Gala fourre dans ma poche toutes sortes de choses volées que je retrouve des mois plus tard, inopinément, avec un sentiment de honte.
Barbastro
Jours heureux avec Gala dans la petite ville de Barbastro. Elle ne voulait pas rouler, pas se rendre à Agrabuey (qu’elle jugeait trop éloigné de Barcelone), surtout, disait-elle, s’il faut ensuite descendre en Andalousie (ce dont j’avais parlé, mais pour moi, sans songer qu’elle pourrait être du voyage). Je fis valoir que de Barcelone, nous irions où elle voulait à condition que ce soit en Espagne. Nous voici donc roulant vers le Nord. Lérida? C’est toujours la Catalogne. Donc je quitte l’autoroute. Une demi-heure plus tard, nous sommes à Fraga. Une ville-trou bordée d’usines (céréales et parking à tracteurs me dit le maire la semaine suivante) et passant le pont, le panneau annonçant la mosquée avec, sur les trottoirs, les parachutés du tiers-monde que nous voyons au quotidien en Suisse. J’accélère, fébrile sors la carte. Comme d’habitude, toute générale, sans compter que la région est à peu près aussi touristique que Viège ou Schweizerhalle. Heureusement, nous replongeons très vite en plein désert.
-Mais enfin, où veux-tu que nous allions? Et pourquoi pas Agrabuey, nous ne sommes plus qu’à deux cent kilomètres!
-Tu ne vas pas commencer?
-D’accord, mais pourquoi?
-Mon médecin déconseille l’altitude, surtout si ensuite on doit faire mille kilomètres pour aller en Andalousie.
-Mais on ne va pas…
-Je sais, mais il fallait dire avant, là, c’est trop tard, mon médecin croit que je vais à Agrabuey puis en Andalousie… aïe, aïe!
-Quoi?
-La route.
-Une catastrophe! Mais tu t’attendais à quoi? On aurait dû rester saur l’autoroute!
A perte de vue, canyons, roches rouges, châteaux en ruines et cochons.
Et de ce bon pas, miracle, nous arrivons à Barbastro, petite ville de vin rouge où je trouve une suite dans un hôtel du centre. Une rue pavée nous mène aux bières, au restaurant et nous ramène à la chambre.
Barcelone-Colorado
Après une semaine de courriers et de discussions houleuses, Gala décide de venir à Barcelone (quatre mois que je ne l’ai pas vue, six que je n’ai pas passez une nuit avec elle). Tandis que les enfants s’envolent pour Genève, son avion atterrit. Peu après, nous sommes dans ce quatre étoiles de la zone franche qui ressemble à une prison du Colorado. Comme j’ai réservé une chambre standard, il n’y a pas de frigidaire. Avant de partir en navette pour le terminal, je veux mettre à refroidir sur le bord de fenêtre mes litres de bière achetés en station-service. Mais l’architecte politique a dû prévoir le coup, le bord se trouve deux mètres au-dessous de la fenêtre. Je renonce, puis voyant ma bière réchauffer, je m’obstine. Les pieds calés sous l’armature du lit que je rapproche de la fenêtre, je m’appuie à hauteur de ceinture et me plie vers l’extérieur. Ainsi, tenant le bouteille par le bouchon avec le pouce et l’index, j’arrive juste à la déposer. Pour ce qui est de la récupérer, mieux vaudrait ne pas avoir trop bu. De plus, l’autoroute C31 passe contre la façade de l’hôtel.
Ski
Montés à la station de ski avec les enfants, nous n’avons pas pu arrêter le moteur. Nous précédaient dix voitures, peut-être vingt ou trente, nous suivaient la même quantité de voitures et ainsi, roulant les uns derrière les autres dans la neige et au milieu des skieurs qui équipaient leurs enfants sur l’immense parking, nous cherchions en vain une place que nous ne trouvâmes pas reprenant bientôt le chemin du retour.
Rapt
Pour l’église catholique, je n’ai aucune sympathie, pour le représentant de commerce qui lui tient lieu de pape encore moins, mais le rapt calculé de l’enfant divin dans sa crèche le soir de Noël lors de la messe au Vatican par une échevelée est grave. Les symboles n’appartiennent pas à l’église, ils appartiennent à l’humanité. Sachant que ce type de pantin idéologique mise sur le laxisme de la justice pour échapper à la responsabilité de ses actes, je suis partisan de la plus grande rigueur légale. Amené à plaider la sanction, je demanderais une peine de longue durée, au motif qu’il faut dissuader les épigones. Puis, dans l’intérêt de la loi, sanctionnerais les juges. Leur mansuétude d’homme sans valeurs méprise cette vérité, et c’est qu’il faut des siècles pour constituer le sacré.
Soirée
Monfrère m’a persuadé de renoncer à sortir. Après l’affaire du restaurant encombré, il n’a pas eu de peine. Nous avons accompagné les enfants à Puente Rey, puis nous sommes allés acheter de l’alcool au supermarché. Des hommes en peignoir se baladaient entre les rayons, ils revenaient de la course déguisée qui s’est tenue dans la station. De retour à Agrabuey, nous avons relancé le feu, mis de la musique et ouvert des bières. A trois heures et demie, les enfants frappent à la porte. Sans un mot, Aplo rentre dans sa chambre. Luv raconte le contrôle de police. Affalé contre un mur, Aplo a attiré l’attention de la patrouille.
