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A con­som­mer de préférence avant la fin du monde.

Aumône

Sur son vélo tor­du, le corps émacié, le cheveu rare mais long, il me dit:
- D’où es-tu? Je suis Ital­ien. Attends, ne pars pas! Je ne mords pas. Et je ne vais pas te deman­der de l’ar­gent. C’est pour manger. Il faut que je mange. Qu’il soit bien clair, je ne bois pas, je ne me drogue pas, je ne fume pas. Tu vois, je suis à vélo.
-Comme tu veux, cela ne me regarde pas.
Cepen­dant, je tâte mes poches. Il y a quelques min­utes, j’ai bal­ancé mon dernier Euro sur la table de restau­rant où nous avons dîné avec les enfants. Avant que j’ai le temps de réfléchir à mon geste, je lui donne un bil­let de 10 Euros. 

Lumière

Journée radieuse. La nature s’é­panche, un régal. Les passereaux pépi­ent sur les toits, les per­ro­quets tien­nent con­férence au coeur des palmiers. Sur la plage, le sable à une légèreté de cen­dre. Il est pail­leté de noir. Il brille. Le soleil inonde de lumière les vaguelettes qui mouil­lent la grève. Le sen­ti­ment de bon­heur est général. Les gens salu­ent, les enfants rient. Mêmes les pêcheurs à la ligne, sou­vent acar­iâtres, retirent leurs cha­peaux et tra­vail­lent torse nu. Au super­marché, les dames déchar­gent des couronnes des rois par cen­taines, le “Roscon de los reyes magos”. Elles les met­tent en piles devant la boulan­gerie. Les Chi­nois quit­tent leurs antres pour venir fumer sur le trot­toir. En chemin pour l’ap­parte­ment, je m’ar­rête trois fois sur des bancs. Chaque fois, j’a­joute un chapitre au livre en cours d’écri­t­ure, Noria. Puis j’achète du steak et des patates dites “de Mon­sieur le curé”: elles sont rouges. Pour célébr­er cette belle journée, nous man­geons une reine blanche au choco­lat chaud. Ce soir, il y a défilé.

Dantec

De Dan­tec, j’aime ceci; c’est alam­biqué, ou plutôt fausse­ment clair, à l’im­age de l’au­teur, néan­moins juste, car il réflé­chit et priv­ilégie le sens sur le style: “Qu’est-ce qu’une authen­tique lib­erté? C’est le moment où une vérité con­cer­nant l’é­tat général de votre con­di­tion vous éclaire, à tel point qu’une dis­tance cri­tique s’ef­fectue entre vous et le monde d’a­vant, que vous êtes en mesure de déploy­er vos ailes et d’ac­quérir un peu de mobil­ité, un peu d’au­tonomie au regard de la foule des com­bi­nats soci­aux, puis très vite, vous voilà face à la vérité dénudée dans toute sa cru­elle lumière: cette lib­erté s’anime sur un jeu de con­traintes supérieures, celles du monde d’après, auquel il vous fau­dra vous adapter (y com­pris en lut­tant de toutes vos forces con­tre lui).”

Médecin

Le para­doxe de la vis­ite chez le médecin est que celui-ci traite les symp­tômes et non la mal­adie. Pour qu’il s’at­taque à la mal­adie, il faut que les symp­tômes soient vir­u­lents et que le lien de cause à effets tombe dans un caté­gorie con­nue. Je ne dis pas cela parce que je reviens de chez le médecin mais parce que je compte y aller. A moins qu’après avoir dit ce que je viens de dire, je ne me con­tente d’attendre.

CFK

Club de foot­ball Kafka.

Baroquismes

Cer­van­tès, Calderon, Queve­do. Et en France, Molière, Mari­vaux, Descartes. Ces visions baro­ques du monde ont un point com­mun avec notre sit­u­a­tion de déca­dence mod­erne: ce qui est n’est jamais tel qu’il appa­raît. J’y pen­sais ce matin en écoutant des jour­nal­iste radio. For­cés de dire ce qu’ils ne pensent pas. Les politi­ciens, défen­dant des vérités qui sont des men­songes. Les artistes, jouant une lib­erté qu’ils ne pos­sè­dent pas. Les cap­i­tal­istes, amas­sant un argent qui n’ex­iste pas. Les sportifs, mer­ce­naires trav­es­tis en héros. Le pro­pre du baroque est la dis­so­ci­a­tion. L’ac­cès à l’essen­tiel est inter­dit mal­gré le nom­bre des révélations.

Des amis

Des amis. Qu’on ne voit pas, qu’on a jamais vus. Dont on ignore la taille, les réac­tions, qui n’ont ni odeur ni vitesse. Des amis qui ne nous sont d’au­cun sec­ours en cas de dif­fi­culté puisqu’ils ne vivent pas dans le même espace. Le pro­jet génial du Zück­en­berg est la répli­ca­tion à l’échelle de l’u­nivers de sa timid­ité maladive.

Qu’est-ce que l’art?

La pos­si­bil­ité qu’à l’homme de créer un lan­gage unique pour exprimer sa foi dans l’homme.

Forêt

Un vent froid souf­fle sur la côte. Pour échap­per aux aboiements des chiens, j’écris sur la plage. Il y a un toit au-dessus de la table de pique-nique, mais je ne me méfie pas: le soleil tape. Or, je demeure penché sur mon cahi­er qua­tre heures de suite. Je regagne l’ap­parte­ment en trem­blant. Le soir, avec les enfants, nous regar­dons La forêt, un film d’hor­reur. Au Japon, deux jumelles se per­dent dans un lieu han­té. Elles courent entre des arbres aux­quels son sus­pendus des cadavres. Le réal­isa­teur nous mon­tre les vis­ages des femmes à satiété, jouant sur leurs simil­i­tudes. Je me couche avec de la fièvre. J’avale trois sachets de poudre. La nuit, je recon­stru­is le scé­nario du film. Pour bien faire, je procède scène par scène. Chaque dix min­utes je me réveille, je véri­fie le temps écoulé sur le réveil, ou crois le faire, et me ren­dors. Les vis­ages sont désor­mais ceux de vierges nues qui s’adon­nent aux pires vices sex­uels. Je me promène par­mi elles, je par­ticipe, je couche. Et je les dirige. Avant d’abor­der la dernière scène, cette remar­que: si un tel film venait à sor­tir, il serait aus­sitôt inter­dit et je serais jeté en prison. Puis je me ren­dors pour parachev­er l’oeu­vre. Un cas­sette musi­cale est mon­trée en plan fixe. Au sty­lo, il est écrit Pee­ing jeez­er. Pen­dant quelques sec­on­des, rien ne se passe. Alors de l’urine suinte de la cas­sette. L’odeur envahit la pièce. Toutes les femmes se pâment. Je caresse ma voi­sine et la vio­le. Générique. Les actri­ces se relèvent. Elles s’en vont, soulagées d’en avoir fini avec ce cauchemar.