­si­ble. A quoi cela sert-il? A organ­is­er le réel. Rai­son pour laque­lle elle enferme son auteur.

Simenon

J’ai com­mencé à relire les Simenon, me dit Mon­père, mais j’ai dû arrêter: à pass­er ain­si des heures dans le brouil­lard et sous la pluie, cela me déprimait.

Réseaux

S’in­téress­er à n’im­porte quoi. Au hasard. Selon un mou­ve­ment rapi­de d’ab­sorp­tion et de rejet. S’in­téress­er à ce que la machine met sous le regard. Bien sûr, pour ceux qui cul­tivent leur intérêt, n’im­porte quoi c’est égale­ment tout. Quant aux autres, ils chem­i­nent aléa­toire­ment, selon les pre­scrip­tions don­nées aux machines par ceux qui trou­vant leur intérêt disponible cherchent à le capturer.

Tiers-monde

Le masochisme des blancs me dégoûte. En revanche, je peux com­pren­dre le tiers-mondisme. Y com­pris dans ces expres­sions les plus vin­dica­tives. Le prob­lème, c’est que toute capac­ité autonome de renais­sance à été arrachée aux peu­ples exploités. La ran­cune, force néga­tive, per­met de faire la moitié du chemin, mais pas de con­cevoir. L’autre moitié du chemin est cou­verte par le masochisme des blancs, cette autre force néga­tive. Quand le pre­mier tend la main du fond de son gouf­fre, l’autre tend la main du haut de son masochisme. Pour l’in­stant, l’his­toire ne dit pas si le masochiste tombe dans le gouf­fre, ou si le ran­cu­nier y échappe, mais une chose est cer­taine: il n’y pas d’ex­em­ple où deux forces néga­tives entraî­nent un progrès.

Pouvoir français

Ges­tic­u­la­tions du pou­voir français qui dit ceci, puis son con­traire. Les intel­lectuels ont théorisé pen­dant trente ans l’éro­sion des valeurs tan­dis que le per­son­nel de gou­verne­ment fustigeait leur pes­simisme en s’a­dos­sant à des pro­grammes bien char­p­en­tés. Mar­i­on­nettes il étaient, mais adossés; mar­i­on­nettes il sont, mais en chute libre.

Au village

Même décor en cette fin août qu’au début juil­let: les chiens de lab­o­ra­toire jap­pent sur les bal­cons, les allées d’im­meubles bruis­sent des cris des enfants, la mer­cerie ambu­lante des gitans passe et repasse en dif­fu­sant au portevoix son slo­gan qui se ter­mine par “n’hésitez plus Madame, deman­dez-nous un devis!” et le long des trente kilo­mètres de plage gril­lent les poulpes, les sar­dines, les cal­mars. Il n’y a guère que le clochard musi­cal qui manque à l’ap­pel; il sera en vacances, à moins qu’il n’ait fait for­tune. Quoiqu’il en soit, je ne le retrou­ve pas à l’en­trée du super­marché. Il est vrai que fin juin, il a est apparu un homme âgé et chevrotant, à la peau rouge vive par suite de mal­adie, qui tendait la main aux mêmes heures. Dès le lende­main, j’ai pu véri­fi­er les effets de la con­cur­rence. Cha­cun des clochards redou­blait les préve­nances afin de garder ses clients. Ils rival­i­saient pour saluer le pre­mier, attra­paient les laiss­es des chiens pour en avoir la garde, aidaient au sta­tion­nement des voitures. Et désor­mais, il don­naient du “Mon­sieur” et du “Madame” à leurs clients.