“Il y a plus de sécurité pour un débutant dans le service désintéressé, écrit Stefan Zweig dans Le monde d’hier, que dans la création personnelle, et rien de ce qu’on aura accompli dans un esprit de sacrifice total n’aura été fait en vain.”
Compromission
Avant de partir dans l’Est, j’envoie mon dernier manuscrit, “TM”, à un nouvel éditeur, l’éditeur habituel, avec qui je suis encore sous contrat pour un livre, ayant répondu de façon aberrante à mon appel, qu’on en juge: comme je lui faisais savoir que j’avais au terme d’une année de travail, en plus de l’essai, un roman et un récit, il m’écrit de garder ma littérature; des romans, me dit-il en substance, j’en ai une pile sur mon bureau, quant aux récits, je n’en ai que faire. D’ailleurs — c’est alors que l’attitude devient aberrante — “écris plus long!”. Il précise: la dernière fois, la mise en page de ton texte, parce que trop bref, m’a coûté des sueurs! Je proteste (on serait vexé à moins), mais aussi je raisonne; en effet, qu’offrir d’autre qu’un roman, un récit ou un essai? Courrier retour, quelque peu assagi. Je crois entendre qu’il se réserve un droit sur l’histoire de mon voyage dans l’Est. Oui — seulement, je n’ai pas dit que j’écrirai, et puis je ne sui pas encore parti, je reviens de la poste où, après une longue période d’hésitation, je me suis décidé à envoyer “TM” à un éditeur de mes amis (hésitation dont le motif est: il ne faut pas travailler avec des amis). Un mois plus tard, le 3 septembre, je passe la frontière suisse à Sankt-Margrethen et je reçois par mail la réponse du nouvel éditeur. Il juge le manuscrit excellent et ne le publiera pas. Les opinions que je défends, fait-il savoir, sont incompatibles avec la maison. Pour comprendre, je cherche à me figurer le texte. Tâche impossible. Ayant écrit, j’oublie. Puis, quel regard avoir sur des paroles venues dans l’acte d’écrire, des mots livrés sur la lancée? Exprimés, on ne peut les reprendre, encore moins les soupeser. Quant à relire le texte, cela a déjà été fait — avant envoi. Aussi j’insiste. Avec circonspection. Pour comprendre. Si je ne me trompe, dis-je à mon interlocuteur, le manuscrit n’a rien de politique? En effet, admet-il, mais il y les notes que tu prends dans ton Journal d’Inconsistance. Et de citer des avis qui y sont; de fustiger le ton général des remarques ; de souligner à mauvais escent l’emploi du terme “métèque” (puisse-t-il exister, ce statut sauverait peut-être la notion de citoyenneté), avant de conclure: “eut-on publié Le voyage de Céline en sachant qu’il écrirait Bagatelles?”. Les bras m’en tombent. Moi qui croyais avoir affaire à une personnalité! A un homme de caractère. A un homme. Non, il se rallie. Il entérine le discours de la Vérité. Il pense avec les autres. Dans le mouvement. Qui — c’est historiquement vérifié — ne vient jamais de la foule, mais la crée. Toujours, à la veille des guerres, on a pu dire: ils pensent ensemble. Nous y sommes. Le moment est grave. Cependant, il y a plus. Un motif de dégoût intime. Sans ambages, mon interlocuteur avoue qu’il plie pour durer, qu’il rallie pour le bénéfice, qu’il cautionne pour l’argent (que l’Etat infuse dans le milieu littéraire) et la commodité (qui permet de circuler dans les cercles du travail). Nous voilà bien loin du problème de la publication d’un texte, en soi dérisoire, et proches de la fin de la dialectique, c’est à dire de l’intelligence. Ainsi, en quelques années aussi courtes que surprenantes, les confiscateurs ont fait de notre société un zoo! Que les imbéciles (recalés) et les immigrés (décalés) chérissent les nouveaux règlements, comment leur en vouloir? Bêtes ils ont nés, bêtes ils demeurent, la cage est leur destin, mais que les esprits qui s’efforcent abandonnent toute velléité de lutte a de quoi effrayé — effrayé, je le suis.
51
L’année où je devins bête. Tout allait pour le mieux. Des hauts, des bas. Quelques rares fulgurances dont je me félicitais. En regard du manque de sens habituel, un réchauffement de cœur. Puis l’anniversaire de l’an dernier — le cinquante-et-unième. Vécu normalement, je ne porte pas grand intérêt à ce rituel mineur. Pourtant, force est d’admettre: depuis, la bêtise l’emporte plus qu’à son tour. Avec fierté, je simplifie mes raisonnements, j’achète plus gros, suis démonstratif et péremptoire, et pour ce qui est des femmes, je plastifie et caricature. D’ailleurs, la vraie bêtise ne vient pas de ces réajustements serviles. Elle est due au fait que j’admets et pour peu que l’on m’y pousse revendiquerais volontiers cette bêtise.
