Huile 2

En fin de compte, l’huile de ce paysan est-elle bonne? Mon­a­mi m’a expliqué: quel que soit le prix, l’huile d’o­live achetée en super­marché relève de l’e­scro­querie. Le seul critère est celui de la pres­sion, pre­mière et à froid. Eh bien j’ai relu l’é­ti­quette de la bobonne. Jusque là, pas de doute: les olives vien­nent des oliviers de l’a­gricul­teur, ils ont été pressé par la coopéra­tive, il n’y a pas d’in­ter­mé­di­aire. Si l’on ne croit l’é­ti­quette. Mais alors pour quoi cette huile est-elle si peu odor­ante? Puis, je me suis sou­venu que le bou­chon, lors de la pre­mière ouver­ture, n’a pas résisté. Il avait déjà été tourné. J’en suis à me deman­der si je ne vais pas jeter cette huile. Evidem­ment, quand on pense que cette huile pour­rait être trafiquée, on a aus­sitôt mal à la tête et mal au ven­tre. Les idées sont tox­iques. Alors, je me dis, “voyons, c’est impos­si­ble!” Un type avec pareil tête de paysan! Autre chose : don­ner rai­son à la grande dis­tri­b­u­tion me démoralise. Juger que la sur­veil­lance, la norme et le pil­lage des inter­mé­di­aires est une garantie dont on ne saurait se pass­er me démoralise.

Tremblements

Quand je ne bois pas, cette sen­sa­tion de planch­er qui flotte, de parois gondolées.

Penser

Pour être hon­nête, je dirais, une fois par année. Cette année, pas encore. L’an­née passé, oui: j’ai même pen­sé plusieurs fois. Je le sais car l’ef­fort était con­scient. Les élé­ments étaient alignés sur le papi­er, j’avais fait des tableaux. Pour avoir sous les yeux les pièces du raison­nement, j’avais accroché ces tableaux aux murs. Toutes les con­di­tions étant réu­nies, je me pen­chais sur le prob­lème et je pen­sais. Si cela a pro­duit quelque résul­tat, il doit se trou­ver dans l’es­sai que je rédi­geais. La matière que je ten­tais de démêler dans cet essai m’oblig­eait à penser. Mais en temps nor­mal? Aus­si, le rôle de l’écrivain n’est pas de penser. En lit­téra­ture, la bêtise est oblig­a­toire. Une bêtise savante, cela va sans dire. Une bêtise fondée sur l’ou­bli de l’in­tel­li­gence. Dans tous les cas, le con­traire d’une pen­sée dirigée et rationnelle. J’aime imag­in­er Ein­stein se pré­parant à penser. Ou encore Kant.

Pièce 2

Fin des années 2000, lorsque je par­tais pour une tournée d’af­fichage, cou­vrant les villes de la Côte, Lau­sanne et la Riv­iera avant de pour­suiv­re sur le Valais, je mangeais et par­fois dor­mais dans un stu­dio aban­don­né. Bâti sur les toits du Mon­treux-Palace, il ser­vait à loger le per­son­nel. Je l’avais décou­vert en cher­chant un rac­cour­ci pour pass­er de la ville haute à la ville basse. L’ac­cès à l’hô­tel, en attente d’un chantier, étant clô­turé, per­son­ne ne s’aven­tu­rait sur ses toits. La porte du stu­dio était ouverte. Le mois suiv­ant, j’y appo­sais un cade­nas à vélo.

Pièce

Une pièce con­fort­able et claire, facile à attein­dre mais que je suis le seul à pou­voir attein­dre. Cela dure depuis plusieurs années. Je sais où elle se trou­ve. Encore faut-il que me vis­ite le rêve qui la con­tient. Ce fut le cas cette nuit. Antic­i­pant le retour à la veille, je notais les détails. M’ap­parut une élé­ment neuf: la pièce est en soupente. Et sans meubles. Quant au chemin d’ac­cès, je ne doutais pas de le savoir puisque dès le début du rêve je me dirigeais sans peine à tra­vers le quarti­er étroit qui mène à la pièce. Mais cette fois, elle était occupée. Se ren­dre compte qu’elle pou­vait l’être, que cette pièce n’é­tait pas la mienne, me causa un choc. Je pen­sais : com­bi­en? com­bi­en de temps ces gens pensent-ils rester? Au réveil, je con­statai toute­fois que j’avais fait du bon tra­vail: le plan d’ac­cès en tête, la prochaine fois je retrou­verai la pièce sans hésiter.

