En fin de compte, l’huile de ce paysan est-elle bonne? Monami m’a expliqué: quel que soit le prix, l’huile d’olive achetée en supermarché relève de l’escroquerie. Le seul critère est celui de la pression, première et à froid. Eh bien j’ai relu l’étiquette de la bobonne. Jusque là, pas de doute: les olives viennent des oliviers de l’agriculteur, ils ont été pressé par la coopérative, il n’y a pas d’intermédiaire. Si l’on ne croit l’étiquette. Mais alors pour quoi cette huile est-elle si peu odorante? Puis, je me suis souvenu que le bouchon, lors de la première ouverture, n’a pas résisté. Il avait déjà été tourné. J’en suis à me demander si je ne vais pas jeter cette huile. Evidemment, quand on pense que cette huile pourrait être trafiquée, on a aussitôt mal à la tête et mal au ventre. Les idées sont toxiques. Alors, je me dis, “voyons, c’est impossible!” Un type avec pareil tête de paysan! Autre chose : donner raison à la grande distribution me démoralise. Juger que la surveillance, la norme et le pillage des intermédiaires est une garantie dont on ne saurait se passer me démoralise.
Penser
Pour être honnête, je dirais, une fois par année. Cette année, pas encore. L’année passé, oui: j’ai même pensé plusieurs fois. Je le sais car l’effort était conscient. Les éléments étaient alignés sur le papier, j’avais fait des tableaux. Pour avoir sous les yeux les pièces du raisonnement, j’avais accroché ces tableaux aux murs. Toutes les conditions étant réunies, je me penchais sur le problème et je pensais. Si cela a produit quelque résultat, il doit se trouver dans l’essai que je rédigeais. La matière que je tentais de démêler dans cet essai m’obligeait à penser. Mais en temps normal? Aussi, le rôle de l’écrivain n’est pas de penser. En littérature, la bêtise est obligatoire. Une bêtise savante, cela va sans dire. Une bêtise fondée sur l’oubli de l’intelligence. Dans tous les cas, le contraire d’une pensée dirigée et rationnelle. J’aime imaginer Einstein se préparant à penser. Ou encore Kant.
Pièce 2
Fin des années 2000, lorsque je partais pour une tournée d’affichage, couvrant les villes de la Côte, Lausanne et la Riviera avant de poursuivre sur le Valais, je mangeais et parfois dormais dans un studio abandonné. Bâti sur les toits du Montreux-Palace, il servait à loger le personnel. Je l’avais découvert en cherchant un raccourci pour passer de la ville haute à la ville basse. L’accès à l’hôtel, en attente d’un chantier, étant clôturé, personne ne s’aventurait sur ses toits. La porte du studio était ouverte. Le mois suivant, j’y apposais un cadenas à vélo.
Pièce
Une pièce confortable et claire, facile à atteindre mais que je suis le seul à pouvoir atteindre. Cela dure depuis plusieurs années. Je sais où elle se trouve. Encore faut-il que me visite le rêve qui la contient. Ce fut le cas cette nuit. Anticipant le retour à la veille, je notais les détails. M’apparut une élément neuf: la pièce est en soupente. Et sans meubles. Quant au chemin d’accès, je ne doutais pas de le savoir puisque dès le début du rêve je me dirigeais sans peine à travers le quartier étroit qui mène à la pièce. Mais cette fois, elle était occupée. Se rendre compte qu’elle pouvait l’être, que cette pièce n’était pas la mienne, me causa un choc. Je pensais : combien? combien de temps ces gens pensent-ils rester? Au réveil, je constatai toutefois que j’avais fait du bon travail: le plan d’accès en tête, la prochaine fois je retrouverai la pièce sans hésiter.
Chez Luis
Le marché de légumes au coin de la rue. Un local étroit. Pour y pénétrer, il faut sauter une marche depuis le trottoir. Le sac à la main, la clientèle défile devant les amoncellements d’avocats, d’oranges et de tomates. Deux frères y travaillent. Même taille, même visage, cinquante ans à eux deux. Ils se tiennent derrière la caisse, en bout de course, attrapent les sacs, les pèsent, comptent à voix haute. Au milieu des amoncellements, l’homme à tout faire. “Paco, un melon! Rapporte de patates! Passe-moi du persil!” Mais la boutique est le domaine des femmes. Leur moment. Elles bousculent sans s’excuser, demandent un prix, tâtent, vont et viennent. Si vous n’y prenez gare, elles se faufilent, vous perdez le tour. Quand elles ont enfin réuni leurs achats, noté le prix, elles se souviennent: “il me faut des navets! Tu as ça Luis? Et de la “hierba buena”? Donne m’en!” Alors satisfaites, tardant à sortir le porte-monnaie, elles expliquent ce qu’elles vont faire avec ces légumes. L’une après l’autre. A expliquer la recette. “Moi, je fais le “puchero” avec un peu de navet, voyez-vous!”. Derrière la caisse, le vendeur fait mine de recompter. La cliente continue: “il y en a qui mettent du poivron, mais pas moi, ça devient amer”. Et comme cela ne s’arrête plus, sans y penser, le vendeur fait: “oui, oui, du navet… A qui le tour?”. Quand la ménagère qui parlait du “puchero” quitte la boutique, la suivante entonne: “aujourd’hui, je fais un “salmojero” et une tortilla. Tu es sûr qu’elles sont tendres tes tomates Luis, parce que pour la soupe…”?
Mondialisation
S’il suffisait de démentir quelques équations pour freiner les adhésions irréfléchies à la mondialisation, je dirais: la mondialisation est le contraire de l’universel (statistique, plutôt que principe directeur de la raison), du cosmopolitisme (vecteur d’indifférenciation plutôt que de découverte), de l’internationalisme (elle fédère les élites contre les nations et les peuples).
Moho
L’institut de bioacoustique de Cornwall conserve le chant du dernier Moho d’Hawaï un oiseau de la famille des méliphagidés qui s’est éteint au début du siècle. La bande-son fait entendre l’appelle répété du mâle à la recherche de la femelle, laquelle ne vient pas, car il est le dernier représentant de l’espèce.
Les jours et les heures
Fasciné de voir à quel point chaque jour, en apparence identique, est différent. L’identique, tient à la volonté. A l’énergie. Au centrage. Nous appareillons les jours sur le modèle qui semble répondre aux désirs. La dissemblance — dans une approche essentielle, il faudrait dire l’originalité — tient à l’échec de notre prétention à régir le hasard. Echec heureux en ce qu’il exprime la vie. Et succès concomitant, nécessaire, de la volonté, sans quoi tout serait indéterminé. De sorte qu’au moment où cesse la lutte pour contraindre le hasard à la régularité, cesse non pas la vie, mais la vie humaine: nous sommes entre la mort, état de détermination complet et le chaos, état de complète indétermination.