Quarante ans que je parle espagnol, les menus des restaurants conservent une part de mystère. Ce midi, chez Dulcinea, je crois commander un pot-au feu alors qu’il s’agit d’une “sopa de picadillo”, une soupe à l’eau. Elle est jaune, légère, y flotte de l’œuf jaune. Plus tard, comme je remue, montent des bribes de jambon. Ce qui flotte, c’est le pain, seule partie du plat nourrissant l’homme. A la table à côté, un ouvrier accompagne ce potage au pain de pain à l’huile. Au dessert, autre expérience: selon les jours, le client peut choisir entre une mousse au chocolat et un flan au chocolat, tous deux sont parfaitement identiques et j’en suis à me demander lequel est le meilleur. Si Dulcinée était cuisinière, Cervantès n’a pas transmis les recettes.
Produit actuel, conçu, existant
Démonstration devant public de la dernière innovation technologique en matière militaire. Le directeur de la compagnie responsable de l’arme fait son spectacle mercantile lequel consiste principalement à simplifier les données du problème. Portant beau, vêtu d’un costume gris, il se tient devant un écran géant. Les présentations faites, il attire l’attention sur un robot qui vole à un mètre de son visage depuis qu’il est entré en scène. Il s’agit d’un drone de la taille d’une libellule. Il avance la main, le drone recule. Il l’abaisse, le drone reprend position. Ceci pour établir sa vitesse de réaction, ainsi expliquée: “aucun homme n’est assez rapide pour l’intercepter!”. Et maintenant, le clou du spectacle. Un projecteur s’allume. A l’autre bout de la scène apparaît une mannequin. Le directeur tire de sa poche une télécommande, le drone quitte sa position et frappe la tête du mannequin. “La mort est immédiate”. Noir sur la scène. Sont alors projetées les images d’un vol. Un avion-porteur traverse le ciel. La soute s’ouvre, des milliers de drones d’échappent. Ils s’abattent sur une ville. Venons-en à la morale (le présentateur n’use pas de ce terne désuet, mais c’est de cela dont il s’agit): “imaginez un monde où vous pouvez tuez les méchants sans aucune risque?” Et afin que l’idée pénètre dans les cerveaux, il assène la question deux trois fois — le public applaudit. Alors est projeté un film court à la narration aberrante. Je résume. Une mère parle à son fils par Skype. “Comment vont tes études mon chéri?” Tout en s’entretenant avec son fils, elle explore son activité sur les réseaux sociaux et soudain s’écrie devant un post: “Oh, non, mon chéri, ne me dis pas…? Enfin, tu ne fais pas de la politique, n’est-ce pas?”. Ce qu’il faut comprendre: le fils a vaguement milité pour on ne sait quelle cause. Séquence suivante, des milliers de drones tombés du ciel fondent sur l’université où étudie le fils, passent à travers les murs d’un amphithéâtre et tuent tous les étudiants qui se mêlent de politique. Retour à la scène, le public applaudit (mollement, il n’a pas tout compris, ou il est sous le choc). Le directeur, tout sourire, répète le credo: “n’est-il pas merveilleux, ce monde à venir où l’on pourra tuer sans risques et de façon certaine les méchants?”
Postpolitique
A des fins d’usage quotidien, je regarde les marionnettes supérieures, Zückenberg, Merkel, Macron, Draghi et je vois bien que la pantomime est postpolitique, qu’aucun mot proféré, aucune idée assenée n’est conçue dans un but de société, que les gestes, les attitudes, les poses sont autant d’éléments d’une chorégraphie qui rappelle les jeux d’eau des jardins à la française du dix-septième. Pour autant, cela ne me dit pas comment me prémunir, avancer, planter les jalons. C’est ainsi, l’histoire. La critique met en lumière, mais le bénéfice est long: on demeure dans l’ombre des idées anciennes, le changement ne vient que lentement, d’où cet espoir mêlé de désespoir où succombent les impatients, ceux qui affolés de vérité aimeraient précipiter la roue du temps en s’adjoignant les consciences.
Petit véhicule
A son véhicule, il y avait toujours une roue de trop une roue de pas assez. Nul ne les voyait que lui. Il vous retenait de prendre le volant. Attisait votre envie de prendre le large et, dans le même temps, vous retenait, instillant le doute. Les plus audacieux le bousculèrent, les timorés finirent par se chercher de nouveaux maîtres, arrêtant d’autres véhicules, ils s’en allèrent. Lui resta. Remplaça le dialogue par le monologue. Le véhicule pourrit sur place, son corps alla en terre — sa philosophie est passée à l’histoire.
Yoga
La semaine dernière, je vais faire du yoga. Dans le principe, rien qui ne m’insupporte plus. C’est tout à fait contraire à mon esprit, mes formes, mes blocages — et ces derniers sont innombrables — pire, je ne tiens pas du tout à être débloqué (au même motif, ma défiance envers la psychanalyse). Bref, je prends la posture, je me glisse dans le rôle et dans l’onde, je m’initie au courant. Comme je suis, en ce moment un être perdu, une pauvre homme de cinquante ans sans femme qui essaie de tenir la tête hors de l’eau, au moment où la sauce prend (je parle du yoga), je me redresse cerveau en main et apparaît… un chou. Un joli chou blanc et vert, d’un poids certain, disons deux kilos comme un gros bébé. Il est au Mexique, à Xalapa, au milieu d’une société de légumes et dans ma vision, je vois que ce sont, ces légumes, les protégés de Toldo, mon ami qui a crée dans la couronne de la capitale des fermes biologiques et, toujours dans cette ouate minuscule que produit l’hypnose légère du yoga, je me dis: “Alexandre, c’est là que tu dois aller! Toldo va te faire une faveur, il va te remettre entre les mains du chef des péons qui t’enseignera à cultiver ces légumes formidables, sains comme le paradis!”
Luyckx
Enoncé par Marc Luyckx Ghisi, ce propos fascinant qui m’assomme et je précise, de pareil effet de lumière suite à une assertion idéologique je n’ai que deux, au plus trois expériences dans ma vie, laquelle n’est déjà plus si courte: “ce n’est pas l’algorithme mais le choix de valeurs qui est derrière qui compte”.
Grand livre
Le grand livre, pensé-je, impossible à faire ou presque pour la raison que je dirai, est celui qui montrera le rétrécissement de la vie biologique et morale de l’homme occidental, et c’est que (voici la raison) il faudrait pour illustrer l’histoire de ce déficit avoir appartenu à deux voire trois générations dévidant ainsi une pelote d’expériences qui rendraient le fait incontestable.
María Zambrano
En attendant le train pour Madrid, je rôde autour de la gare de María Zambrano, surpris de retrouver autour de cette destination l’ambiance qui tant de fois m’a accueillie lorsque j’arrivais à Malaga; j’avais oublié, maintenant que j’y accoure en voisin, les odeurs de café, le marbre clair de la promenade, les perroquets dans les palmiers ou encore les effluves d’eau de Cologne au bas des immeubles de bureaux, toutes ces impressions liées à un quartier qui fut longtemps mon point d’entrée dans la ville.