-Il ont demandé si ça allait.
-Ils ont bien fait!
-Sauf que je n’avais pas mes papiers…
-N’avais-je pas dit de prendre vos papiers? Et d’abord, pourquoi Aplo a‑t-il bu tout son mélange? Quand était-ce?
-Il y a une heure et demie.
-Et entre deux, vous avez fait quoi?
-On a attendu le taxi.
Différence
Jeune, on se juge différent. Par devers-soi, on pressent que cette différence est illusoire d’où le travail esthétique sur la personne qui consiste à multiplier les signes. Avec l’âge, la raison l’emporte : n’est pas différent qui veut, les cas sont rares et parce qu’ils sont rares, ils marquent. Pourtant, il faut se vouloir différent. Cela créée de la différence et, en ce domaine, il n’y a pas de progrès, même minime, dont ne profite toute la société.
Musulmans
Les musulmans sous-estiment absolument la violence de l’homme occidental — j’insiste sur l’adverbe. A l’inverse, l’Occidental sous-estime la capacité du musulman à profiter de la faiblesse. Le malheur, pour nous autres qui aimons la culture rationnelle, la critique qu’elle autorise, la liberté qu’elle apporte, est qu’une partie des Occidentaux n’a pas de tâche plus urgente que d’encourager la faiblesse dans le peuple afin de hâter sa mise en coupe.
El Porton
Restaurant El Porton. J’y ai mangé il y a douze ans, j’y suis retourné en juillet, la table est de qualité. De plus nous attendons la visite de Monfrère; faire entorse à la règle et dîner dehors le soir de la Saint-Sylvestre me semblait donc être une bonne idée. La patronne m’annonce qu’elle fermera ce soir-là. Je réserve pour la veille. Sur place à 21h00, nous sommes parmi les premiers. Je souhaitais une installation dans la salle du bas, le garçon nous mène à l’étage. L’apéritif à peine commencé, abondent quarante collègues de bureau. Les hommes se placent à gauche, les femmes à droite, puis le contraire, jouant des coudes, s’embrassant, l’air est électrique. Ils se relèvent, discutent dans le passage, échangent leurs chaises, enfin chacun trouve sa place, le vin est servi. Alors, ils parlent. Mais ce sont des Espagnols. Quarante Espagnols. Des collègues. Et c’est Noël, la sortie d’entreprise, l’ hystérie: chacun doit prouver qu’il n’est pas ce qu’on croit, se montrer, être vu. Ils ne parlent pas, ils hurlent, vocifèrent, moulinent de la main, s’esclaffent et crient.
- Je sais, me dit la patronne, mais que puis-je faire? Je n’ai plus une table de libre!
Le volume sonore est tel que nous avons de la peine à nous entendre. Pour saisir ce que dit Luv, j’arrête de manger, je me penche par dessus la table. Pour avoir ma réponse, elle fait de même. D’ailleurs le garçon a disparu (une serviette nouée sur la tête). Il passe en courant. Disparaît encore. Restée vide, la table qui est dans notre dos, se remplit. Des gens des villes. Mille francs de vêtement sur chaque gosse, le triple sur Madame et un orphelin acheté dans le tiers-monde que l’on gave de chocolat. Cette fois, le restaurant concurrence la discothèque, la nourriture vibre dans les assiettes, le vin est glacé, le café est tiède, je regarde avec envie la rue, sous la pluie, vivement !
Leçons
Leçons d’allemand tandis qu’il neige. Aplo découvre les déclinaisons mixtes, faibles et fortes, les prépositions qui commandent l’accusatif ou le datif, les quatre cas retenus du latin… Quelques minutes après avoir déclaré, “je vais t’expliquer la méthode”, je m’exclame:
- Comment as-tu fait jusqu’ici?
Je suis interdit. Qu’Aplo ignore les rudiments de la grammaire soit, mais comment a‑t-il pu présenter ces dernières années à Genève, puis à Fribourg et maintenant à Lausanne des devoirs récompensés par des notes moyennes?
-Nous allons tout reprendre. Sors ton livre!
-Je n’ai pas de livre.
-Alors prends ton dictionnaire!
-La maîtresse fait des fiches.
Excédé (une partie du vocabulaire m’échappe et je trébuche sur les accords complexes), je cherche une grammaire dans l’encyclopédie et entreprend son résumé — deux heures de travail. Après quoi nous débutons la traduction d’un texte. Aussitôt, je bute sur sa difficulté. Quand je viens à bout du premier paragraphe, je constate qu’il s’agit d’un article de presse. Faute de style, le journaliste donne dans les circonlocutions pour en acquérir un, il fabrique des phrases sans verbe et privilégie l’ellipse, cela pour nous parler de l’ambiguïté sexuelle de Marlène Dietrich. Que l’on me descende les pédagogues dans la cour, lorsque j’en aurai fini avec la leçon d’allemand, ils cireront leur godasses et commenceront une marche de nuit!