Crypte

La semaine dernière, sous le niveau de la mer, dans la crypte de la cathé­drale de Cadix. De la salle  cen­trale, cir­cu­laire et voutée, par­tent des couloirs nus. A inter­valles, des pein­tures et des chan­de­liers. Au fond, les dona­teurs, les prêtres et les évangélisa­teurs du Nou­veau monde, emmurés. J’y suis seul. Dans une niche, une châsse vit­rée. Elle con­tient le corps con­servé de Cather­ine, sainte de l’époque romaine. Le mir­a­cle est expliqué selon la croy­ance sur­na­turelle de la pureté acquise dans l’u­nion à Dieu par le fait d’une foi excep­tion­nelle. Il est pré­cisé que le vis­age est intacte car il a été recou­vert après la mort d’un masque de cire. Je me penche. Étrange sen­sa­tion. La femme mesure dan les un mètre quar­ante. Elle gît de trois-quarts. Le vis­age sem­ble bar­bouil­lé de lait. Sous cette matière translu­cide aucune expres­sion. Quant au corps, il est envelop­pé d’un suaire. Reste un pied, tor­du, jaune, dont on en com­prend pas la mécanique. Une mise en scène ecclésiale des con­cepts qui témoigne d’un haut degré de folie.

Soljenitsyne

Sol­jen­it­syne, de retour de son exil améri­cain, aux pris­es avec le sac­er­doce lit­téraire, levé chaque jour à l’aube pour tra­vailler douze heures, en deux séances, à son grand œuvre, Le Pre­mier Cer­cle. Rigueur qui m’ap­pa­raît aujour­d’hui dans toute sa néces­sité (plus que le devoir de réflex­ion que s’im­po­sait aux mêmes heures de la nuit, près d’un siè­cle aupar­a­vant, le Paul Valéry des Cahiers, exer­ci­ces de rigueur qui pour­tant me fascinaient).

Amis

Ces amis qui n’ont pas été à la hau­teur de leur ambi­tion et qui vous le reprochent.

Matchs

Partout des matchs. Des pronos­tics de matchs, des résul­tats de matchs et des analy­ses de matchs, des com­men­taires de cap­i­taines et des déc­la­ra­tions de mer­ce­naires. Matchs de rug­by, de bas­ket, de foot­ball, de ten­nis, selon les préférences du pub­lic quant à la physique de la balle et la nature de son rebondisse­ment. Mau­vais joueur, j’ai tou­jours pen­sé qu’il fal­lait pro­hiber ses actes de com­bus­tion sociale. La réal­ité n’en deviendrait que plus réelle. Penser l’ob­sta­cle aide à ressen­tir sa con­di­tion de créa­ture. S’en dis­traire, con­duit à l’accepter.

Création

Plus on crée plus le monde s’éloigne.

Homme

Les grandes ques­tions ‑expres­sion à met­tre entre guillemets pour indi­quer que l’on fait référence à la philoso­phie — pour­raient être résolues en admet­tant qu’elles ne peu­vent l’être, une ques­tion sans réponse n’é­tant pas, au sens strict, une ques­tion. Mais alors, le statut de l’homme serait impos­si­ble à dis­tinguer de celui de l’an­i­mal. L’im­pos­si­bil­ité de répon­dre asso­ciée à la pos­si­bil­ité de ques­tion­ner est exacte­ment ce qui fait — verbe à met­tre entre guillemets — l’homme.

2016

Si un mot quel­conque de notre langue, surtout quand il s’ag­it d’un con­cept, per­met à son util­isa­teur  de met­tre au ban de la société celui à qui il l’ap­plique, cela veut dire que la langue a été détournée au prof­it d’une idéologie.

Maison

Décou­vert entre deux mon­tagnes d’Aragon, une vil­lage de pierre et de bois. Une riv­ière coule dans cette val­lée fer­mée. Près des champs, une chapelle, dans une rue étroite comme la main, l’u­nique bar. Cinquante habi­tants, dont la plu­part sont des fan­tômes. Je télé­phone aus­sitôt. J’i­rais main­tenant, si je n’avais un avion pour Lon­dres demain. Le vendeur attend des vis­ites pour lun­di. Pourvu qu’elles jugent le lieu hos­tile, reculé, froid. Ce qu’il est. 

Noria

Ce matin, écrivant Noria, je m’a­mu­sais du dia­logue des per­son­nages. Tout à mon entrain, je forçais le trait. Ce qui m’a­muse moins, c’est le sen­ti­ment que nul ne voudra pub­li­er un tel texte, de crainte de se met­tre au ban de la pen­sée légale, laque­lle, quoiqu’on en dise, est une oblig­a­tion pour tout intel­lectuel qui veut con­serv­er le droit d’émet­tre à des­ti­na­tion du pub­lic sans être taxé de terroriste.

Optimisme

Si je suis aus­si opti­miste, c’est que nous arrivons au terme du proces­sus d’av­ilisse­ment. Une fois de plus, devrais-je dire. Les effets de la dernière forme du cap­i­tal auront été cat­a­strophiques; peut-être ne sont-ils pas irréversibles, du moins sociale­ment. Pour la dimen­sion écologique, c’est une autre affaire. L’élite croit con­naître le peu­ple. Elle le con­naît assez pour men­er à bien son pro­gramme d’in­stru­men­ta­tion générale. Mais la psy­cholo­gie qu’elle lui impute entre­tient avec sa psy­cholo­gie pro­fonde un rap­port de plus en plus irréal­iste à mesure de la réus­site de l’en­tre­prise. Dès lors, ce qui dans l’or­dre de la pre­scrip­tion poli­tique lui appa­raît comme devant fonc­tion­ner à l’avenir pour avoir fonc­tion­né par le passé, appa­raît aux yeux du peu­ple comme une provo­ca­tion. Alors inter­vient la rupture.