Talent d’organisation

La mémoire courte étant le meilleur allié du pou­voir, on oublie de dire que dans nos sociétés ratio­nal­isées au prix d’un effort intense de civil­i­sa­tion les inno­cents n’é­taient pas vic­times d’as­sas­si­nats et que, dans les rares cas où ils se pro­dui­saient, ils rel­e­vaient de la folie clin­ique. Les mas­sacres d’in­no­cents qui ensanglantent nos sociétés depuis quelques années sont d’une util­ité poli­tique évi­dente pour un pou­voir con­testé et dans leur con­fig­u­ra­tion ren­voient aux capac­ités tech­niques et idéologiques d’une société haute­ment rationalisée.

Economie et rêve

Voyez-vous, expli­quai-je à cet appren­ti écon­o­miste, tout le pro­grès tient à la valeur ajoutée. Prenez une voiture de luxe. Une par­tie de ce qu’elle con­tient est inutile. C’est ce qui fait sa valeur. C’est aus­si la rai­son pour laque­lle partout dans le monde des pirates indus­triels cherchent à pro­duire des con­tre­façons de cette voiture. Ils imi­tent ce qui a de la valeur. Et ain­si, il y a pro­grès. Main­tenant prenez une voiture qui n’est que ce qu’elle est. Une Dacia ou, encore mieux, une Tra­bandt. Tout ce qu’elle con­tient cor­re­spond à une fonc­tion. Il n’y a rien d’autre. Inutile de l’imiter.
Jusque là, le raison­nement est abra­cadabrant, mais il s’ag­it d’un rêve, je dis­coure en rêve. Pour quelle con­clu­sion? Celle-ci:
Il est facile de dis­tinguer entre une société libre et une société total­i­taire. Toutes les sociétés qui ont des voitures du type de la Tra­bandt ou de la Dacia, sont des sociétés total­i­taires. Comme ces voitures ne con­ti­en­nent aucune plus-val­ue et ne sont que ce qu’elles sont, le présent est éter­nel, rien ne change, il n’y a pas de progrès. 

Fin d’année

A l’in­stant, belle course le long de la plage. Le bord de mer est calme. Quelques braseros allumés. Les autres gar­gotes ont empilé tables et chais­es. Au pas­sage, je me demandais ce que pou­vait faire pen­dant l’hiv­er cet homme de cent kilos qui en sai­son cuit du matin au soir des crus­tacés. Trois para­sols de palme cou­vrent son poste. Je pour­su­is ma course. Un groupe d’alle­mands voy­ageant en mobil­home a tiré des chais­es-longues sur le sable. Les Espag­nols défi­lent avec écharpes et bon­nets. Il fait dix-huit degrés. Les soli­taires promè­nent leurs chiens. Un gamin essaie le vélo qu’il a reçu pour Noël. Ses cama­rades applaud­is­sent. Un père gros et une mère grosse poussent une grosse pous­sette. A Chilch­es les petits rebondis­sent sur un château gon­flable. L’an­née dernière, le 30 jan­vi­er, je courais sur les quais du Mékong à Vien­tiane, Gala s’é­tait enfer­mée dans la bib­lio­thèque du meilleur hôtel de la cap­i­tale avec la femme du directeur, le soir nous dînions avec un Ital­ien venu à vélo de Java. Si j’avais à souhaiter quelque chose pour l’an­née qui vient, ce serait: moins de bruit et plus de temps. Encore plus de temps.

Bruxelles

Plus d’un esprit espiè­gle a dû s’a­muser à décompter les tares respec­tives du soviétisme sous Bre­jnev et des démoc­ra­ties sous Brux­elles; le match est ser­ré. Avec des sociétés dans un état de dérélic­tion avancé, d’autres qui allu­ment des con­tre-feux et une palme d’hon­neur à la France. Reste à com­pren­dre com­ment ce pays qui pos­sède une élite intel­lectuelle enviée du monde entier a pu se laiss­er entraîn­er dans un scé­nario total­i­taire aus­si galvaudé.

Humanité

Imag­i­nons une con­ver­sa­tion d’un autre temps, dans un lan­gage incon­nu, entre deux entités sans com­mun rap­port avec ce que nous con­nais­sons.
-L’hu­man­ité…
-Mais, cela n’a aucune impor­tance! Un détail. Par­lons de choses intéressantes.

Deleuze

Tour­nure d’e­sprit énig­ma­tique d’un Deleuze. Lorsqu’on a com­pris on a pas com­pris. De l’al­coolique, il dit: “c’est quelqu’un dont le but est d’ar­riv­er au dernier verre.” (Abécé­daire.)

Cochons

Dans les bacs de con­géla­tion du super­marché, entassés et plas­ti­fiés, des cochon­nets en posi­tion fœtale. Une dame soupèse, choisit. Elle jette un spéci­men dans son cad­die. Bruit sec. Elle s’éloigne. Sys­tème d’al­i­men­ta­tion mon­strueux. Je regarde ces bêtes couchées et lai­teuses, aux corps, aux groins cal­i­brés, la peau éti­quetée et bar­rée de codes; on se sent moins proche d’une moule que d’un cochon.

Miroirs

Ils instal­laient des miroirs pour ne pas se cogn­er aux murs.

Prudence

Pour n’avoir pas à se bat­tre, il faut pren­dre le risque d’avoir à le faire.

Las Menas

Au som­met de la Sier­ra de Filabre, la mine de fer de Las Menas. Après-guerre, deux mille per­son­nes vivaient entre ces mon­tagnes. Les pro­prié­taires avaient con­stru­it des écoles, un ciné­ma et une place de tau­reaux. Tiré d’un sys­tème de galeries long de vingt-cinq kilo­mètres le fer était exploité par une com­pag­nie à cap­i­taux belges et hol­landais. Il était achem­iné par câbles et par wag­onnets jusqu’à la plaine où un train le livrait aux bateaux sur le port d’Almería. Ce matin, il ne reste que des pans de murs, des puits écroulés, de la machiner­ie rouil­lée. Au loin, une ou deux maisons retapées. Peut-être d’an­cien mineurs qui ont décidé de rester après la fer­me­ture en 1968. J’au­rai aimé voir la place de tau­reaux, mais la munic­i­pal­ité l’a démolie pour faire pass­er la nou­velle route qui doit amen­er des touristes sur le site. Pour l’in­stant, il n’y a qu’un cou­ple arrivé en jeep et nous. Aplo s’a­vance dans les galeries, Gala glisse sur les plaques de neige. Plus bas, à l’auberge, le patron, un ingénieur qui a con­stru­it seul son hôtel, cuit de l’ag­neau à la braise.