Chez Luis

Le marché de légumes au coin de la rue. Un local étroit. Pour y pénétr­er, il faut sauter une marche depuis le trot­toir. Le sac à la main, la clien­tèle défile devant les amon­celle­ments d’av­o­cats, d’o­r­anges et de tomates. Deux frères y tra­vail­lent. Même taille, même vis­age, cinquante ans à eux deux. Ils se tien­nent der­rière la caisse, en bout de course, attrapent les sacs, les pèsent, comptent à voix haute. Au milieu des amon­celle­ments, l’homme à tout faire. “Paco, un mel­on! Rap­porte de patates! Passe-moi du per­sil!” Mais la bou­tique est le domaine des femmes. Leur moment. Elles bous­cu­lent sans s’ex­cuser, deman­dent un prix, tâtent, vont et vien­nent. Si vous n’y prenez gare, elles se fau­fi­lent, vous perdez le tour. Quand elles ont enfin réu­ni leurs achats, noté le prix, elles se sou­vi­en­nent: “il me faut des navets! Tu as ça Luis? Et de la “hier­ba bue­na”? Donne m’en!” Alors sat­is­faites, tar­dant à sor­tir le porte-mon­naie, elles expliquent ce qu’elles vont faire avec ces légumes. L’une après l’autre. A expli­quer la recette. “Moi, je fais le “puchero” avec un peu de navet, voyez-vous!”. Der­rière la caisse, le vendeur fait mine de recompter. La cliente con­tin­ue: “il y en a qui met­tent du poivron, mais pas moi, ça devient amer”. Et comme cela ne s’ar­rête plus, sans y penser, le vendeur fait: “oui, oui, du navet… A qui le tour?”. Quand la ménagère qui par­lait du “puchero” quitte la bou­tique, la suiv­ante entonne: “aujour­d’hui, je fais un “salmo­jero” et une tor­tilla. Tu es sûr qu’elles sont ten­dres tes tomates Luis, parce que pour la soupe…”?

Mondialisation

S’il suff­i­sait de démen­tir quelques équa­tions pour frein­er les adhé­sions irréfléchies à la mon­di­al­i­sa­tion, je dirais: la mon­di­al­i­sa­tion est le con­traire de l’u­ni­versel (sta­tis­tique, plutôt que principe directeur de la rai­son), du cos­mopolitisme (vecteur d’in­dif­féren­ci­a­tion plutôt que de décou­verte), de l’in­ter­na­tion­al­isme (elle fédère les élites con­tre les nations et les peuples).

Rue

Alors que pen­dant des mois nous sommes passé dans cette rue, elle dit: évi­tons cette rue, je ne l’aime pas.

Moho

L’in­sti­tut de bioa­cous­tique de Corn­wall con­serve le chant du dernier Moho d’Hawaï un oiseau de la famille des méliphagidés qui s’est éteint au début du siè­cle. La bande-son fait enten­dre l’ap­pelle répété du mâle à la recherche de la femelle, laque­lle ne vient pas, car il est le dernier représen­tant de l’espèce.

Les jours et les heures

Fasciné de voir à quel point chaque jour, en apparence iden­tique, est dif­férent. L’i­den­tique, tient à la volon­té. A l’én­ergie. Au cen­trage. Nous appareil­lons les jours sur le mod­èle qui sem­ble répon­dre aux désirs. La dis­sem­blance — dans une approche essen­tielle, il faudrait dire l’o­rig­i­nal­ité  — tient à l’échec de notre pré­ten­tion à régir le hasard. Echec heureux en ce qu’il exprime la vie. Et suc­cès con­comi­tant, néces­saire, de la volon­té, sans quoi tout serait indéter­miné. De sorte qu’au moment où cesse la lutte pour con­train­dre le hasard à la régu­lar­ité, cesse non pas la vie, mais la vie humaine: nous sommes entre la mort, état de déter­mi­na­tion com­plet et le chaos, état de com­plète indétermination.