Que des hommes comme Klaus Schwab puissent mourir en paix, sans être inquiétés, est scandaleux.
Impôt
Armée de tacherons de l’Etat qui activent des poursuites, molestent votre maman à son domicile, émettent courriers et menaces pour récupérer une somme de dix-huit francs alors que dans le même temps je verse sur la foi de leurs gribouillage arithmétiques lardés de lois fiscales plus de dix mille francs.
Souk
Me remémorant le souk du Caire, je voyais ces marchands d’essences installés devant des séries multicolores de fioles exhalant des odeurs écœurantes. C’est à la fois l’origine des parfums, produits du trafic triangulaire qui animait la méditerranée à l’époque de gloire de la Venise renaissante et, devant l’empire contemporain des grandes marques occidentales, une survivance archaïque qui témoigne du rapport particulier qu’entretiennent certaines civilisations avec le progrès.
Vie antérieure
L’après-midi, au moment de m’endormir, se produit un étrange phénomène mémoriel. Je me souviens d’un événement vécu auquel je ne pense plus depuis longtemps au point de douter d’abord si c’est bien moi qui l’ai vécu. Mai à mesure que la mémoire se fixe, je le reconnais: il s’agit bien d’un épisode de ma vie. Et aussitôt de me demander: comment ais-je pu l’oublier? Alors, désireux de mieux revivre l’événement, je fais un effort de mémoire et il s’évanouit comme si, devenant pleinement conscient, il trahirait son appartenance à une vie antérieure.
Butor
Michel Butor est mort la semaine dernière. De ce séminaire que j’ai suivi sous sa direction, à l’université de Genève, il y a plus de vingt ans, j’ai tout oublié. C’est tout juste si je vois sa silhouette déjà bedonnante et retrouve le régime de sa voix, prolifique. Aujourd’hui, j’aimerais savoir ce qu’il nous disait. Quelques années plus tard, comme je revenais de mon voyage à vélo en Syrie, il s’est assis à côté de moi dans l’avion. Il portait une ceinture de cuir sur une blouse évoquent le bleu de travail. Sa barbe et sa tenue lui donnaient un air de moine. Timide, je n’ai pas osé lui adresser la parole. D’ailleurs, il n’a pas pipé mot pendant le vol. Pas plus que la femme qui l’accompagnait. Que des journalistes à l’intelligence boiteuse aient durablement moqué le programme esthétique du Nouveau roman n’enlève rien à la qualité d’écriture de ces écrivains (agacé par la ratiocination de Nathalie Sarraute, j’admire en revanche Alain Robbe-Grillet, particulièrement à travers le personnage de Des Esseintes et bien sûr le maître de la mémoire défaillante, Robert Pinget).
Fin de journée au village
A travers les terrains vagues qui flanquent le haut du village, nous rentrons avec Gala du centre commercial. Je pousse un caddie de grand-mère contenant des champignons, un poulpe, une marmite, des épinards et une boîte de frijol; de l’autre main, je tiens une poêle à paella de taille moyenne. Au rez de l’église, dans la salle de boxe, des filles dansent sur un air techno. Sur le terrain de basket, devant l’école municipale qui ne rouvrira ces portes qu’à la mi-septembre, des gitanes jouent à la corde à sauter. Plus loin, un père et son fils discutent de la meilleure manière de faire briller le toit d’une vielle Seat. Aux balcons, les hommes revenus du travail fument à torse nu.
Bonheur
Hier à l’heure du crépuscule je suis allé courir le long de la mer. Sur quinze kilomètres, je n’ai vu que des personne heureuses. Les enfants batifolent dans une eau d’argent, les adolescents jouent au volley, d’autres poussent des planches de surf contre les vagues, à l’abri du rocher qui abrite une chapelle de la Vierge. Les couples chenus lèvent les yeux pour recevoir la dernière lumière tandis que les familles douchent leurs jambes plaquées de sable. Les restaurants de plage allument les braseros, un homme chante, les terrasses se remplissent pour l’apéritif. Devant tant de plaisir étale, il faut se démettre.
Trahison
Je suis opposé à la peine de mort. Comment laisserait-on une décision de cette gravité entre les mains de personnes qui, appliquant la peine, se déchargent de leur responsabilité sur un groupe, fut-il représentatif? Tuer est un acte individuel. Mais jamais je n’avais songé à cet argument qui, tout aberrant qu’il soit, m’a fait rire, surtout en ces temps de veulerie: les hommes politiques condamnent la peine de mort car ils craignent d’être exécutés pour haute trahison.