Brodsky 2
“Comment, s’énervait en 1995 mon interlocuteur à qui je faisais valoir après ma traversée de la Turquie d’Ouest en Est à vélo par l’Anatolie centrale qu’à la majesté des paysages, à leur force, répondait une société moyenâgeuse dont la générosité naturelle allait de pair avec une barbarie insoutenable, tu déraisonnes, le pays est moderne comme le sont la France ou l’Angleterre, impeccables quant à l’accueil et sourcilleux en matière de libertés!” Après quoi son amie — qui était d’abord la mienne — m’apprit que pour tout voyage, ils avaient passé un week-end à Istamboul, ajoutant que le jour où elle avait emmené son compagnon dans un quartier traditionnel, il s’était rebiffé à la vue des femmes voilées”.
Paccots
Promenade avec les enfants et Monfrère au-dessus de Blonay et d’Ondallaz. Un chemin de planches serpente à travers le marécage. Il ouvre sur une petite plaine où paissent les moutons. De grosses étables se détachent contre le soleil. La Teyssachaux et la Dent-de-Lys barrent l’horizon, le ciel est bleu, sans un nuage. Une terre magnifique, verte et luxuriante, pleine d’odeurs et de promesses. Aplo et Luv vont devant, ils parlent école, notes et devoirs; il y a quelques mois encore ils jouaient, maintenant ils parlent. Selon notre habitude, Monfrère et moi discutons vélo, métal et totalité, à quoi s’ajoute aujourd’hui le faux référendum catalan, cette prise d’otage d’un peuple par un quarteron d’égocentriques et les Etats du Dakota et du Nebraska, où nous envisageons de trouver refuge. Derrière suivent Monneveu et son ami serbe. Indifférents au paysage, ils montent de fausses embuscades et déchargent leurs pistolets sur des arbres. De retour au chalet, nous allumons un feu pour griller la viande, nous plongeons les bières dans la fontaine.
Ecriture 2
J’en connais qui cherchent à en vivre. Ils sont naïfs. J’en connais qui en vivent. Ils sont perdus. Celui-là écrit le livret de la Fête des vignerons, cet autre juge “qu’il faut écrire des romans policers car c’est ce que les gens veulent”. Pour les moins perspicaces, ils “s’emparent” de sujets d’actualité: le premier file à Lampedusa afin de “voir de ses propres yeux”, le second “monte une pièce avec des réfugiés”, le troisième “évoque le féminisme”. Mais écrire, ce n’est pas ça, écrire est une honte. Aussi faut-il aller au bout de sa pensée (des dizaines d’années de renoncement sont requises pour atteindre à cette limite et encore, sait-on jamais quand elle est atteinte?).
Voiture
A Zurich en voiture, pour aller acheter une voiture moins plate, plus lourde, moins luxueuse, plus chère. Le rendez-vous est pris pour dix heures un quart. Le vendeur est italien, il sort de chez le coiffeur à moins qu’il ne se lève chaque matin à l’aube pour entretenir sa barbe, ses cheveux et les dégradés savants qui relient l’une aux autres. Il propose un café, me montre le véhicule. La poignée de portière est à hauteur de poitrine. Il me fait admirer le volant chauffant, le cuir, l’ordinateur, les caméras, puis propose:
- On l’essaie?
- Inutile.
Il me tend la télécommande. Je fais signe que je ne plaisante pas: je préfère boire le café. D’ailleurs, je serai bien en mal de sortir ce tank de la halle d’exposition tout entouré qu’il est de Mercedes, de Ferrari et de Corvette. Une demi-heure plus tard, l’affaire est conclue. Je passe un téléphone, l’argent arrive sur le compte. L’Italien signe le reçu et me serre la main.
-Félicitations!
Nous quittons le bureau, traversons la réception, le mécanicien-chef vient à me rencontre, décline son identité, me félicite à son tour, me remets sa carte:
-Abraham, je serai votre correspondant pour ces prochaines années. Au moindre problème, vous m’appelez! En attendant, je vous souhaite beaucoup de plaisir.
-Bien Monsieur Friederich, conclut l’Italien, nous vous la livrerons mardi.
-Où ça?
-Ici. Livraison est un terme technique, cela signifie que nous allons la vérifier et la préparer, vous avez payé pour cela.
-Combien?
-Huit cent cinquante trois.
Quelques minutes plus tard, je repars les mains vides.