J’envie ces hommes qui peuvent s’intéresser à toutes les femmes.
Foyer
Lors de chaque déménagement ou achat de maison, il faut garnir le nouvel intérieur de son nécessaire. Une fois de plus, je cherche des meubles. Chaises, tapis, table et, Noël approchant, un canapé. Or, parmi les petites annonces, je tombe sur une photographie qui semble prise dans mon salon. Le canapé est identique — même forme, même couleur, même modèle — mais encore la table basse et le luminaire. Je me penche: comme ici, le sol est de marbre clair, la baie vitrée donne sur une terrasse. A l’extérieur, on aperçoit ce mobilier de faux teck vietnamien que je possède aussi. Plusieurs fois je scrute l’image. A la fin, seul l’escalier dont la position est différente permet de dire que cela se passe ailleurs, chez un annonceur réel qui se débarrasse de ce même canapé que j’ai acquis en avril chez La fabrica de muebles. Le choc passé, force est de reconnaître qu’il s’agit bien d’une image de cet univers indifférencié dans lequel nous vivons en cherchant à sauvegarder une intériorité que tout menace.
Esbroufe
La pantalonnade du catalan Puigdemont devrait servir de mise en garde à ces faibles d’esprit nourris au confort facile qui jugent qu’il n’existe plus de principe de réalité. Pour ces derniers, la défense des immigrés (il ne faut pas dire “accueil”, ils n’accueillent personne) est une posture qui se décline en quelques phrases bonnes à briller en société dans le milieu étroit qu’ils fréquentent. A leur image, Puigdemont: martelant des slogans hypnotiques, pariant sur l’esbroufe, il a fini par confondre fantasme et réalité. Au moment où sonne le réveil (Madrid dicte et impose), il n’est qu’un pantin — à cet égard, je me suis trompé: il semble qu’il finira en prison. Evacué de la scène, l’affaire sera close. S’il en allait de même pour les faibles d’esprit qui cautionnent la destruction de notre culture par l’immigration, je m’en réjouirais. Nul doute qu’ils ne soient les premières victimes de leur aveuglement; à ceux qui dès maintenant s’insurgent de se battre alors contre les analphabètes d’importation.
Splendide
Mer splendide. Des kilomètres d’eau claire sous le ciel lumineux. Je nage. Personne dans l’eau. Quelques jeunes jouent au ballon, deux gosses font des pirouettes. Pieds nus, je marche sur le quai, je me sèche. Le lundi, les terrasses ne font pas de clients, il n’y a que le gitan, les mains posées sur le ventre. Les paupières closes, la gueule brûlée de soleil, il fixe l’horizon. Profitons. Je profite.
Trio
Zweig, Frisch, Borg, que je lis successivement racontent, le premier, dans Le monde d’hier, le comopolitisme de Vienne dans les années d’avant-guerre puis l’avènement du nazisme, le second, dans son Journal, l’Allemagne en ruines des années 1945 et 1946, le dernier, dans Le voyage à la drogue, les premiers hippies fuyant l’Occident pour l’Orient et vitupérant le citoyen-modèle du nouveau capitalisme esclavagiste. Le hasard de ces lectures trace une ligne continue de décadence non pas tant des sociétés que d’un idéal humain impossible à retrouver et qui marque le destin actuel de notre monde.
Liaisons
En route hier à bord de ma voiture noire, la plus longue de la côte, j’écoute Band on the run, l’album des Wings, l’un des meilleurs de Paul McCartney. La nuit, je rêve. A bord d’une Mini, la plus petite de la ville, je me gare. Renonçant à manoeuvrer à l’aide du volant, je coupe le moteur et soulève la voiture à la main, la tourne, la positionne. Je retrouve ensuite ma grand-mère dans son appartement lausannois. Le lien: l’album de l’ex-Beatles est sorti en 1973; cette année-là, mon oncle hockeyeur est venu nous rendre visite en Finlande, à Helsinki, où nous vivions. Il conduisait une Mini, il écoutait ce disque. Ma grand-mère, qui était sa maman vivait dans le quartier de Montchoisy, sous gare, à Lausanne.
L’écrivain suisse
L’écrivain suisse est publié par des éditeurs à la solde de l’Etat, les critiques de presse qui le lisent sont à la solde de l’Etat. Pour la diffusion en revanche, il dépend de sociétés rompues aux lois du marché, alors seul compte le chiffre des ventes. Quand aux lecteurs, s’il y en a encore, nul doute qu’ils ne disparaissent bientôt: à l’école les élèves n’apprennent plus à lire, tout juste savent-ils déchiffrer un texte, dans la plupart des domaines, l’image a pris la relève. Pour couronner le tout, car il faut du temps pour écrire, le métier le plus répandu parmi les écrivains suisses est celui de professeur, précisons, à la solde de l’Etat. Cependant la question est débattue ici et là, et à l’Université encore, donc à la solde de l’Etat: “quel statut pour la littérature?”